Rédigé par 6 h 36 min CDs & DVDs, Critiques

Poker menteur (Carré d’as, portraits musicaux de Couperin, Marais, Forqueray et Rameau – Les Timbres, Château de Versailles Spectacles)

Carre d As Portraits musicaux

Carre d As Portraits musicaux

Carré d’as
Portraits musicaux de François Couperin, Antoine Forqueray, Marin Marais, et Jean-Philippe Rameau

Les Timbres :
Yoko Kawakubo, violon
Myriam Rignol, viole de gambe
Julien Wolfs, clavecin

1 CD digipack, Château de Versailles Spectacles, CVS 175, enregistré du 27 au 29 juin 2025 en l’église de Pompierre-sur-Doubs (Doubs) par Aline Blondiau (9 plages enregistrées précédemment en 2013, 2020 et 2023), durée totale : 77’31

Voici un CD comme on les aime : une idée aussi simple que lumineuse, celle d’approcher, à travers des œuvres de compositeurs, le portrait ou l’autoportrait qu’ils se sont dressés. Ainsi, l’on trouvera dans ce disque cinq portraits de Couperin (dont un autoportrait), huit de Forqueray (dont un autoportrait), quatre de Marais (dont un autoportrait) et trois de Rameau (dont un autoportrait). Dans cette galaxie, l’on croisera certes le carré d’as — Couperin, Forqueray, Marais et Rameau — mais aussi d’Agincourt, Josse, Bout(h)emy, Caix d’Hervelois, Dornel, Duphly, Jollage, Lafont, Rebel, Duphly…

Hélas, ce “carré d’as” est peut-être juste une “couleur” ou un “full”, et ne virera pas à la “quinte flush royale”. Plusieurs réserves dans cette nouvelle aventure des Timbres, à qui l’on doit pourtant un opus précédent dédié à Telemann (Flora) tout à fait extraordinaire. Première critique, la plus vénielle : les œuvres ne sont pas regroupées par portraits de compositeurs. Il en résulte un programme particulièrement (em)mêlé où l’on entend de Couperin La Forqueray, de Rebel La Forqueray, puis de Couperin La Couperin , de Caix d’Hervelois La Couperin » mais aussi La Rameau, de d’Agincourt La Couperin, de Dornel La Marais… Ne poursuivons pas la démonstration, mais l’auditeur s’y perd un peu. L’objectif même du propos, celui de tenter de capturer le portrait de chacun des compositeurs et de s’étonner de la diversité des affects et de cette complexité psychologique, finit ainsi par tomber à l’eau.

Deuxième critique, et nous en sommes encore plus étonnés : l’enregistrement a bien été fait dans une église et par Aline Blondiau, dont nous connaissons bien les talents. Or, par rapport aux enregistrements de chez Flora, il manque une chaleur, une cohérence, un naturel à cette prise de son. À la fois très analytique et assez proche, elle manque singulièrement de dynamique et de relief. Tout est très vif, mais capté de trop près, ce qui rend l’écoute difficile. La comparaison avec les autres enregistrements plus anciens se fait clairement à l’avantage de ces derniers.

Troisième critique, et peut-être la plus importante : Les Timbres ont adopté une approche vive, souriante, solaire et optimiste qui irrigue l’interprétation. Si elle fait merveille, par exemple, dans le mouvement Viste de la sonate La Forqueray de Rebel, on regrettera, dans les pièces pour clavecin de Couperin, que Julien Wolfs soit aussi assertif et à l’aise. La Superbe ou La Forqueray n’est point trop superbe, mais d’un délassement épanoui, à l’abandon de la Régence, très curial, presque nonchalant. Elle manque un brin de respiration dans son babillage. Quant à La Couperin, du IVème Livre en mi mineur, que Quantz considérait comme amoureuse et plaintive, et que Mattheson décrivait comme pensée profonde, trouble et tristesse, eh bien, là encore, Julien Wolfs séduit et chante. Là où Noëlle Spieth, Scott Ross ou même Christophe Rousset laissaient poindre une pudique douleur, une tristesse voilée. On se demande pourquoi la viole de Myriam Rignol n’est que peu audible dans « La Couperin » de Caix d’Hervelois, le clavecin se révélant assez intrusif.

Pour autant, il ne faut pas bouder son plaisir. Il y a de très belles réalisations. Les extraits de sonates de Dornel sont d’une fluidité et d’une virtuosité admirables. Cette  Allemande de La Marais, cette Chaconne de La Forqueray, petite ballerine sur demi-pointe, ou ce Lentement de La Couperin, plus introspectif, renoue avec cette puissance évocatrice d’états inventés qui fait parfois défaut dans ce disque. On goûtera également des moments de pure et éclatante musique, comme cette Forqueray de Pierre-Nicolas Lafont où le violon de Yoko Kawakubo s’emballe, presse, nous débauche, croise et décroise la ligne mélodique avec une aisance et une musicalité rayonnantes.

En revanche, dans des plages beaucoup plus célèbres, l’on retrouve le langage idiomatique des Timbres : l’on admirera ainsi La Gamme de Marais (enregistrée en juin 2020), qui dénote un très bel équilibre . De même, après avoir été déçu par certaines pièces pour clavecin, « La Forqueray » de Duphly, posée, élégante, racée, perlée, extrêmement articulée, appelle tous les éloges. C’est également le cas de « La Rameau », enregistrée en février 2023, où l’on retrouve la fameuse viole de Myriam Rignol : rhétorique, nourrie dans ses graves, plus verticale.

Est-ce parce que les pièces de la fin du CD ont majoritairement été enregistrées précédemment ? Nous y trouvons davantage de conviction, de dramatisme. Voyons les extraits des pièces de viole de Forqueray : La Couperin, La Forqueray… On y renoue avec une approche plus sereine, plus mesurée, plus éloquente, moins excitante mais aussi plus profonde. Le disque se termine par des extraits des Pièces de clavecin en concerts de Rameau : La Rameau, La Forqueray et La Marais évidemment. Les trois interprètes y font montre de leur familiarité et de leur complicité dans ce répertoire. Cet enregistrement, parmi les plus anciens (2013), laisse percer une sorte de vitalité jubilatoire très spontanée.

En dépit de quelques réserves, voici un disque qui se déguste et constitue un bel avant-goût du ciel bleu de l’été. Pour autant, a-t-on réussi à percer via ces vignettes la personnalité de Couperin, Forqueray (Antoine ou bien Jean-Baptiste ?), Marais et enfin Rameau ? Rien n’est moins sûr. Mystère et boule de gomme.

 

Viet-Linh Nguyen

Technique : enregistrement inégal, pour les pièces enregistrées en 2025, grande précision, captation d’assez près, clavecin un peu trop fort, manque de liant et de chaleur.

Étiquettes : , , , , , , , , , Dernière modification: 17 juillet 2026
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