Georg Frederic HAENDEL
Riccardo Primo, Re d’Inghilterra
opéra en trois actes sur un livret de Paolo Antonio Rolli,
créé le 11 novembre 1727 au King’s Theatre de Londres
Hugh Cutting, Riccardo
Mélissa Petit, Constanza
Juliette Mey, Pulcheria
Andreas Wolf, Isacio
Paul Figuier, Oronte
Alex Rosen, Berardo
Les Arts Florissants
Paul Agnew, direction
Version de concert, Grande Salle Pierre Boulez, Philharmonie de Paris, 18 octobre 2026
Pour la véracité historique, relisez René Grousset[1] ! Pour le plaisir de la musique, faites confiance à Haendel ! Avec ce Riccardo Primo quelque peu délaissé, rarement joué et assez peu mais bien enregistré[2], le compositeur s’empare d’une page illustre et vaillante de l’Angleterre, la conquête par Richard Ier Cœur de Lion de l’île de Chypre durant la troisième croisade, en prélude aux campagnes dans les états du Levant. Et tant pis si le livret, signé Paolo Antonio Rolli[3] (1685-1765), adaptation d’une version antérieure signée Francesco Briani mis en musique par Antonio Lotti (1667-1740) sous le titre d’Isacio Tiranno (1710) s’égare dans les méandres convenus d’intrigues amoureuses aux ressors aussi prévisibles que leurs rebondissements.
Haendel caresse l’orgueil national de l’Anglais, tout comme Mozart flattera le souvenir de Rome en comptant la victoire contre le tyran du Pont dans son Mithridate (1770). Qu’importe que ce Riccardo Primo nous narre des épisodes au final très secondaires et fort remaniés de la troisième croisade, la partition, orgueilleuse et lumineuse, suffit à faire de cet opéra un régal à apprécier dans son ensemble, loin des simples extraits pour récitals les plus souvent entendus.

La cathédrale Sainte-Sophie de Nicosie en Chypre (XIIIe siècle), lieu de couronnement des rois de Chypre de la dynastie des Lusignan. Convertie en mosquée depuis 1570 – Source : Wikimédia Commons
Paul Agnew et les Arts Florissants s’étaient une première fois aventurés en terre haendélienne en début d’année, offrant un Rinaldo remarqué. Confortés, ils nous délivrent ce soir un Riccardo Primo brillant par sa musicalité méritant largement de reconsidérer la place de cette œuvre parmi les compositions lyriques du compositeur. Avant tout car Haendel s’y montre au faîte de sa maîtrise de composition, aussi inventif dans la variété de ses orchestrations que pertinent dans l’expressivité des arias. Onzième des treize opéras composés par Haendel pour la Royal Academy of Music, l’œuvre peut aussi se jauger à l’aune de la gloire de ses deux prime donne, Francesca Cuzzoni (1691-1772) dans le rôle de Costanza et Faustina Bordoni (1697-1781) dans celui de Pulcheria, les deux étoiles de la scène londonienne pour lesquelles Haendel composait pour la cinquième fois, s’attachant à mettre en relief leur personnalité vocale. Un Haendel qui pour la création de cette œuvre s’attache aussi les services d’Il Senesino (1686-1758) pour le rôle de Riccardo, déjà rôle-titre du Giulio Cesare.
De la verve et du panache, il en est question dès l’ouverture de ce Riccardo Primo, donnant l’occasion à Paul Agnew et aux Arts Florissants de faire la démonstration de leur aisance, de leur homogénéité, de la vigueur de leurs attaques de cordes comme de la rythmique pointée qui caractérise l’ensemble dans ses meilleures soirées. La musique de Haendel par les Arts Florissants se fait à la fois légère et profonde, inventive sans être futile, variée sans sombrer dans la fioriture. Pour exemple cette ouverture, où après une entrée en matière alliant solennité et pompe, rappelant les pages les plus célèbres et caractéristiques du compositeur, avec cordes et hautbois en majesté, le compositeur s’offre des détours savoureux dans des tonalités plus abstraites et évocatrices, suggérant de quelques traits les rayons du soleil dardant sur les plages de l’île de Chypre, où aborde Riccardo. D’emblée, tout sera brûlant, les sentiments et les rivalités, et les passions enflammées souffleront sur les braises de la trahison.
