
“Byrd and the Bird”
Béla Bartók (1881-1945)
Rutén kolomejka
N°35 from 44 duos for 2 violins, SZ 98 BB 104, Vienne, 1933 (arr.)
Anonyme (15ème siècle)
Aquila Alterra (d’après Jacopo de Bologne)
Béla Bartók
Gyermekrengetéskor
N°11 from 44 duos for 2 violins…
Jacques-Martin Hotteterre (1674-1763)
Première suite de pièces à deux dessus sans basse, op.4 (1712)
Jacob van Eyck (1589-1657)
Amarilli mia bella
Anonyme (15ème siècle)
Constantia (d’après virelai français anonyme)
Béla Bartók
Ujévköszonto 4
N° 31 from 44 duos for 2 violins…
Amico Dolci (né en 1957)
Nuervo ricercare n°4
Béla Bartók
Ruten Nota
N°10 from 44 duos for 2 violins…
Anonyme (15ème siècle)
Indescort (diminution de la ballade anonyme A discort sont désir et espérance)
John Baldwin (vers 1560-1615)
A duo
Anonyme (15ème siècle)
Honte, paour, doubtance (inspiré de la Ballade de Guillaume de Machaut)
Georg Philipp Telemann (1681-1767)
Sonata n°5 en ré mineur op.2 TWV 40 : 104 (tiré de Sonates sans basse, à deux flûtes traverses, ou à deux violons, ou à deux flûtes à bec, Hambourg, 1727)
Thomas Prestion (attribué à, 16ème siècle)
Upon la mi re
Giovanni Sollima (né en 1962)
Byrd and the Bird (2024)
Giovanni Antonini & Sheng-Fang Chiu, flûtes à bec
1 CD digipack, Alpha-Classics, 2026, 60’47
Facétieux Giovanni Antonini ! Avec ce nouvel enregistrement le flûtiste et chef d’orchestre italien prend plaisir à multiplier références et clins-d’œil, brassant avidemment un spectre musical bien plus large que les répertoires baroque et classique dans lesquels nous le retrouvons habituellement.
Commençons par le titre même de l’album : “Byrd and the Bird”, titre éponyme d’une pièce du compositeur Giovanni Sollima (né en 1962) jouée en fin de programme, qui renvoie à William Byrd (1540-1623), mais aussi au groupe… The Byrds (actif de 1965 à 1973), où débuta notamment David Crosby ! Ajoutons que la pochette de l’album, deux oiseaux sur un fil, n’est pas sans faire penser à Bird on a Wire de Léonard Cohen (1969).
Ces dernières années c’est surtout en sa qualité de chef d’orchestre que nous avons parlé de Giovanni Antonini, que ce soit pour sa représentation du Tolomeo de Haendel à la tête d’Il Giardino Armonico ou celle des Noces de Mozart avec le Kammerorchester Basel l’an dernier. Le spécialiste du répertoire baroque italien, engagé avec Alpha dans une intégrale des symphonies de Joseph Haydn qui devrait le conduire jusqu’en 2032[1], ne délaisse pas pour autant la flûte, son instrument d’origine et de prédilection.
Associé pour l’occasion à la flûtiste Sheng-Fang Chiu, son élève, Antonini revisite quelques belles pages de la musique pour flûte à bec, instrument fréquemment associé à la proximité sonore avec le chant des oiseaux, surtout dans ses versions sopranino. Et étonnamment ce n’est pas un compositeur baroque qui sert de fil conducteur à l’enregistrement, ni même un compositeur spécialement associé à la flûte, mais bien le plus contemporain Béla Bartok (1881-1945) dont quatre pièces parsèment le disque.

Les nombreuses flûtes utilisées lors de cet enregistrement © Alpha Classics
Quatre transcriptions issues de ces Quarante-quatre duos pour deux violons (1931), dont on remarquera la Rutén kolomejka[2] ouvrant le disque, où la seconde flûte possède un passage à deux voix, interprété par un même instrumentiste jouant donc simultanément de deux instruments, effectuant quelques audibles acrobaties sur cette pièce marquée par un perpétuel élan. Un Béla Bartók transcrit en duo pour flûtes qui se prolonge avec une Gyermekrengetéskor lancinante et aux accents New Age et une Ujévköszöntö au souffle découpé, plus haché sur le bec des flûtes, reprenant la structure des petites attaques d’archet de la partition initiale, donnant à cette brève partition un intérêt et un charme que nous ne retrouvons pas sur la plus classique Rutén nota, dernière pièce du compositeur hongrois.
Giovanni Antonini et sa partenaire s’amusent à explorer les époques et comme Béla Bartók est allé puiser dans le répertoire traditionnel hongrois, eux furètent dans le très large panel des partitions plus flûtes, extirpant de la musique de la renaissance une anonyme Aquila Alterra (XVème siècle) aux accents italiens et réclamant une belle dextérité pour interpréter une pièce aussi mélodieuse que piégeuse, offrant quelques belles ruptures sonores et rythmiques. Même époque, même anonymat mais style fort différent pour cette Constantia plus apaisée, jouant sur le charme de la longueur et de la tenue de note qu’offre également l’instrument. On admire une flûte proteïforme, dont les tonalités populaires et champêtres sont ravivées quelques plages plus loin avec l’évocatrice Honte, paour, doubtance, pièce là encore anonyme et datant du XVème siècle, évoquant avec charme et simplicité les sentiments dont elle porte le titre.
