Rédigé par 7 h 38 min CDs & DVDs, Critiques

Cousins germains (Tranquilles cœurs, Ensemble Théodora – Alpha)

Ensemble Theodora pochette

« I love you with so much of my heart / that none is left to protest. » (Shakespeare, Beaucoup de bruit pour rien, IV, 1)

Ensemble Theodora pochette

“Tranquilles cœurs,
le goût français dans les cours allemandes”

Georg BÖHM (1661-1733)
Herr Jesus Christ, Dich zu uns wend (variation 1)

Jacques BOYVIN (vers 1649-1706)
Second livre d’orgue (Paris, 1700)
Récit tendre (suite dans le premier ton)

André CAMPRA (1660-1744)
Motet à voix seule & deux dessus de violons
Livre second (Paris, 1699)
Ecce quam bonum, motet à voix seule et deux dessus de violons
I : Ecce quam bonum
II : Quoniam illic mandavit dominus

Jean-Baptiste LULLY (1632-1687)
Entrée de la Gloire et de la Sagesse d’Armide

Anonyme
Sonata à 2

Johann Philipp KRIEGER (1649-1725)
Surgite cum Gaudio à 3

Jean-Baptiste LULLY
Entrée d’Apollon
Ballet des arts,

Duo de la paix et de la Félicité

Johann FISHER (1646-1716)
Suite en trio

Jean-Baptiste LULLY
Sourdine d’Armide
Georges Dandin ou le grand divertissement royal de Versailles, Plainte de Cloris, Ritournelle (tranquilles cœurs)
Le Triomphe de l’Amour, Tranquilles cœurs

Jean Sébastien BACH (1685-1750), d’après François COUPERIN (1668-1723)
Aria BWV 587 d’après l’Impériale

Ensemble Théodora :

Mariamielle Lamagnat, soprano
Louise Ayrton, violon (Christian Liebel, Quittenbach, Saxe, 1758)
Alice Trocellier, viole de gambe (viole à 7 cordes François Bodard, 1998 d’après un modèle de Joachim Tielke, Hambourg, 1699)
Lucie Chabard, clavecin & orgue (clavecin Emile Jobin, 2005, d’après un modèle de Vincent Tibaut de Toulouse de 1691) ; orgue coffre Quentin Blumenroeder avec jeu principal en étain

avec la participation :
Adèle Charvet, mezzo-soprano (sur le Duo de la Paix et de la Félicité de Lully)
Amandine Solano, violon
Leon Serafin, théorbe
Sergio Bucheli, archiluth

1 CD digipack Alpha / Outhere, 2026, 60’49

Si vous aussi vous trouvez le regretté Marc Fumaroli trop timoré dans son brillant Quand l’Europe parlait français dès qu’il s’agissait de parler musique, ce disque est fait pour vous ! Plus habitué au champ littéraire et à celui de la peinture, l’académicien n’explorait que peu dans son ouvrage désromais classique l’influence de la musique française à l’étranger, malgré quelques références [1].

Pister l’influence de la musique française de la seconde moitié du Grand Siècle aux premières décennies du dix-huitième, c’est bien l’ambition du jeune ensemble Théodora, constitué par quatre jeunes musiciennes réunies à Londres lors de leurs études musicales et toutes quatre mues par une passion commune pour la musique baroque et française. Certes, on glose plus souvent sur les influences de la musique italienne dans les cours européennes, mais l’export du style français s’avère un sujet moins abordé, bien qu’ayant récemment fait l’objet de quelques parutions notables, à l’instar de celle consacrée aux suiveurs de Lully en Allemagne (Ambronay éditions).

L’Ensemble Théodora, qui empreinte son nom à l’épouse de Justinien Ier  – figure en pleine renaissance à ne pas confondre avec une rappeuse à succès – est constitué de la bande des 4 intrépides : la jeune soprane Mariamielle Lamagat, la violoniste Louise Ayrton, la gambiste Alice Trocellier et la claveciniste Lucie Chabard couvre avec ce premier disque aussi bien les pas de musiciens français s’étant expatriés, que de l’influence du style français dans les pièces de compositeurs locaux imitant ou se réappropriant les principales marques de la musique du royaume des Lys. Au gré de ce voyage hors la France, les musiciennes sont accompagnées de quelques invité(e)s à l’exemple d’Adèle Charvet ou de la violoniste Amandine Solano.

L’itinéraire musical de Theodora commença dans le silence des bibliothèques, le plus souvent germaniques, par l’exhumation des partitions de musique à la française, ou transcriptions de pièces composées à l’origine par des compositeurs français. Nombre des morceaux composant ce programme trouvent donc leur origine dans les archives des bibliothèques du Mecklenburg-Schwerin, de Dresde, de Kassel, de Berlin ou de la plus suédoise Uppsala. C’est bien à une musique de croisement des influences que nous avons à faire et s’il est bien un compositeur estimé dont la musique essema sous diverses formes dans les nations étrangères, c’est celle de Jean-Baptiste Lully (1632-1687). Auréolé du prestige dont il jouissait à la cour du Roi de France, chantre de la musique française, ses pièces font l’objet de nombreuses transcriptions à l’étranger, notamment pour en apprécier les mélodies sans avoir à en restituer les fastes.

