
Lucie Horsch © Kaupo Kikkas/site officiel Decca
“Archet et souffle baroques”
Georg Friedrich Haendel (1685-1759)
Water Music, Suite n°2 en ré majeur, HWV 349
Georg Philipp Telemann (1681-1767)
Concerto pour flûte alto en ut majeur, TWV 51 : C1
Georg Friedrich Haendel
Water Music, Suite n°1 en fa majeur, HWV 348
Arcangelo Corelli (1653-1713)
Concerto grosso en fa majeur, op.6 n°6
Antonio Vivaldi (1678-1741)
Concerto pour flûte soprano en sol majeur, RV 443
Georg Friedrich Haendel
Water Music Suite n°3 en sol majeur, HWV 350
Lucie Horsch, flûte à bec
B’Rock Orchestra
Cecilia Bernardini, violon et direction
Eglise Saint-Matthieu, Colmar, jeudi 9 juillet 2026, dans le cadre du Festival international de Colmar
Souvent qualifiée d’étoile montante de la flûte baroque, Lucie Horsch brille dorénavant au firmament des cieux pas si densément peuplés des interprètes de l’instrument. La jeune flûtiste (27 ans seulement) originaire des Pays-Bas s’est construit une solide renommée dans son pays natal et plus largement dans le monde anglo-saxon, bien que sa notoriété en France reste plus confidentielle. Ce n’est donc pas le moindre intérêt de ce concert que de nous faire découvrir la virtuose, dont la prestation de ce soir constitue d’ailleurs la première des deux seules dates de la saison de Lucie Horsch en France, la seconde devant avoir lieu dans le cadre du Festival Musique à la Source à Naillat (Corrèze) le 6 août prochain en compagnie du Poème Harmonique.
Faire découvrir de jeunes talents, tout en invitant des figures confirmées, telle est l’ambition avouée d’Alain Altinoglu qui cette année encore compose une programmation du Festival International de Colmar jouant des différents registres classiques, alliance équilibrée de continuité et d’émergence du renouveau. Et si les travées de l’Eglise Saint-Matthieu bruissent encore des commentaires du concert du pianiste Grigory Sokolov donné la veille, qui en habitué du festival enchanta son public par son interprétation habitée des partitions de Beethoven et Schubert, tournons-nous vers les rivages plus anciens et plus baroques proposés par Lucie Horsch et le B’Rock Orchestra, formation elle aussi néerlandaise dirigée au violon par Cecilia Bernardini, pouvant se prévaloir d’une carrière internationale l’ayant vu passer par nombre de formations, l’ensemble Arcangelo ou Vox Luminis notamment.
Et si la veille il avait été question d’intériorité extatique, d’introspection romantique et de tempérance des sentiments, goûtons à sa juste mesure l’incursion du jour au cœur d’un répertoire baroque parmi les plus extravertis, les plus versatiles et flamboyants, véritable feu d’artifices et de couleurs, ode à une flûte soliste qui dans les dernières décennies du dix-septième siècle et début du dix-huitième connaît un âge d’or, de l’Italie à l’Angleterre. C’est l’heure des compositions lui étant entièrement dédiées, le temps où la virtuosité de l’instrument, sa verve mélodique, ses tonalités boisées et ses évocations champêtres en font un instrument de premier plan, le sortant des simples traits ou évocations arcadiennes de nombre d’opéras et avant que le classicisme et le romantisme ne le relègue en instrument de rang, le trouvant fragile à s’imposer face à des formations instrumentales s’étoffant.

Lucie Horsch © FIC Bertrand Schmitt
Lucie Horsch, à la suite de pairs ayant creusé le sillon et parmi lesquels nous citerons les habitués de ces pages que sont Hugo Reyne ou François Lazarevitch, s’attache à redonner ses couleurs à l’instrument, son évidente clarté, son flow babillard et endiablé, mais aussi sa capacité de suspension du temps, la capacité qu’à la flûte à attraper son auditeur, à le lier à une note, tenue, pour l’emmener vers des sommets d’exaltation, des abymes de douleurs, et souvent les deux à quelques notes d’intervalle. Si à ce jeu la flûte traversière moderne (système Boehm) ou le plus baroque traverso ont acquis une noblesse certaine, reconnaissons que la flûte à bec, avec sa grande variété de déclinaisons, diamètres et tonalités, ne démérite pas, et que Lucie Horsch, passant d’un instrument à l’autres avec une agilité assez déconcertante, ne peine à nous convaincre des qualités d’un instrument décidément voué à s’adapter à toutes les partitions.
