
Andreas Hammerschmidt (vers 1611-1675)
“Du Bist schön und lieblich”
Anonyme, Sonatina à 5
Andreas Hammerschmidt, Ich schlaffe, aber mein Herz wachet
David Funck (1648-1699), Ballo
Andreas Hammerschmidt, Anima mea liquefacta est
Andreas Hammerschmidt, Ballet
Andreas Hammerschmidt, Vulnerasti cor meum
Andreas Hammerschmidt, Ballo
Andreas Hammerschmidt, Mein Freund ist mein und ich bin sein
Johann Rosenmüller, Sinfonia en do mineur
Andreas Hammerschmidt, Ich suchte des Nachts
Johann Vierdansk (1605-1646), Stehe auf meine Freundin
Johann Philipp Krieger (1649-1725), Ich bin eine Blume zu Saron
Thomas Strutz (1621-1678), Siehe mein Freund
Ensemble Clématis :
Stéphanie de Failly & Amandine Solano, violons
Ellie Nimeroski & Jorlen Vega Garcia, altos
Manon Papasergio, basse de viole & harpe triple
Anaïs Ramage, basson & flûte
Yoann Moulin, clavecin & orgue positif
Avec la participation de :
Capucine Keller, soprano
Maxime Melnik, ténor
Yoann Moulin & Stéphanie de Failly, direction
1 CD digipack, Ricercar / Outhere, 63’
“Du bist schön und lieblich”, voici un titre en forme d’affirmation pleine de promesses et soupçonnons-le, l’élégant prélude à des échanges encore plus tendres. Aucune fausse promesse de la part de l’ensemble Clematis, c’est bien de cela dont il s’agit, avec ce nouvel enregistrement flirtant avec les déclinaisons les plus palpables des sentiments humains. Tout cela reste fort courtois, bien que non exempt de sous-entendus. Si nous sommes dans un premier temps surpris, c’est de retrouver ces sujets évocateurs associés à des compositeurs le plus souvent luthériens, tout particulièrement Andreas Hammerschmidt (1611/12-1675).
Voilà donc de la musique sacrée, certes, mais sacrément propice aux échanges amoureux. Et comme nous sommes en présence d’un bel assemblage, disséquons les éléments qui le composent. Andreas Hammerschmidt publie en 1645 un recueil de pièces pour soprano ou ténor (ou soprano associée à un ténor) intitulé Geistlicher Dialogen / Ander Theil / Darinen Hernn Opitzens / Hohes Lied Salomonis, se fondant à chaque fois sur des textes issus du Cantique des Cantiques. Un recueil qui connaîtra un succès certain, au point d’être réédité en 1652, 1656 et 1658. Ce n’est pas à ce recueil que se réfère l’ensemble Clematis confessant sa lassitude envers une musique strophique et assez répétitive. D’où l’idée de fureter dans les autres recueils du compositeur, qui parsème sa carrière de pièces tirées du Cantique des Cantiques, tout en ne s’interdisant pas quelques œillades du côté de ses contemporains, pour un programme se voulant à partir de pièces originelles, la composition d’un opéra imaginaire et des échanges aveux des sentiments les plus tendres et parfois turpitudes entre la bien-aimée et son amant. Cet enregistrement fait donc la part belle à la musique de Andreas Hammerschmidt, né en Bohême (à Brüx, actuelle Most en Tchéquie), élève de Heinrich Schütz (1585-1672), ayant su délicatement s’affranchir des traditions luthériennes pour laisser s’immiscer dans sa musique les influences de la musique italienne et plus particulièrement de la musique vénitienne, alors au fait de son ébullition. Ses pièces furent le plus souvent écrites entre la fin des années 1630 et le début des années, 1650. Elles témoignent de la pleine période de créativité du compositeur qui en 1639 arrive à Zittau (Saxe), ville où il restera le restant de sa vie.
Quelle bonne idée pour Clematis et quel plaisir pour nous que de retrouver la voix de Capucine Keller, que nous avions appréciée en compagnie des Traversées Baroques. C’est peu dire qu’elle contribue grandement à la réussite de cet enregistrement d’une voix dont on ne cesse d’apprécier la ductilité, la limpidité des aigus, la capacité à orner délicatement chaque nuance dans un répertoire sacré qui réclame d’autant plus de précisions qu’il n’est pas propice à la flagornerie individuelle. Ici tout est posé et maîtrisé, la soprane abordant toutes les nuances vocales et sentimentales du vaste éventail proposé par Hammerschmidt. A ses côté, Maxime Melnik ne démérite pas, avec sa voix de ténor posée, une solide technique, mais reconnaissons-le un peu scolaire, aux intonations manquant un peu de personnalité auprès de la cristalline incarnation de sa comparse.