L’Ensemble Théodora fait une part belle à la musique du compositeur, en particulier avec la ritournelle, puis l’air éponyme du titre de l’album, Tranquilles Cœurs, tirés du Triomphe de l’Amour (1681), présentement dans une tablature anonyme pour viole de gambe trouvée à Kassel. L’occasion d’apprécier outre le jeu tout en finesse d’Alice Trocellier[2] la belle voix de Mariamielle Lamagat, d’une diction très juste, très claire et ronde dans les aigus, aux ornementations subtilement posées, démontrant une belle pertinence sur ce type de répertoire mélodieux et doux. Une transcription très probablement faite pour un usage domestique et intime de la pièce de Lully et procédé que nous retrouvons pour l’Entrée d’Apollon (également tirée du Triomphe de l’Amour), ici aussi pour tablature de viole de gambe. Voilà Jean-Baptiste Lully décidemment à l’honneur et nous apprécions aussi cette sourdine d’Armide joliment amenée au clavecin par Lucie Chabard[3] ou encore la très belle Plainte de Cloris, là encore très sensiblement interprétée par Mariamielle Lamagat.

A côtés de ces réductions de salon de comédies-ballets et opéras, certains préférerons l’approche plus créative des compositeurs étrangers influencés par la musique française : effectifs obligent, l’on cherchera ailleurs des extraits d’opéras de Conradi ou de Telemann, mais il existe un vaste corpus de compositions de pièces de danses influencées par la musique française, où se retrouvent les fluides harmonies, la tempérance majestueuse, la grâce mélodique et les rythmes pointés caractéristiques du style curial français. Quelques beaux exemples sont présentés dans cet enregistrement, comme la Suite en trio de Johann Fisher (1646-1716) remarquablement habile : Theodora nous en offre une Gigue un peu classique, des Menuets parfaitement rythmés et cadencés de même que le superbe Ballet final, qui ne peut s’empêcher une pointe de vivacité italianisante.

Evidemment Bach (1685-1750) n’est pas en reste, et si l’on échappe aux Suites Françaises (sont-elles d’ailleurs si “françaises” ?) ou aux Ouvertures, les musiciennes partagent un plus confidentiel Aria BWV 587 issu de l’Impériale (troisième ordre des Nations) de Couperin à l’élégance racée.

L’oreille se retrouve toutefois parfois un peu déconcertée par le kaleïdoscope de types d’œuvres, et l’on regrette un enchaînement parfois trop disparate. SUrgit ainsi cet intéressant Surgite cum gaudio à 3 de Johann Philipp Krieger (1649-1725) ostensiblement inspiré du motet français dans les formes de sa récitation, et dont nous savourons tout particulièrement le Hunc dei filium, composition toute française dans sa déclamation, mais saupoudrée d’influence italienne dans les envolées de son accompagnement et germanique de par son compositeur. Mais, même pour une mise en regard, que fait ici le motet Ecce quam bonum de Campra ? La place aurait pu être occupée par des pièces de Muffat, Telemann, ou l’autre talentueux Johann Fischer (Johann Caspar Ferdinand Fischer – 1656 – 1746, qui a peut-être même séjourné en France).

Même étonnement au sujet des deux premières pièces du programme : une mise en regard entre le Herr Jesu Christ, dich zu uns wend (première variation) de Georg Böhm (1661-1733) et le Récit tendre de la Suite dans le premier ton tirée du second livre d’orgue de Jacques Boyvin (vers 1649-1706) qui offre une parenté de style et d’effectif mais dont les écritures ne sont pas assez personnelles pour porter la marque d’une évidente parenté. Même si Bach fut un admirateur de l’œuvre pour orgue de Jacques Boyvin au point de faire copier une partie de ses œuvres par ses élèves.

Enfin, nous n’oublierons pas de mentionner une Sonata à 2 anonyme, retrouvée dans les archives de Uppsala, où l’on goûte un Ballet très affirmé, d’où ressort avec relief le violon de Louise Ayrton[4], et dont une énergie solaire irrigue la Gigue finale.

A quand un grand coffret sur “Quand l’Europe jouait français ?”.

 

                                                                       Pierre-Damien HOUVILLE

Technique : prise de son claire et équilibrée, notamment le violon.

[1] Un essai érudit que les éditions Tallandier viennent de rééditer pour les vingt-cinq ans de sa parution initiale.

[2] Sur une basse de viole à 7 cordes, François Bodard (1998), d’après un modèle Joachim Tielke (Hambourg, 1699).

[3] Instrument Emile Jobin (2005) d’après un modèle de Vincent Tibaut de Toulouse (1691)

[4] Instrument Christian Liebel, Quittenbach, Saxe, 1758.

Étiquettes : , , , , , , , , Dernière modification: 18 août 2026
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