Riccardo aborde à Chypre pour y épouser Costanza, princesse qu’il n’a jamais vue. Cette dernière, échouée sur l’île à la suite d’une tempête avec son tuteur Berardo, est capturée avec ce dernier par Isacio, gouverneur de l’île. Isacio tombe sous le charme de Costanza, tout en poussant sa fille Pulcheria à épouser Oronte, qui n’est pas non plus insensible à Costanza. Le nœud gordien des intrigues amoureuses est noué et quelques dissimulations d’identité viendront pimenter les rebondissements de cette intrigue à tiroirs. Mais l’intérêt de l’œuvre, comme nous le suggérions, réside moins dans la narration assez brumeuse de ce pan secondaire de la troisième croisade[4] que dans l’exaltation du patriotisme britannique, la création intervenant un mois à peine après l’accession au trône de George II et peu de temps après que Haendel fut fait citoyen britannique. Un opéra dans lequel le compositeur joue avec habilité de l’équilibre à respecter entre les personnages, que ce soit les deux personnages féminins de Pulcheria et Costanza, comme de Riccardo, tous campés par les meilleurs solistes de l’époque lors de la création de l’œuvre.
Et le plateau de ce soir respecte avantageusement les équilibres. Honneur tout d’abord à Costanza, dont s’empare Mélissa Petit. La Ginevra de l’Ariodante donné par George Petrou en 2022 sur la scène du Théâtre des Champs-Elysées ou la plus récente Dircé du Médée de Cherubini sous la direction de Julien Chauvin, apparaît d’abord un peu compassée, sur la retenue dans son premier aria Se peri l’amato bene (Acte I, scène 1), avant que rapidement sa voix ne se déploie. A elle les arias les plus tendres, les plus intériorisés, les plus pathétiques dans lesquels, si elle dévoile une fragilité sentimentale, sa voix ne tremble pas. Les aigus sont clairs, filés et équilibrés. Le timbre est lumineux, même dans les moments les plus plaintifs qui jamais ne paraissent larmoyants. La soprane enchante sur le caro, vieni a mi, caro (Acte II, scène V) ou sur le classique Morte, vieni, ma in van ti chiamo (Acte III, scène 2).
A cette figure doloriste Haendel oppose Pulcheria, rôle créé par Faustina Bordoni et ce soir dévolu à Juliette Mey. La Creuse du Médée de Charpentier donné il y a deux semaines au Théâtre des Champs-Elysées est visiblement très à son aise dans ce rôle qui enchaîne les airs virtuoses, affirmant son assise vocale et sa présence scénique avec une jubilation non feinte. Du Bella teca non ho ne sdegno (Acte I, scène IV) au Tutta brillanti rai per lungo scintillar (Acte III, scène X) en passant par Quell’innocente afflitto core fedele amore (Acte III, scène II), son rôle n’est que flamboyance, affirmation du tempérament et vocalises déliées, nous faisant juste regretter qu’elle n’emporte son personnage et sa voix vers un peu plus de folie et de démesure.
Si ce Riccardo Primo est largement composé autour de ces deux figures féminines centrales, c’est Jakub Jozef Orlinski qui il y a quelques semaines encore était annoncé dans le rôle-titre. C’est finalement Hugh Cutting qui endosse le rôle du roi d’Angleterre et reprend une partition écrite initialement pour Senesino. Issu du Jardin des Voix, s’emparant du costume (ou plutôt de l’armure) avec détermination, le jeune contreténor impose la figure d’un souverain à la fois déterminé, sans voiler une certaine fragilité sentimentale. Noble dans ses intentions chevaleresques, tout en étant amoureux transi devant sa belle, il peut s’appuyer sur une diction assurée et souple, et une belle stabilité dans les transitions entre les registres. L’Agitato da fiere tempeste (Acte I, scène 6) clôturant le premier acte et classique incontournable de l’œuvre est exécuté avec conviction, dextérité et une voix qui pour être virtuose n’en oublie jamais d’être soyeuse. Tout comme l’est le All’orror delle procelle (Acte III, scène1), autre classique de l’œuvre. Comme pour Juliette Mey tout regretterons-nous un peu trop de sagesse.