Il faut dire que les Yoann Moulin & Stéphanie de Failly, en connaisseurs[1] sont allés puiser parmi les pièces les plus représentatives du compositeur, à l’exemple de Ich schlaffe, aber mein Herz wachet où Capucine Keller, énamourée dans les bras de Morphée, est troublée par la pensée de son amant (je dors mais mon cœur veille / c’est la voix de mon ami / qui frappe à la porte…), le tout enrobé par l’orgue tendre, lorgnant sur des sonorités de flûte de Yoann Moulin. Gracieuse mais jamais précieuse, la musique de Hammerschmidt convoque le sacré pour mieux exacerber le sentiment, la tendresse et sa naturalité. Solennel certes, mais toujours avec cette pointe de réalisme, cette évidence de l’accompagnement qui marque chez le compositeur la perméabilité aux influences italiennes, à l’exemple du Du bist allerdingue, rythmé avec ses traits de violons aussi présents que pertinents en soutien de la voix de Maxime Melnik, ou d’un Anima mea liquefacta est aussi guilleret que mutin, car si l’âme est liquéfiée au son de la voix de son amour, les alanguissements de la belle évoquent d’autres états. Vocalement, Hammerschmidt laisse de très belles plages d’expression toutes en nuances aussi bien à la voix de soprane dans le Ich suchte des Nachts qu’au registre de ténor, notamment avec ce Vulnerasti cor meum tout en pureté et savamment soutenu à l’orgue.
Nous sommes parfois plus dubitatifs sur les pièces d’autres compositeurs, en complément de programme. Les lamento et ballo de David Funck[2] (1648-1699) trahissent un compositeur plus engoncé que Hammerschmidt dans les conventions musicales de son époque et n’agissent que comme interludes, tout comme la Sinfonia en do mineur de Rosenmüller (1619-1684) qui n’est pas représentative des talents du compositeur par ailleurs connu lui aussi pour ses inclinations italianisantes.
C’est plutôt chez Johann Vierdanck (1605-1646) que nous trouverons notre contentement, tant ce dernier offre avec son Stehe auf meine Freundin un morceau où voix de soprane et de ténor s’épanouissent avec une complicité et un naturel faisant de ce passage l’un des plus beaux de l’enregistrement et trouvant des résonnances évidentes avec le Mein Freund ist mein und ich bin sein de Hammerschmidt placé peu de temps avant. Un morceau magnifié notamment par la flûte d’Anaïs Ramage, qui aura aussi une très belle occasion de s’exprimer durant le final Siehe mein Freund de Thomas Strutz (1621-1678). Plus tardive, mais aussi plus symptomatique des influences italiennes dans la musique allemande, Ich bin ein Blume zu Saron de Johann Philipp Krieger[3] (1649-1725) offre l’occasion de très beaux développements mélodiques au violon s’intégrant agréablement au sein de la musique d’Andreas Hammerschmidt, notamment la très efficace ciaconna finale. Et disons tout le bien que nous pensons de la Sonatina à 5 introductive du programme, efficace et plaisante mais qui malheureusement reste anonyme.
Et que dire de la qualité littéraire et poétique des textes, tous issus du Cantique des Cantiques dans la traduction la plus répandue à l’époque dans ces régions, celle du poète Martin Opitz. Leur équilibre d’écriture, leur finesse de sentiments sont une raison de plus de se perdre avec délice dans ces pièces de Andreas Hammerschmidt que l’ensemble Clematis nous font revivre avec grâce.
Pierre-Damien HOUVILLE
Technique : enregistrement équilibré, timbres instrumentaux très bien rendus.
[1] Leur précédent enregistrement était consacré aux sonates et à la musique de ballet de David Pohle (1624-1695), cf. notre compte-rendu.
[2] Notons par contre que ce dernier est à ranger avec un Gesualdo ou un Stradella au rang des compositeurs ayant une fin entourée de bien des mystères. Accusé d’homosexualité à Ilmenau (Thuringe), il dû semble-t-il quitter précipitamment la ville peu couvert et connu le sort peu enviable d’un grognard égaré durant la retraite de Russie ou d’un cheval lacustre dans le Kaputt de Malaparte. Son corps gelé fut retrouvé sur le bord de la route plusieurs jours après.
[3] Compositeur à ne pas confondre avec son frère aîné, Johann Krieger (1651-1735).
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