Rédigé par• 12 h 56 min• Entretiens, Rencontres

« L’on n’oublie jamais d’où l’on vient » : entretien avec Jérôme Correas, fondateur et directeur musical des Paladins, à l’occasion de la parution de “II Signor Lulli”

Correas
Jérôme Correas © Michael Bunel

Jérôme Correas © Michael Bunel

Le thé refroidit, à mesure que la conversation s’anime. Avec ces passionnants 25 ans des Paladins, l’on en viendrait à oublier d’aborder Lully, ce vieux compagnon de route des Paladins, régulièrement croisé lors des superbes comédies-ballets, si vivantes et burlesques. Mais c’est un autre Lully que Jérôme Correas veut retrouver, tel un restaurateur décapant les enduits, débusquant les repeints, arrachant les camouflages. Un Lully que le compositeur lui-même a enfoui, volontairement, peu à peu, au fur et à mesure que les tragédies lyriques classiques prenaient leur envol, et délaissaient les goûts réunis et les ris d’autrefois… Alors, nous évoquons avec Jérôme Correas un Lully iconoclaste : Lulli le drôle, Lulli le farceur, Lulli le comique, avant que ce Rastignac et la propagande royale ne cachent sous le boisseau ses immenses talents de bouffon. Lulli, le fou du roi ?

moliere opera

Muse Baroque : Parlons à présent de la prochaine parution de votre disque consacré à « Il Signor Lulli » avec l’intégrale de ses airs italiens chez Aparté, Vous revendiquez un autre Lulli, très proche de la comedia dell’arte ? Celui que l’ambitieux Surintendant a volontairement sacrifié ?

Jérôme Correas : C’est un projet en collaboration avec le CMBV et la musicologue Barbara Nestola. Je voulais montrer un  Lully plus intime. Cette idée d’un Lully ambitieux qui a peu à peu fait taire ce qu’il y avait d’italien en lui, je la trouvais très belle. Les témoignages sur Lully et Molière, Louis XIV jeune sont édifiants… On est loin de cette idée de la tragédie lyrique compassée. Lully et Molière poursuivant Monsieur de Pourceaugnac avec un clystère, Louis XIV lançant des boulettes de pain et des feuilles de salade sur les dames à table, tout cela apporte un éclairage sensiblement différent…

Puis il y  a subitement  un tournant : le Roi décide de changer d’image, de système de représentation , et voici que naît la tragédie lyrique — sublime, codée, d’apparat. Au tout début, subsistent des traces de l’ “ancien Lully”, puis elles disparaissent. Mais l’on n’oublie jamais d’où l’on vient. Dans les musiques italiennes, je pense que Lulli [NdlR : Jérôme Correas utilise à dessein l’orthographe italienne] met davantage ce qu’il est au départ.

Ce portrait discographique est fait d’instantanés : burlesque, grouillant, jubilatoire, mais aussi bouleversant et poétique. Ça va de l’hyper-burlesque à des pages plus graves qui préfigurent autre chose. On est un peu intoxiqué par l’image plus tardive du Lully dans sa splendeur de cour ; j’avais envie de montrer l’autre versant.

il signor lulli

M.B. : La « plainte italienne » : outrance, second degré, ironie ? 

J.C. : Quand on convoque une chanteuse italienne dans Psyché par exemple — la femme affligée avec ses deux hommes affligés —, ce n’est pas pour être raisonnable comme dans un motet. C’est pour l’italianità : théâtre, excès, expressivité. Une sorte de  « pleureuse antique »… Elle arrive pour en rajouter, pour aller au paroxysme de l’expressivité dans ce qui fascine et en même temps peut gêner. Les Italiens qui font rire et qui font pleurer : l’emploi de pièces italiennes dans les comédies-ballets exerce probablement une fonction cathartique.

M.B. : Et l’instrumentarium ?

J.C. : L’instrumentation n’est pas écrite : selon l’atmosphère, on dose volumes, attaques, clavecins, théorbes, hautbois… Je choisis en fonction des mots, des affects. Les textures et couleurs changent, c’est un travail passionnant.

M.B. : C’est vraiment une intégrale des airs italiens ? Il y a absolument tout ?

J.C. : C’est l’intégrale des airs italiens chantés, sur corpus imprimé — grâce au Centre de Musique Baroque de Versailles (CMBV). Si demain on retrouve un inédit en bibliothèque, ce ne sera plus une intégrale !

Les Paladins © Xavier Antoinet

Les Paladins © Xavier Antoinet

M.B. : De manière surprenante, il y a parfois une réminiscence madrigalesque…

J.C. : Oui tout à fait ! Il y a notamment une pièce qui rappelle les ensembles madrigalesques très seconda pratica. Il s’agit des “Preneurs de tabac”. Une pièce un peu mystérieuse. A mon sens il faut la jouer avec des lazzi de Commedia dell’arte, commentaires, bruits, silences et reniflements pour mimer la prise de tabac. Au disque, il a fallu le faire entendre. Lully juxtapose savant et populaire : rigueur et paroles surréalistes. Il faut être rigoureux musicalement et extravagant dans le récit. Et puis, une danse pour les canards à la fin… l’ancêtre de “La danse des canards” sans doute ! On imagine la mise en scène délirantes et les costumes de cette scène.

M.B. : Vous avez accéléré vos sorties discographiques ces dernières années ?

J.C. : La rencontre avec Nicolas Bartholomé du label discographique Aparté a beaucoup compté : avoir une maison de disques qui fait confiance aide à aligner les planètes. Avec Karine Deshayes (“Exsultate, jubilate”, “Lucrezia”), Sandrine Piau, Lucile Richardot, Amel Brahim-Djelloul… “Il Signor Lulli” avec le CMBV et Barbara Nestola, sans qui ce corpus n’aurait pas pu être réuni comme tel.

Désormais, c’est à peu près un disque par an. J’aime beaucoup enregistrer des disques — sauf quand on m’envoie  le premier montage, qui me désespère toujours — et j’essaie de penser le studio comme un prolongement de la scène : pas une image glacée, mais toujours un chantier dramaturgique en cours.

M.B. : un grand merci pour cet échange et à bientôt pour fêter les 25 ans des Paladins !

J.C. : Merci beaucoup pour cet échange.

 

 

Propos recueillis par Viet-Linh Nguyen le 7 octobre 2026

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Étiquettes : , , Dernière modification: 16 octobre 2026
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