“Il Signor Lulli”
Jean-Baptiste LULLY (1632–1687)µ
Airs et scènes en langue italienne intégrés aux ballets de cour et comédies-ballets :
Ballet de l’Impatience
Ballet des Nations
Psyché (grande plainte et ritournelle)
Alcidiane (petite chaconne)
Ballet de la Raillerie
Les Noces de village
Le Bourgeois gentilhomme
Monsieur de Pourceaugnac (Mascarade du Carnaval, 1675)
“Armida” (Ballet des Amours déguisés, 1664 — monologue italien)
“Stoca pur tutt’i tuoi stralli” (air publié en 1695)
Chantal Santon Jeffery (soprano)
Juliette Mey (mezzo-soprano)
Lucile Richardot (mezzo-soprano)
Jean-François Lombard (haute-contre)
Jean-François Novelli (ténor)
Lucien Moissonnier-Bernert (basse)
Mathieu Heim (basse)
Les Paladins
Jérôme Correas, direction artistique et clavecin
1 CD digipack, 2026, Aparté, 80’22
Il existe un film d’espionnage intitulé The Man who never was — L’Homme qui n’a jamais existé. Il Signor Lulli, c’est peut-être cette même idée audacieuse que Jérôme Correas et Barbara Nestola du CMBV ont eu envie de redécouvrir ou de recréer en un croisement téméraire entre la psychanalyse et la musicologie, ou comme dans un monde parallèle, comme il nous le confiait lors de son entretien. C’est autre Lully, celui qui se souvient de ses racines toscanes. Car Il Signor Lulli, l’Italien, disparut bien vite. Sa signature “Lulli” se francise très tôt, dès 1652, alors qu’il quitte le service de la Grande Mademoiselle, qui lui donna généreusement son congé après son exil à Saint-Fargeau en raison de ses talents de frondeuse. D’après la biographie de Jérôme de La Gorce (Fayard), des témoignages — certes tardifs — le décrivent à cette époque comme un être espiègle, farceur, effronté, grivois. Un jour, il se serait ainsi déshabillé dans un jardin pour occuper le socle vide d’une statue et surprendre ainsi les dames et les seigneurs qui accompagnaient Mademoiselle lors d’une promenade !
Sur le plan musical, cet enregistrement est le premier qui reprend de manière véritablement intégrale tous les airs italiens de Lully — tous, sur une période de 1656 à 1671 — profitant du ballet de cour pour intégrer ces saynètes en langue italienne. Mais c’est déjà une Italie vue à l’aune de la France, caricaturée ou archétypale : l’Italie du carnaval, l’Italie de la grande plainte italienne de Psyché, magnifique, ou l’Italie du Ballet des Nations, avec ses Scaramouches et ses Arlequins. Savant paradoxe que ce Florentin, qui conserva son accent jusqu’à la fin de sa vie, et qui fut le fondateur du grand style français de Louis XIV, celui du grand motet, celui de la tragédie mise en musique.
Cette savoureuse ironie se retrouve d’ailleurs au disque, puisque l’excellent “Récit et Ballets Italiens” par La Risonanza dirigée Fabio Bonizzoni (Glossa), poétique, élégante, pudique, racée — est finalement très composée et très équilibrée par rapport au feu d’artifice de Jérôme Corréas. le chef italien nous livre un Lully francisé, quand le chef français nous rend le Lulli transalpin ! Venons-en donc à cette gourmandise.
On sait les affinités de Jérôme Corréas avec la comédie-ballet et avec le duo Molière–Lully, qu’il a déjà enregistré par le passé (Glossa). En dépit de l’éclectisme permanent de ses projets, on sait aussi son inclination à l’Italie de Monteverdi et de Rossi (Ambronay éditions), et sa maîtrise incroyable de la diction, de la prosodie, son sens du théâtre et du mot. Alors, son Signor Lulli, en dépit du caractère fragmenté et souvent concis des différentes scènes, a cela d’homogène et de commun : un langage, une verve, des couleurs, un climat. On avoue qu’on ne se souvenait pas du “Ballet de l’Impatience” et de cette Entrée un peu folle des Preneurs de tabac — dont on relèvera le chœur “Io, per mi strozo”, très drôle – mais qui rappelle parfois les accents d’un Sénèque du Couronnement de Poppée et certains ensembles madrigalesque. Et en dépit de sa grande classe, malgré d’entraînantes percussions, on a bien du mal à se dire que l’Air pour les paysans et les canards est une sorte de farce rustique ; il y a là une tenue toute curiale, même si les petites flûtes lui donnent un irrésistible allant.
