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Arbre de vie (Gluck, Armide, Gens, Bostridge ǀ Les Talens Lyriques, Rousset, Baur – Opéra Comique, 7 novembre 2022)

« Madame, il [Armide] est bientôt fini, et vraiment ce sera superbe »
(Gluck à Marie-Antoinette op. cit. in Mémoires de Mme Campan)

Armide de Gluck à l’Opéra Comique (Armide & Renaud) © S. Brion

Christoph Willibald GLUCK (1714-1787)
Armide
drame héroïque en cinq actes, sur un livret de Philippe Quinault,

représenté pour la première fois le
 23 septembre 1777 à Paris à l’Académie Royale de Musique.

Armide : Véronique Gens
Renaud : Ian Bostridge
Hidraot : Edwin Crossley – Mercer
La Haine : Anaïk Morel
Aronte, Ubalde : Philippe Estèphe
Artémidore, Le Chevalier danois : Enguerrand de Hys
Sidonie, Mélisse, Plaisir et Naïade : Florie Valiquette
Phénice, Lucinde, Bergère : Apolline Raï – Westphal

Les Talens Lyriques
Chœur de chambre Les Elements
Direction musicale : Christophe Rousset
Mise en scène : Lilo Baur
Décors : Bruno de Lavenère
Costumes : Alain Blanchot
Lumières : Laurent Castaingt

Danseurs : Fabien Almakiewicz, Nicolas Diguet et Mai Ishiwata
Production Opéra Comique

Représentation du 7 novembre 2022, Opéra Comique, Paris

91 ans après Lully, le Chevalier Gluck remet au goût du jour l‘Armide, vache sacrée du tandem Lully-Quinault, ravivant une nouvelle Querelle des Bouffons, entre Gluckistes et Piccinistes cette fois. Il faut dire que le Chevalier n’y va pas de main morte, et que le vent de nouveauté qu’il insuffle au livret de Quinault est proche de la révolution. Renversant l’équilibre entre le texte et le chant, Gluck s’éloigne délibérément et définitivement de l’esthétique de la tragédie lyrique à la française qui accordait la primauté au théâtre chanté, un soin extrême aux récitatifs secs, des oppositions marquées entre les ariettes, ritournelles, divertissements convoquant soudain danses et chœurs homophoniques à cinq parties, des contrastes entre le petit chœur du continuo très fourni et le grand chœur orchestral comme autant de leviers d’une esthétique en clair-obscur. Chez Gluck, tout est chant, tout est musique, et l’orchestre opulent – dépouillé de son clavecin et ses cordes pincées – est omniprésent entre airs et récitatifs accompagnés, les danses réduites au strict nécessaire et intégrées à l’action. Pourtant Gluck qui préfère resserrer l’action a dû se plier à respecter les cinq actes. C’est une Armide expressive et dramatique, moins théâtrale, plus musicale, plus explicite aussi comme l’indique son sous-titre de « drame héroïque ».

Armide de Gluck à l’Opéra Comique (Armide et Phénice) © S. Brion

Voyons la fameuse Passacaille de l’acte V, morceau hypnotique de Lully à la poésie rêveuse insurpassable. Gluck s’en départit carrément, et la remplace par une Chaconne franche et énergique, presque brutale. Elle perd de son pouvoir d’évocation mais gagne en force sauvage. On ne reviendra pas sur les péripéties bien connues du livret de Quinault, inspirées de la Jérusalem délivrée du Tasse, qui offre un drame psychologique quasi racinien malgré les effets magiques et imprécations infernales : celui d’une passion malheureuse, où le librettiste laisse entrevoir toute sa tendresse pour la magicienne délaissée. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si sa tragédie s’intitule Armide, et non Renaud, ce dernier se résumant à un personnage assez unidimensionnel de combattant inégalé, puis d’amant envoûté pour enfin retourner à ses armes. Pour l’œuvre originale de Lully, nous renvoyons nos lecteurs à notre précédent article.