Cette tétanie, c’est du côté du Isacio de Andreas Wolf que nous la trouverons ce soir. A la fois puissant et marmoréen, le baryton-basse impose une figure à la machiavélise palpable, sur le Ti vedro regnar sul trono (Acte II, scène 3) ou encore dans un acte III réservant à bien des personnages les plus beaux arias, à l’exemple pour Isacio de l’enlevé Nel mondo e nell’ abiso io non pavento. Paul Figuier quant à lui affiche toute sa personnalité vocale et son naturel de diction dans le personnage d’Oronte, si distinguant lui aussi dans les quelques beaux arias du rôle, en particulier dans ce Per mia vendetta ancor punito si vedra (Acte III, scène 1) le faisant exprimer une belle variété de sentiments. Alex Rosen ne démérite pas dans le rôle de Berardo, bien que plus en retrait, dans un rôle de personnage secondaire.
Là où Haendel séduit encore, c’est par le soin apporté à l’orchestration de cet opera seria. L’ouverture déjà mentionnée n’est pas la seule à jouir de toutes les attentions du compositeur et celui-ci use de violons et autres effectifs de cordes avec une vigueur que ne vient contrebalancer que l’usage des hautbois (Nathalie Petitbon, Pier Luigi Fabretti), extrêmement présents dans la partition pour souligner la profondeur des sentiments ou rehausser de couleurs la puissance de la détermination et la majesté des personnages.
Dans ce foisonnement musical, qui ne verse jamais dans la fioriture, c’est au final le continuo (Florian Carré, au clavecin souvent discret) qui apparait en retrait, même si l’archiluth (Sergio Bucheli) se réserve quelques plages d’une belle vigueur. Et c’est dans le troisième acte de ce Riccardo Primo, celui flattant le plus ouvertement l’orgueil de la nation anglaise, qu’il faut aller chercher l’expression la plus brillante et un brin contradictoire d’un Haendel empruntant toute la délicatesse de la musicalité italienne pour s’affirmer à Londres. Le chant de Costanza sur Il volo cosi fido al dolce amato nido (Acte III, scène 9) porté par les gazouillis enchanteurs de la flûte sopranino de Sebastien Marq s’avère l’une des pages les plus délicates et les plus sensibles l’oeuvre.
Un plaisir de tous les instants pour une production à retrouver dans les prochaines semaines sur les grandes scènes européennes[5].
Pierre-Damien HOUVILLE
[1] Histoire des Croisades et du royaume franc de Jérusalem. 3 vols. Perrin 1934-1936.
[2] Deux excellents enregistrements de l’œuvre dans son intégralité sont tout de même à mentionner. Celle de Christophe Rousset avec les Talens Lyriques, Sara Mingardo et Sandrine Piau (L’Oiseau Lyre, 1995), et celle plus récente de Paul Goodwin dirigeant l’Orchestre de chambre de Bâle, avec Lawrence Zazzo (Riccardo), Nuria Rial, David Wilson-Johnson et Tim Mead (Pulcheria, 2007).
[3] Librettiste de nombreuses œuvres de Haendel, mais rarement celles ayant eu une postérité des plus brillantes. Mentionnons Alessandro (1726), Scipione (1726) ou encore Floridante (1721).
[4] Richard 1er Cœur de Lion se maria en effet à Chypre, avec Bérengère de Navarre.
[5] Le 23 octobre au Palau de la Musica Catalana de Barcelone et le 25 au Palau des Artes Reine Sofia de Valence (Espagne). Enregistrement du concert de ce soir diffusé le 26 décembre 2026 à 20h sur France Musique.
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