Rédigé par 23 h 45 min CDs & DVDs, Critiques

Dans la ligne de myrrhe (Un bouquet de myrrhe, Les Pages & les Chantres du CMBV, Armengaud – Château de Versailles Spectacles)

Un bouquet de myrrhe pochette

Un bouquet de myrrhe pochette

Un Bouquet de Myrrhe,
Musique pour les cathédrales françaises au XVIIème siècle

Anonyme, Cantate Domino O Turonenses d.65

Le Jardin des Délices
Etienne Moulinié (1599-1676), Flores apparuerunt d.167
Anonymes, Fasciculus mirrhae d.151, Quasi cedrus exaltata sum t.8, Surge aquilo t.22

Le Cantique des cantiques
Quam pulchra es d.171, Vulnerasti cor meum t.3
Henry du Mont (1610-1684)
Quae est ista d.11
Anonyme, Surge amica mea t.97, Tota pulchra est t.67, Te decet laus d.170

L’évocation de la mort
Tristis est anima mea d.104, Impetum fecerunt t.17, Beati mortui t.29, Ecce homo t.86
Guillaume Bouzignac (1587-1643) O mors ero mors t.19
Anonyme, In pace in idipsum t.4, Ha plange filia Jerusalem d.138

La figure de la Vierge
Antoine Boësset (1587-1643), Salve regina d.158
Anonyme, Alma redemptoris mater d.129, Regina caeli laetare d.157, Tu cum virgineo d.37

La Rédemption
Jesu nostra redemptio d.270
Jean Millet (1618-1684), Ave verum
Anonyme, Ecce panis angelorum d.198

Omnes gentes d.9

Les Pages et les Chantres du Centre de Musique Baroque de Versailles (CMBV)

Maud Caille, cornet à bouquins
Volny Hostiou et Patrick Wibart, serpents
Isabelle Saint-Yves, viole de gambe
Haruna Nakaie, orgue

Fabien Armengaud, direction

1 cd digipack, Château de Versailles Spectacles, durée totale : 59’42

Voici un disque à apprécier à l’aune du récent concert donné par les Pages du Centre de Musique Baroque de Versailles dans le manège de la Grande Ecurie et consacré aux œuvres de Nicolas Bernier. On retrouve le goût de la recherche et de la pédagogie dans ce “bouquet”, issu de recueils de musiques pour les cathédrales françaises au XVIIème siècle, qui exhume un répertoire trop rarement exploré, car bien moins séduisant que les grands ou les petits motets de la messe du roi, ou même que les motets de maîtrise (tels ceux de Charpentier pour les Guise). Rendons donc grâce à Fabien Armengaud pour cette mise en exergue du chant choral des cathédrales françaises de province du Grand Siècle.

Il s’agit en fait d’un retour avoué à la madeleine de Proust : Fabien Armengaud confesse dans sa très érudite contextualisation du livret, avoir découvert ces œuvres il y a maintenant plus de trente ans de cela dans la cathédrale d’Auch (Gers) lors d’un concert des Pages et des Chantres du CMBV, à l’époque dirigés par Olivier Schneebeli, auquel il devait succéder en 2021. Ce répertoire de pièces pour cathédrale issus des manuscrits de Tours et Deslauriers regroupant au total plus de trois cents pièces, pour la majorité des partitions anonymes, et dont l’origine remonte pour la plupart aux chapitres les plus méridionaux du royaume de France, l’ensemble constituant l’un des plus importants témoignages de la musique pour cathédrale en France durant la première moitié du dix-septième siècle.

La constitution de ces deux recueils conserve sa part de mystère, simple collation de pièces éparses par un musicien pérégrin, ou bien pièces plus savamment récoltées, œuvres d’apprentissage ou de concours, pour ce que l’on nommait alors les « Puy de musiques » ? Qu’importe au final tant l’imposant corpus, au sein duquel Fabien Armengaud a dû extraire la bonne vingtaine de pièces présentes sur ce disque issus des plumes d’Étienne Moulinié, Guillaume Bouzignac, Henry Du Mont, Antoine Boësset, Jean Millet et d’anonymes. L’ensemble révèle une vitalité de la musique chorale pour cathédrale qui en cette entame de Grand Siècle s’épanouit dans une constante recherche de diversité et de dépassement. Jamais austères, jamais marquées par la sobriété des effectifs instrumentaux (mais on saluera les sonorités poétiques et grainées des serpents de Volny Hostiou et Patrick Wibart), les pièces qui nous sont données à entendre soulignent la maturité acquise par leurs compositeurs dans l’art du contrepoint, l’étagement des registres, la construction du relief entre chœurs et solistes. Ces œuvres trouvent dans les Pages (chœur mixte de voix d’enfants) et les Chantres (présentement chœur masculin de jeunes hommes avec voix s’étageant du registre de basse à contre-ténor) du CMBV des serviteurs prompts à les magnifier.