Armide de Gluck à l’Opéra Comique © S. Brion

Qui mieux que Christophe Rousset, dont on connaît les affinités à la fois avec les opéras de Lully, mais aussi les défrichages des terres préclassiques des Traetta, Salieri, Sacchini ou Antoine Dauvergne, pouvait mener cette résurrection ? Car l’œuvre n’a jamais eu les honneurs de la scène depuis 1913 (hors des versions de concert dont celle mémorable captée en live sous la baguette de Marc Minkowski [Archiv]) ! Le premier acte, pyrotechnique et tonitruant, est un peu pressé, mais offre aux Talens Lyriques un écrin pour déployer une texture orchestrale d’une vivacité souple, doublée de superbes cuivres naturels et bois (dont deux rares clarinettes françaises). Cette immersion abrupte et soudaine (puisque Gluck omet le prologue) prolonge ainsi le climat martial de l’ouverture en ut majeur (réutilisée du Telemaco nell’isola di Circe de la période seria de Gluck) et présente Armide dans sa majesté : ensorceleuse redoutable, entourée de ses suivantes et de sa cour. Cet acte tapageur et guerrier, se poursuit jusqu’au début du second acte, toujours plongé dans une sorte d’exaltation belliqueuse, alors qu’Armide et son oncle le Roi de Damas Hidraot, font serment de se venger de l’intrépide Renaud qui a libéré, seul, les captifs chrétiens. Mais c’est dans la suite que le chef donne sa pleine mesure, à compter du sublime Sommeil de Renaud, où les Talens enveloppent le ténor de leur diaphane séduction (ritournelle du « Plus j’observe ses lieux ») tandis que le Chœur des Eléments, suggestif et ouaté, d’une transparence lumineuse, berce le chevalier (leitmotiv chantant des bergers et bergères du « Ah quelle erreur, quelle folie » d’une simplicité populaire). Rousset se donne et se reprend, laisse respirer l’œuvre (fin de l’acte II et début de l’acte III) ou au contraire l’accélère avec raideur (la scène infernale d’une âpreté violente, haché et martelé), sculpte les récitatifs, joue sur les textures. On aurait parfois aimé davantage de silences et de murmures, mais la faute en revient principalement à Gluck, dont la partition extravertie comble tous les non-dits. La grande scène du « Enfin en ma puissance » souffre de la comparaison avec le modèle, à trop en dévoiler. Il a dû être infiniment difficile à Véronique Gens de ne pas songer au récitatif lullyste, tant les scansions se ressemblent…  

Impériale Veronique Gens. Elle, qui il y a presque 30 ans chantait le rôle de Phénice dans l’Armide de Lully sous Herreweghe, elle qui a donné corps aux tragédiennes à travers les siècles dans un panorama remarqué avec Rousset (trois enregistrements chez Virgin dont le premier opus s’ouvrait et se fermait sur les Armides de Lully et Gluck) et plus récemment Louis Bestion de Camboulas (« Passion » chez Alpha), elle qui hélas s’est égarée avec Hervé Niquet dans l’Armide faiblarde de Francoeur de 1778, elle qui enfin n’a étonnamment jamais eu l’occasion de jouer le rôle de 1686 dans son intégralité, entame sa première Armide à la scène avec sa remise au goût du jour par Gluck.

Véronique Gens déploie tout son art vocal et nous ensorcèle par la noblesse du phrasé, la prosodie d’une limpidité aux mille nuances, la palette d’émotions contenues. La soprano allie la grandeur d’une reine et la douleur d’une femme, brosse peu à peu un personnage qui est presque une Phèdre dans son monstrueux amour contre nature, inceste entre deux camps et deux religions. Les sortilèges sont accessoires, le charme aussi, Veronique Gens et Lilo Baur ont délibérément pris le parti de dépeindre la femme amoureuse, passionnée, puis délaissée. Le portrait de cette princesse réduite à mendier l’amour d’un rustre insensible, allant jusqu’à offrir à genoux de se sacrifier pour lui dans les combats s’avère d’une force et d’une sincérité poignantes. Vocalement, on reste pantois devant la projection fière (« Venez, venez Haine implacable ») capable de rivaliser avec un orchestre si présent, le timbre moiré tour à tour cuivré ou sensuel, la fulgurance des émotions (« Ah si la liberté me doit être ravie »), les nuances des ornements. Un exemple parmi cent : nous l’avons mentionné, Gluck a conservé l’intégralité du livret de Quinault, à l’exception du prologue à la gloire du Roi (déjà supprimé dans les reprises au XVIIIème siècle). Après une répétition et un échange avec Lefebvre, musicien et chef du bureau de la copie, le compositeur insère un ajout, à la fois chirurgical et très emblématique :  l’acte III se clôturait sur la magicienne maudite et abandonnée par la Haine. Gluck fait ajouter quatre vers:

« O ciel! quelle horrible menace!
Je frémis, tout mon sang se glace
Amour, puissant Amour, viens calmer mon effroi.
Et prends pitié d’un cœur qui s’abandonne à toi! »

Quatre vers qui permettent de recentrer l’intrigue sur Armide, et qui illustrent la grande empathie du compositeur avec l’héroïne. Sur un andante où l’orchestre imite les battements de cœur, Véronique Gens palpite, hésite, trébuche sur une mélodie sobrement accompagnée par un hautbois, encapsulant en quelques mesures son intense désespoir.

