Rédigé par 12 h 18 min CDs & DVDs, Critiques

Rate le podium (Pergolesi, L’Olimpiade, Colombo, Raftis, Frigato, Lo Monaco, Orchestra Ghisleri, Prandi – Arcana)

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Giovanni Battista Pergolesi (1710-1736)

L’Olimpiade,
opera seria en trois actes sur un livret de Pietro Metastasio, créé au Teatro Tordinona de Rome le 8 janvier 1735

Carlotta Colombo (Aristea)
José Maria Lo Monaco (Licida)
Theodora Raftis (Megacle)
Silvia Frigato (Argene)
Anicio Zorzi Giustiniani (Clistene)
Matteo Straffi (Aminta)
Francesca Ascioti (Alcandro)

Orchestra Ghislieri,

Direction Giulio Prandi

2 CD digipack cartonné plat, enr. en concert les 21 et 23 novembre 2025 au Teatr Pergolesi de Jesi (Ancona),  Arcana, 143′

Attendue avec curiosité, cette nouvelle Olimpiade de Pergolesi, chef d’œuvre d’un compositeur qui disparaîtra un an plus tard, dirigée par Giulio Prandi, offre une alternative à la gravure intégrale de référence d’Alessandro De Marchi (DHM) à la liberté épique contagieuse. Cet enregistrement, capté au Teatro Pergolesi de Jesi, réunit une (trop) jeune équipe rompue au répertoire italien du XVIIIe siècle. Dans une distribution quasi identique, l’œuvre vient d’être donnée voici quelques semaines dans la cour des Hospices de Beaune.

Hélas, en dépit de l’enthousiasme de la – petite – phalange, et du fait du matériau pyrotechnique de Pergolesi qui exige de véritables voix opératiques, la réalisation louvoie entre cantate de chambre à la spontanéité touchante mais à l’innocente verdeur. L’œuvre était trop exigeante pour les effectifs comme le plateau vocal, et la direction vive mais manquant de précision, de sens dramatique et d’arc narratif (malgré les très nombreuses coupes), ne sait pas trouver son souffle et sa cohérence. Après une ouverture colorée où l’Orchestra Ghislieri s’engouffre avec enthousiasme, dès les premières scènes, un sentiment tenace s’installe : celui d’une réalisation inaboutie, à la verdeur parfois communicative, mais très inégale.

pergolesi olimpiade prandi

Carlotta Colombo et Theodora Raftis lors des représentations de 2025 à Jesi © Marco Pozzi

La captation de concert a su préserver une fraîcheur bienvenue, une vitalité constante. Elle en fige aussi les multiples scories. On ne reviendra pas sur le succès du livret métastasien de L’Olimpiade, qui compte plus d’une cinquantaine de mise en musique, notamment sous les plumes de Caldara (1733), Vivaldi (1734), Pergolesi (1735),  Leo (1737), Galuppi (1747), Jommelli (1749), Hasse (1756), Traetta (1758) ou encore Cimarosa (1784), ce qui permet rien que pour les années 30 de faire de passionnantes écoutes comparées. L’on passera également sur les coupes massives : près d’un tiers de l’opéra, presque 1h15 de musique amputée, mais cela resserre un drame qui dure tout de même encore 2h30 en version courte, soit quasiment une tragédie lyrique complète. Surtout cela épargne les gosiers du plateau, dont la motivation n’est malheureusement à la hauteur des moyens.

Certes, l’Aristea de Carlotta Colombo et son soprano agréable ne démérite pas, dans cette vision de poche, charmante et fluide. Silvia Frigato en Argene, moins ronde, plus flûtée, sait user d’une grande flexibilité vocale. Le timbre de Theodora Raftis se révèle peu plaisant, et les aigus très tendus. Se distingue parmi les protagonistes féminins l’incarnation vivante et naturelle de José Maria Lo Monaco en Licida, malgré une projection un peu fine, de fréquentes approximations, un vibrato hors style.

Face au matériau, on regrette que les da capos peinent à décoller ; les chanteuses n’étant pas suffisamment à l’aise pour que les ornements se fassent prolongement créatif et reflet de la psychologie des personnages : Megacle, Licida ou Aristea finissent par devenir autant de jolies juxtapositions interchangeables.

Du côté des personnages masculins, on louera le Clistene éloquent et brillant d’Anicio Zorzi Giustiniani. Animé dans les récitatifs, très dramatique, cet habitué de Haendel, Caldara voire Mozart, il fait valoir un medium de velours, un souffle attendri, une chaleur dans le timbre très appréciés, même si les aigus sont relativement métalliques. Francesca Ascioti en Alcandro présente un contralto pesant. Enfin, en Aminta, le ténor fin de Matteo Straffi semble chercher une nef de chapelle et se retrouve submergé par l’orchestre et les doubles croches, notamment dans les airs de bravoure.

Du fait de ce plateau vocal limité, le feu d’artifice de virtuosité et d’expression du seria fait long feu, d’autant que l’Orchestra Ghislieri délivre une sonorité légère, malgré une belle diversité des timbres, notamment des bois et cuivres. Les cordes manquent de chair, les basses de profondeur. On saluera le continuo intimiste ; la captation favorise d’ailleurs luth et clavecin. Cette esthétique de transparence frise parfois la sous-alimentation, certains tempi confondent suspension et ennui, tirant à la ligne la mélodie, ce qui rend met les solistes en péril. On entrevoit ça et là des merveilles comme le Che non mi disse un dì! air très proche du célébrissime Stabat Mater, y compris certaines tournures mélodiques, mais sa veine mélodique doloriste napolitaine reste trop distante. L’invention mélodique est permanente, le vocabulaire bariolé : L’orchestre sait rendre la fanfare héroïque de Superbo di me stesso (mais Theodora Raftis ne fait pas le poids face à Olga Pasiecznik chez De Marchi) ; il est moins convaincant dans le doux repos du Mentre dormi de Licida (extrait ci-dessus). Le grand duo d’Ariste et Megacle Ne’ giorni tuoi felici – admiré par Rousseau – manque de grâce : dès la ritournelle introductive, l’orchestre est trop plat, trop descriptif et l’alchimie ne prend pas entre les deux solistes.

francesca ascioti

Francesca Ascioti – tous droits réservés, site du Festival de Beaune

Au final, la comparaison avec Alessandro De Marchi – inévitable puisque seule alternative au disque – est particulièrement sévère. Chez ce dernier, chaque récitatif brûlait d’urgence, chaque aria semble indispensable ou surprenante, chaque personnage possèdait une couleur, une psychologie. Ici, tout paraît tellement plus étriqué comme dans une réduction de chambre : l’orchestre, le souffle dramatique, les ambitions, les voix. On ne retrouve jamais cette impression grisante du seria qui s’emballe et se gorge de sa musicalité triomphante.

Cette nouvelle gravure se révèle donc frustrante. Elégante, parfaitement honnête, motivée, elle laisse pourtant constamment entrevoir ce qu’elle aurait pu devenir si Giulio Prandi avait bénéficié d’une distribution plus aguerrie, d’un orchestre plus consistant qui aurait conféré une véritable ossature dramatique à une Olimpiade, absence que la mise en scène compensait probablement à Jesi. Un marathon plutôt qu’une course.

 

 

Viet-Linh Nguyen

Technique : enregistrement clair, et peu de bruits de scène pour une captation de concert, très propre. La dynamique voix / orchestre est cependant assez artificielle, avec des voix mises trop en avant, de même que certains instruments.

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