Loin d’être uniformes et cantonnées à l’illustration de la liturgie, c’est bien leur diversité, et parfois même leur audace, qui éclate dans ce bouquet de Myrrhe (titre de l’une des œuvres anonymes et joliment titrée Fasciculus mirrhae, pas forcément la plus originale). L’on s’étonnera des audaces du fugace mais marquant O mors ero mors (t.19), tant par sa modernité rythmique et son dynamisme d’écriture que par sa prégnante dramaturgie, construite comme une succession rapide de contrastes parfaitement rendue par les Pages et les Chantres. Ce motet constitue l’une des rares œuvres signées du corpus, composée par Guillaume Bouzignac (1587-1643) dont la trace se retrouve dans nombre de cathédrales du sud de la Loire, de Narbonne dont il semble originaire, à Bourges, en passant notamment par Angoulême et Grenoble.

Fabien Armengaud a divisé son programme en quatre thématiques dont la plus intéressante s’avère la troisième, l’évocation de la Mort, tant elle offre dans les œuvres sélectionnées une large palette de sentiments et de registres d’écritures.  Outre le motet précité de Bouzignac, on relèvera un anonyme Tristis est anima mea (d.104) construit comme une discussion, un échange entre les différents registres polyphoniques, insufflant une vitalité et une fraîcheur rarement vue dans ce répertoire. Impétueux, grondant, ténébreux et du coup presque affolant, apparaît en contraste le non moins original Impetum fecerunt (t.17), qui insiste sur le climat macabre, plongeant son auditoire dans des abymes de terreur eschatologique. Et l’Ecce homo conclut la thématique par ses saccades vocales, en opposition de registres et en répétition vocales entre les voix masculines, notamment les plus basses et le chœur enfantin, et s’avère l’une des pièces les plus originales du parcours.

Ecce Homo version Genes Le CaravageEcce Homo  (vers 1605), version de Gênes attribuée au Caravage (1571-1610).
Huile sur toile (128 x 103 cm). Palazzo Bianco, Gênes – Cliché Wikimedia commons.

L’évocation de la mort n’est pas la seule à irriguer les compositions ici regroupées et la musique française pour cathédrales de cette époque sait aussi s’aventurer vers des registres plus apaisés et plus intimes, de ce Quam pulchra es (d.71) issu des pièces inspirées du cantique des cantiques, et se distinguant par ses parties solistes de jeunes voix soulignées par le cornet à bouquin apaisé de Maud Caille, ou le très intériorisé In pace in idipsum (t.4), anonyme, marqué par l’apaisement des chœurs, le recueillement du propos, comme si cette musique appelée à être exécutée sous de vastes voûtes, devait aussi atteindre le plus profond, le plus intime de chaque fidèle la recevant. Si l’anonymat de la plupart des œuvres confère à l’ensemble un mystère aussi attirant que frustrant, soulignons que quelques noms émergent, rien moins que celui d’Antoine Boësset (1587-1643) pour un Salve Regina assez classique dans sa composition, mais surtout celui d’Henry Du Mont (1610-1684), pour Quae est ista (d.11) où se retrouve sa complète maîtrise de l’enchevêtrement des lignes vocales.

Et si nous avons déjà souligné que transparaît sur ce disque encore un peu plus que sur d’autres œuvres la maîtrise acquise par les Pages et les Chantres du CMBV, soulignons aussi la belle tempérance et toute la pertinence de l’accompagnement musical des pièces exécutées, les effectifs instrumentaux se constituant d’un cornet à bouquin (Maud Caille), de deux serpents (Volny Hostiou et Patrick Wibart), d’une viole de gambe (Isabelle de Saint-Yves) et de quelques traits d’orgue (Haruna Nakaie), bien présente notamment pour rehausser les ciselures de Du Mont. Alors bien sur l’on objectera que ce répertoire perd toujours un peu de sa majesté et de sa sacralité en passant des voutes d’une cathédrale au disque, l’ampleur contrariée affectant l’émotion et la sacralité du propos[1].  Mais tous ceux qui oseront franchir le pas de l’inconnu et de l’anonymat des œuvres présentées découvriront avec ce disque des pages parmi les plus majestueuses et audacieuses de la musique religieuse française du début du Grand Siècle. Un bouquet de myrrhe à encenser !

 

                                                                       Pierre-Damien HOUVILLE

 

[1] Notons une réserve purement formelle. Pourquoi privilégier pour la pochette le fade Enfant Samuel en prière de Joshua Reynolds (1777) au magnifique et autrement plus impressionnant Ecce Homo attribué au Caravage (vers 1605) qui orne la quatrième de couverture du livret ? Un Joshua Reynolds (1723-1792) autrement plus inspiré dans nombre de portraits, genre dont il fit sa spécialité.

Étiquettes : , , , , , , , , , Dernière modification: 13 juillet 2026
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