Il faut dire aussi que la programmation du concert fait la part belle à quelques œuvres parmi les plus représentatives du répertoire pour flûte à bec, ou plus largement pour flûte, nombre de pièces composées en ces années omettant de préciser si la partition devait être exécutée par une flûte droite (à bec) ou une flûte allemande (traverso).
Peut-on rendre hommage à la flûte sans se pencher sur le répertoire de Telemann ? Sans doute pas, et Lucie Horsch ne cherche d’ailleurs pas à faire l’impasse, en abordant le Concerto pour flûte alto en ut majeur TWV 51 : C1, spécifié pour flûte à bec, incontournable de l’imposant répertoire du compositeur pour l’instrument et dont la variété des facettes abordées peut s’écouter comme une démonstration des capacités d’évocation sentimentale de l’instrument. D’un initial Allegretto tout en délicatesse où l’on appréciera les pizzicati de violons en soutien de la ligne mélodique de la flûte à un Andante (3ème mouvement) imparable de profondeur nostalgique, d’une richesse d’évocation de sentiments rarement égalée, tout confère à magnifier une flûte alto à la sonorité boisée, à la tonalité chaude et à la vibration affirmée. Une œuvre résonnant avec la parfaite connaissance des capacités de l’instrument de la part du compositeur germanique, qui comme une pirouette nous gratifie d’un quatrième mouvement (tempo di minuet), tour à tour sautillant, virtuose ou s’évaporant en de longues notes tenues, comme un exposé des infinies possibilités d’un instrument. Lucie Horsch – aucunement perturbée en ce début de concert par la température déjà élevée dans le chœur de Saint-Matthieu -livre un jeu d’une remarquable aisance, gracile dans ses doigtés, précise dans ses respirations, se jouant de toutes les variations et ruptures de la partition[1].
Moins scolaire, moins démonstrative, la flûte de Vivaldi est celle du faune mutin surgit du nulle part. C’est la flûte charmeuse, enjôleuse et ensorceleuse, qui sous une apparente facilité recèle des partitions à la fois parmi les plus belles et les plus techniques du répertoire de l’instrument. Sans doute est-il tout aussi compliqué de faire l’impasse sur le Vénitien pour un récital consacré à l’instrument. Lucie Horsch nous offre un classique avec le Concerto pour flûte soprano en sol majeur (RV 443). D’emblée l’Allegro initial développe des accents très vivaldiens, le flux de notes offrant à la flûtiste l’occasion de faire une nouvelle fois la démonstration de son agilité virtuose, la ligne de flûte ne s’apaisant que pour laisser aux cordes le loisir de reprendre le thème, construction typique du répertoire de Vivaldi, tissage de fluidité. Mais après cette entrée en matière quelque peu décoiffante, c’est le Largo du deuxième mouvement qui nous émeut. La partition se fait plus douce, plus pénétrante et Lucie Horsch[2] nous gratifie de quelques ondulations de notes, variations de souffle sur ce bref et suspendu mouvement qui n’est pas sans rappeler une autre page majeure du compositeur, le Largo initial du Concerto n°2 en sol mineur, La Notte[3] (RV 439).
Lucie Horsch©FIC Bertrand Schmitt
La flûte à bec, incontournable d’un répertoire baroque d’origine italienne qui essème dans l’Europe entière trouve aussi à s’exprimer au sein de forme d’écritures la mettant moins en avant, mais où sa capacité de soulignement et son aptitude à surgir de l’ensemble pour quelques mélodieuses envolées confèrent à l’instrument un rôle quasi incontournable. C’est le cas de son utilisation dans nombre de Concerto grosso à l’exemple du Concerto grosso en fa majeur, op.6 n°6 de Corelli. Le compositeur romain porta haut un genre dont il est utile de rappeler qu’il n’en fut pas l’inventeur, la première mention de cette forme se retrouvant chez Stradella. Qu’importe, Corelli lui donna ses lettres de noblesses, ce qu’illustre parfaitement cette partition, succession de six mouvements jouant des variations de rythmes, pour la plupart dévolus aux cordes, mais où nous retrouvons la flûte en majesté tout d’abord sur l’Allegro du deuxième mouvement, pour une envolée enlevée, en petites attaques saccadées tout en maîtrise du souffle dans l’instrument, puis pour un Adagio posé, mélancolique, flirtant avec le sirupeux, comme un atterrissage et un passage de relais vers une reprise par les cordes. Des moments où flûte et ensemble jouent de maîtrise rythmique, révélant la belle adéquation du B’Rock Orchestra avec ce répertoire.