La petite chaconne du “Ballet d’Alcidiane”, de même que la ritournelle de “Psyché” ou celle du “Ballet de la Raillerie”, nous ramènent à ce Lully qui subsistera par interstices, même dans ses grandes tragédies lyriques. Celui qui, le temps de quelques mesures, de deux arabesques de violon italianisant qui s’entremêlent, sait s’adonner à un lyrisme doux-amer, nimbé de la lumière dorée d’un tableau de Berchem. Car ce n’est pas parce que ce Lulli croustille qu’il en oublie une vocalité ironique et triomphante. Peut-être est-ce là le privilège de la jeunesse : sa superbe beauté et sa superbe insolence. Ainsi, le “Récit italien”, tout flagorneur (“Chaque déité qui cède à votre valeur, tous les dieux ; que la Fortune et l’Amour se rendent à vous”) évite l’écueil de la basse courtisanerie pour le jeu de rôle allégorique d’un prologue pétillant, digne de celui du “Couronnement de Poppée”. Là encore, on retrouve la patte unique de Jérôme Correas.
Du côté des Paladins, l’on regrettera que l’orchestre manque parfois un peu de grave. Cela est peut-être dû aussi à la prise de son : un peu distante, neutre et analytique. Elle ne rend pas justice à la chaleur ronde des pupitres de cordes. En revanche, les voix sont très bien mises en valeur. Le Ballet de la Raillerie, où la musique italienne et la musique française rivalisent, fait partie de ces facéties irrésistibles. D’un côté, la musique française, en français, reproche à la musique italienne ces “chants extravagants” tandis que l’Italienne mentionne ses “languissantes et mornes plaintes”. Ce dialogue entre la musique italienne et la musique française est interprété par les excellentes Chantal Santon Jeffery pour la musique italienne et Juliette Mey pour la musique française.
Étonnant monologue d’”Armida”, extrait du “Ballet des Amours déguisés” de 1664, pendant italien aux différents récits de la sublime Armide de 1686 et à sa scène finale. Ici, “Ecco a Rinaldo, e dove sei”, excessif, très orné, même si l’on regrettera que le mezzo de Lucile Richardot manque parfois un peu de corps dans les médiums et de douceur dans les graves.
Du côté du Bourgeois gentilhomme, cette fois-ci, on appréciera des violons dégraissés et un orchestre très aérien ; l’excellente incarnation de la musique italienne par Juliette Mey : timbre clair, diction impeccable, lignes très nobles et un très bel art des ornements. On sourira aussi au beau tempo que voilà de Jean-François Novelli en musicien italien, charmeur à souhait. Lucile Richardot lui donne la réplique comme musicienne italienne, et l’alchimie complice entre les deux artistes est tout à fait audible. La Chaconne des Scaramouches est pris à un tempo un peu vif, très piqué, avec son petit triangle. Il en ressort une lecture vivifiante et décapée, juvénile et innocente.
Étonnant “Ballet de la Raillerie” où raillerie, sagesse et folie se disputent la préséance, avec l’excellente raillerie de Chantal Santon Jeffery et le clavecin de Jérôme Correas, naturel et éloquent. Le trio initial “L’un d’altro niun si burla” est excellemment interprété, avec une belle fusion des trois voix — Chantal Santon Jeffery, Juliette Mey et Lucile Richardot — malgré les diversités de timbres.
La grande plainte italienne de “Psyché”, que Lully conserva même dans la refonte de “Psyché” en tragédie lyrique, constitue un morceau singulier, différent des autres : son caractère à la fois plus grandiose, plus sérieux, plus dramatique — plus que le “Récit italien” d’Armide d’ailleurs — véritablement, malgré sa date précoce de 1671, un prémisse de tragédie lyrique. La ritournelle, malgré sa brièveté — moins de deux minutes — envahit enfin les graves, tandis que les flûtes droites insufflent un climat douloureux et prenant.
La baguette de Jérôme Corréas, en quelque mesure, sort du langage de la commedia dell’arte, du burlesque et de l’ironie pour aller vers quelque chose de tragique et profond. Et en dépit de ce que le chef nous confiait lors de son entretien — sur le fait que cette femme désolée faisait “juste le job”, telle une pleureuse antique — Chantal Santon Jeffery fait bien plus que le job, et son récit “Deh, piangete al pianto mio” s’avère d’une intensité tout à fait poignante. Le texte est pourtant relativement convenu : “Hélas ! Pleurez à mes pleurs, durs comme les pierres, forêts antiques ; versez des larmes, hommes et bêtes sauvages, sur la destinée malheureuse d’un beau visage.”, mais la musique de Lully transcende ce livret convenu. On goûte de très beaux chromatismes, et cette reprise de “Deh, piangete al pianto mio”, murmurée, planante ; cette liberté dans la mesure, ce rubato que Jérôme Corréas appelle de ses vœux, donne à tout cet art un accent de vérité. Le fait de l’avoir insérée au milieu de l’enregistrement — qui ne suit pas l’ordre chronologique — est tout à fait judicieux.