Mais c’est bien chez des compositeurs dont les noms nous sont parvenus que nous trouvons les pièces les plus intéressantes. Chez Jacques-Martin Hotteterre (1674-1763) qui composa la Première suite de pièces à deux dessus sans basse op.4 (1712) initialement pour traverso, exécutée présentement sur flûtes à bec ténor en ré. Les deux flûtistes rendent grâce au raffinement extrême du compositeur, nous gratifiant d’un premier mouvement à la gravité nostalgique, à l’atmosphère brumeuse malgré une gaîté relative, noblesse oblige. Si l’Allemande qui suit s’avère charmante bien qu’un peu classique, on se délectera du fameux Rondeau « les tourterelles » savamment composé, d’une constante tendresse et gracilité, portant haut le charme évocateur de l’instrument, tout comme le sera le rondeau suivant, une gigue fort dansante et une passacaille finale enjouée et virtuose gardant un pouvoir d’évocation rarement égalé.
Qui dit flûte, dit aussi Telemann, qui donna ses lettres de noblesse et l’instrument et présent ici avec cette Sonate n°5 en ré mineur op.2 TWV 40 : 104, issue de ses Sonates sans basse, à deux flûtes traversières, ou à deux violons, ou à deux flûtes à bec (1727). Si comme le titre l’indique la partition est écrite pour être jouée sur différents instruments. Les deux flûtistes, complices, vont y chercher toute la profondeur et la rigueur d’écriture, à l’image de ce Largo pénétrant ou au contraire de ce Vivace sautillant et limpide, fluide et éclairant, qualités que nous retrouvons lors du Grazioso suivant, ainsi que sur le (trop ?) guilleret Allegro final de cette composition de charme.

Giovanni Antonini et Sheng-Fang Chiu, illustration du livret © Alpha Classics
Sheng-Fang Chiu et Giovanni Antonini s’aventurent aussi du côté de chez John Baldwin (vers 1560-1615), compositeur et surtout copiste resté dans l’ombre de William Byrd mais dont le Duo ici présenté fait preuve d’un bel équilibre de composition entre les deux instruments, pour une pièce penchant allègrement du côté d’une complexité rythmique prononcée. Autre belle curiosité, cette Amarilli mia bella de Jacob van Eyck (1589-1657), pièce interprétée sur deux flûtes traversières Renaissance dont les aigus prononcés se teintent d’accents quasi contemporains sur un morceau inspiré d’un madrigal de Giulio Caccini.
Le mélomane pourra être plus surpris et décontenancé par les pièces encore plus contemporaines que les transcriptions de Béla Bartok déjà citées. Le Byrd and the Bird (2024) de Giovanni Sollima déploie une agilité mélodieuse et enlevée du plus bel effet, soulignant toute la pertinence de la flûte au sein de la musique contemporaine, entre contrastes des instruments et imitations d’oiseaux.
Sortant de notre zone de confort, l’on pourra être plus circonspect à l’écoute du Nuovo ricercar n°4 per due flauti dolci contralti (1974) de Amico Dolci (né en 1957). Jouant sur des tonalités plaintives, puis passant brusquement à de quasi aboiements, avec de nombreux sauts de tons, voici une pièce nous replongeant dans des années 70’ qui virent la flûte revenir en état de grâce dans la musique contemporaine et expérimentale. Que l’on se souvienne de l’utilisation de la flûte traversière par un Ian Anderson leader du groupe Jethro Tull dans des compositions de rock progressif, au souffle très marqué sur l’instrument, manière de jouer en parenté directe avec l’approche du présent morceau, ou les compositions du groupe transalpin Osanna et plus particulièrement de son flûtiste Elio D’Anna[3].
L’éventail des pièces proposées par Giovanni Antonini et Sheng-Fang Chiu, fort large, apparaît parfois comme un survol un peu court des très nombreuses époques où la flûte à bec trouva des compositeurs assez en verve pour en souligner toute la malléabilité. Mais il s’écoute aussi comme un beau témoignage des différentes facettes d’un instrument, et comme des retrouvailles en duo, à l’évidente séduction.
Pierre-Damien HOUVILLE
Technique : enregistrement clair et très transparent, un peu trop froid et analytique.
[1] Et permettant donc de commémorer comme il se doit le tricentenaire de la naissance du compositeur.
[2] Kolomyika ruthène, danse folklorique de l’ouest de l’actuelle Ukraine.
[3] Réécouter à ce titre le thème principal de la B.O de Milan Calibre 9 de Fernando Di Leo (1972).
Étiquettes : Alpha, Antonini Giovanni, Chiu Sheng-Fang, Dolci Amico, flûte à bec, Hotteterre, Muse : argent, Outhere, Telemann Dernière modification: 18 août 2026