Renaud dans l’Armide de Gluck à l’Opéra Comique © S. Brion

Face à elle, il faut avouer que Renaud n’a pas le beau rôle et ce héros presque mufle, téléguidé par la gloire et le devoir, trouve en Ian Bostridge un défenseur d´un flegmatisme classieux et glacial. Le ténor soigne la déclamation : sa diction française est quasi irréprochable à l’exception de quelques diphtongues. Le timbre uni, les récitatifs très réguliers, la modération sereine de ses matins calmes sont aux antipodes de l’Armide de chair et de sang de Veronique Gens. Et le paladin arrogant fend l’armure presque par politesse lors d’une scène d’adieu qui n’en est que plus cruelle.

Le reste du plateau est excellent, notamment les confidentes d’Armide. On appréciera le duo espiègle de Florie Valiquette & Apolline Raï-Westphal, mutines et attentionnées, aux interactions complices et à la diction claire. Malgré la brièveté du rôle, l’Hidraot d’Edwin Crossley – Mercer, grave et digne, à l’émission un peu large, en impose en souverain âgé et déclinant. La Haine d’Anaïk Morel, d’une nervosité et d’une virtuosité acerbes, emporte l’auditeur dans son tourbillon d’imprécations, et parvient avec ses chœurs de démons à effrayer Armide elle-même qui revient sur sa décision face à l’horreur noire qui se profile. Enfin, l’Ubalde et le Chevalier danois de Philippe Estèphe et Enguerrand de Hys très proéminents à l’acte IV, apportent tous deux une spontanéité vive et ironique à l’ensemble, même si le ténor souffre d’aigus un brin tendus.

Le sommeil de Renaud ; Armide de Gluck à l’Opéra Comique © S. Brion

La mise en scène de Lilo Baur est admirable. Certes, l’on déplorera les néons criards de l’acte I, contrebalancés par les moucharabiehs et la douceur aquarellée des costumes sophistiqués d’Alain Blanchot. Ce dernier a réussi à convoquer une palette tonale complexe, entre chromolithographies fanées des voyages d’Orient, richesses des brocards, rappels historiques (drapés hellénisants où Armide apparaît de plus en plus dépouillée d’acte en acte mettant à nu ses tourments psychologiques, capeline mérovingienne, coiffures XVIIIème des suivantes, épées, boucliers et surcots de croisés. On restera moins convaincu par les ailettes dorées qui coiffent Véronique Gens, un diadème ou bandeau aurait été plus appropriés). Surtout, la metteuse en scène suisse a décidé d’user d’un gigantesque arbre – Bruno de Lavenère a réussi le tour de force de permettre qu’on y grimpe, ou qu’on s’y cache ! – qui devient tour à tour centre centenaire d’une forêt verdoyante et enchantée, spectre décharné réminiscent des gravures des malheurs de la guerre de Callot, ou tronc mort survivant dans un aride désert. Les miroirs des travées latérales, les nuages peints de fond de scène – presque un lavis à l’encre de Chine – se métamorphosent constamment grâce aux lumières de Laurent Castaingt, traduisant à la fois les états d’âme et les changements de lieux. Même le sol réfléchissant se fait parfois rivière. Et si la direction d’acteurs des choristes est parfois un peu approximative (envol des zéphyrs, scène infernale), l’irruption d’un peuple de naïades et sylvains en une séquence onirique toute droit sortie de Bilbo le Hobbit est absolument stupéfiante (lors du sommeil de Renaud puis de la Chaconne). Les interventions discrètes des trois danseurs permettent de rythmer les divertissements, et l’on goûtera le clin d’œil des pas de danse baroquisants de la Chaconne. Le respect du livret et de la tragique fin, l’harmonie contrastée des ambiances, la place assumée du merveilleux font sans conteste de cette mise en scène un succès. L’on aurait presque espéré que l’arbre s’enflamme et se consumme lors de la destruction ultime du palais d’Armide.

En 1777, la cabale des Piccinistes contre cette « criaillerie monotone et fatigante » (La Harpe) d’un « jongleur de Bohême (…) qui fit ronfler l’orchestre » (Marmontel) fut déjouée par la Reine qui assista à la première et revint six jours plus tard soutenir encore son ancien professeur de musique viennois. Armide tint 27 représentations consécutives. Nous ne pouvons que souhaiter le même succès à cette production d’une rare intelligence et d’une éloquence passionnée.

 

Viet-Linh Nguyen

 

Production Opéra Comique
Dates et horaires des représentations : samedi 5, lundi 7, mercredi 9, vendredi 11, mardi 15 novembre à 20h , dimanche 13 novembre (séance Relax) à 15h Spectacle en français, surtitré en français et en anglais.
Durée estimée : 3h30 entracte compris
Tarifs : 145, 125, 100, 75, 50, 35, 15, 6 €
Renseignements : www.opera-comique.com 

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