En revanche, “les deux hommes affligés”, Jean-François Lombard et Mathieu Heim, apportent un répit comique ; notamment la haute-contre de Jean-François Lombard qui, plus d’une fois, a joué les rôles travestis et comiques chez Monteverdi. Mathieu Heim, en revanche, stable, grainé, impérieux, laisse transparaître la dimension comique par cette manière d’appuyer un peu trop fortement les voyelles, comme dans son “Crudeltà” dont l’excès dément la tristesse. Il y a cependant, dans toute cette plainte, une écriture à la fois assurée, homogène, intense et redoutablement hypnotique, qui préfigure certaines grandes pages de déploration comme celle du trépas d’Alceste, à peine trois ans plus tard.
On retrouve Mathieu Heim dans un rôle truculent : celui du docteur Barbacola des Noces de Village, interprété par Lully lui-même lors de la création. Cette fois-ci, nous versons dans le burlesque de la commedia dell’arte le plus assuré : entre cette basse continue où Jérôme Correas et son violiste assènent et pulsent, et ce docteur pompeux — je cite : “plus éloquent que Cicéron et plus savant que Caton, plus fort que le grand Samson” — tout à fait ridicule. Un grand moment où le pompeux docteur qui tonne et soupire tente de maintenir l’ordre parmi des étudiants on ne peut plus dissipés, et où l’aréopage des chanteurs s’emporte entre nasales, onomatopées et autres pitreries, y compris des claques et des rires. Il manquerait l’image à tout cela, et l’on donnerait beaucoup pour avoir, en bonus sur YouTube par exemple, la séquence d’enregistrement d’une scénette aussi burlesque.
Ce même comique déjanté se retrouve d’ailleurs dans les extraits de Monsieur de Pourceaugnac, dans sa version du Carnaval — Mascarade de 1675. Après une brève ritournelle, cependant suggestive, nous retrouvons Lucile Richardot en “Suivante des coquettes, la damigella delle coquette”. Quelques notes perlées du très beau luth — enfin, théorbe, pardon — de Benjamin Narvey, et revoici Lucile Richardot, tout à fait outrée : “Mon amoureuse coquette”, d’une vanité insupportable. On ne redira pas tout le bien que nous pensions de la séquence pour Sourgnac, qui petit à petit décolle dans ce ridicule procès en bigamie ; on vire ici dans le théâtre chanté. Pour finir avec une scène où deux apothicaires poursuivent Monsieur de Sourgnac avec un clystère au son de “Piglià lo ssu, Signor Monsù, prendete” Effectivement, ce Molière-là, un peu scabreux, ne pouvait en aucun cas être pris au sérieux.
Étonnamment, le disque se termine avec un air “Stoca pur tutt’i tuoi stralli”, publié après la mort de Lully en 1695, et qui invite simplement à l’amour, dont la beauté rend plus douce même la plus cruelle des plaies. Ici, Jérôme Corréas livre cet air avec délicatesse et sensibilité, un brin de nostalgie — comme Lully sait si bien instiller — allons, la grandeur et une petite once d’amertume. C’est Juliette Mey à qui le chef confie ce “Stoca pur”, et sa clarté pure y fait merveille.
Il y a d’ailleurs un autre Lully, très italien, que le surintendant n’a pas eu ailleurs : c’est celui des petits motets, qui étonnamment n’ont pas suivi le chemin des grands… Mais pour en revenir à ce Signor Lulli à la jaquette joyeusement énigmatique — des projecteurs diffractés, des ballons qui s’envolent, des taches sur un costume de scène ? Jérôme Correas a su rendre ici au surintendant disgracieux, ambitieux, incommode (Lully, l’incommode est d’ailleurs le titre d’un excellent documentaire), son sourire de Florentin avide, gourmand — on savait qu’il était d’ailleurs amateur de bonne chère — irrévérencieux, insolent. C’est ce Lully conquérant et jouisseur, ce Lully avant tout homme de théâtre et d’excès, ce Lully baroque, ce Lully ami de Molière et qui n’hésitait pas à se commettre sur scène, qu’Il Signor Lully, le temps d’un disque inattendu, écrasé par les coffrets des tragédies lyriques, a su faire revivre, avec sa générosité et son talent coutumiers.
Voici un bien beau cadeau pour les 25 ans des Paladins.
Viet-Linh Nguyen
Technique : enregistrement clair, un peu trop neutre et distant, notamment pour l’orchestre, voix, clavecin et théorbe davantage mis en valeur.
Étiquettes : Aparté, Corréas Jérôme, Heim Mathieu, Jean-Baptiste Lully, Les Paladins, Lombard Jean-François, Mey Juliette, Moissonnier-Bernert Lucien, Muse : or, Novelli Jean-François, Richardot Lucile, Santon Jeffery Chantal Dernière modification: 19 octobre 2026