Si ces œuvres pour flûtes mettent en exergue le jeu soliste de l’instrument et de son interprète, elles sont embrassées ce soir par trois suites musicales incontournables du répertoire baroque, les fameuses Suites Water Music de Haendel. La première exécution de ces trois suites, lors d’une procession royale de George Ier sur la Tamise en 1717 avait réuni une formation d’environ cinquante musiciens. Cecilia Bernardini se contente d’effectifs plus réduits (une grosse quinzaine de musiciens), mais relève le défi avec majesté. Ralentissant le tempo, allégeant la pompe pour emporter la partition vers plus de légèreté, notamment en mettant les vents plus en avant, elle nous offre des suites plus intimes, moins martiales et tout aussi séduisantes que si les effectifs avaient été démultipliés. C’est la Suite n°2 qui ouvre le concert, plus solennelle et posée, où trompettes et cors savent être présents sans débordements, une suite initiale où la flûte, discrète, n’orne que les mouvements finaux, notamment les rigaudons. La flûte de Lucie Horsch se fait plus présente lors des deux autres suites exécutées en cours de soirée, la Suite n°1 où après une ouverture à la pompe tout à la fois précise et apaisée succède un très bel Adagio et staccato (mention spéciale aux hautbois et bassons judicieusement employés, tout comme sur le Horpipe final de la suite), la flûte vient joliment rehausser les derniers mouvements et tout particulièrement le Menuet. Mais c’est bien sur la Suite n°3 qu’elle se fait la plus présente et la plus délicate, que ce soit sur la Bourrée, les Menuets ou les rythmes de Gigues, comme autant d’occasions réussies pour l’instrument de démontrer sa capacité à s’emparer de ces rythmes populaires, de leur insuffler naturalité et dimension champêtre, l’idée d’une fête de village égarée dans les fastes royaux.
Chaleureusement applaudie en fin de concert, Lucie Horsch a aussi démontré lors d’un rappel dont nous tairons la teneur, qu’elle possède aussi un charmant brin de voix. Une soirée où sa flûte, virtuose et légère nous aura rappelé la place primordiale réservée à cet instrument dans le répertoire baroque, où l’expression de la virtuosité voisine le plus souvent avec l’exaltation des sentiments les plus profonds et les plus intimes. Une musique qui ce soir, dans l’antre de l’Eglise Saint-Matthieu de Colmar, soufflée du bout des lèvres, fut entendue du bout du cœur[4] !
Pierre-Damien HOUVILLE
[1] Un Concerto TWV 51 : C1 pour lequel nous renvoyons, outre à Jean-Pierre Rampal (sur flûte traversière, mais qui fit beaucoup pour la renaissance de l’œuvre), à Hugo Reyne, pour un enregistrement entièrement consacré au compositeur avec la Simphonie du Marais. Label HugoVox, 2017.
[2] Rappelons que Lucie Horsch, qui enregistre pour le label Decca, a consacré dès 2016 un disque à Vivaldi, sur lequel figure le présent concerto.
[3] Pour lequel nous renvoyons avec un égal bonheur à un Jean-Christophe Spinosi et Sebastien Marq avec l’Ensemble Mattheus (La Notte, La Tempesta di mare, Il Gardellino Opus 111/Naïve, 2003), à François Lazarevitch avec les Musiciens de Saint Julien (Outhere, 2017), ou sur flûte traversière moderne à un enregistrement plus ancien de Patrick Gallois avec l’Orpheus Chamber Orchestra (Deutsche Grammophon, 1993), mais aussi à la propre gravure de Lucie Horsch (Decca, 2016).
[4] Merci à Barbara pour nous avoir, elle, soufflé cette conclusion.
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