Rédigé par 11 h 01 min CDs & DVDs, Critiques

Heureux (Rameau, Les Sauvages, Les Musiciens du Soleil, Hugo Reyne – HugoVox)

Rameau Reyne ()

Rameau Reyne

Jean-Philippe RAMEAU (1683-1764)
Les Sauvages
complétés de duos, variations, parodies, concerto, cantique, ouverture… par Aubert, Blavet, Breuer, Collé, Corrette, Dalayrac, Guignon, Tapray, Tarade…

Choeur des Sauvages

Les Musiciens du Soleil :
Stéphan Dudermel, 1er violon
Ugo Gianotti, Clara Mühlethaler, violons
Sandrine Dupré, Marie Legendre, altos
Etienne Mangot, violoncelle
Jean-Christophe Deleforge, contrebasse
Yannick Varlet, clavecin
Francesco Intrieri, flûte 2 et hautbois 1
Charlotte Machicot, basson
Lionel Renoux, Astrid Arbouch, cors
Didier Plisson, percussions (tambour, coup de feu, batterie, timbales, castagnettes)

Hugo Reyne, flûte 1, hautbois 2 et direction

1 CD digipack, Enregistré les 9 et 10 juin 2025 à la Chapelle du Collège Notre-Dame de Bourgenay, aux Sables-d’Olonne, HugoVox 006, 2026, durée totale : 76’11
(achat sur place lors du Festival Hugo Reyne aux Sables d’Olonne ou via : hugoreyne@wanadoo.fr)

Voilà un enregistrement absolument magnifique, le meilleur sans doute de cette belle série des Musiciens du Soleil, dont il constitue le sixième opus. Dans sa construction comme dans sa lecture, Hugo Reyne renoue avec beaucoup de choses. Avec une œuvre fétiche tout d’abord : cette fameuse Danse des Sauvages qu’il a déjà abondamment interprétée, que ce soit à la fin de la Naissance d’Osiris, en bonus dans son enregistrement intégral des Indes Galantes (2013), ou encore dans son CD viennois. Mais surtout, magnifiés par une prise de son aérée, spatialisée et respirante, les Musiciens du Soleil renouent avec les grandes heures de la Simphonie du Marais (hélas dissoute en 2020). Celles des heures pionnières chez Astrée Auvidis du temps de Francœur ou de Gautier de Marseille ; celles des Soupers du Roi de Delalande chez Harmonia Mundi, avec cette couleur lumineuse et chaleureuse, cette douceur articulée digne d’un Berchem. On songe aussi à certains des opus les plus réussis de la collection « Musique à la Chabotterie » : bien évidemment, La Naissance d’Osiris du même Rameau, mais aussi certains des grands Lully.

Et puis, il y a le connu et l’inconnu. Le connu, c’est évidemment l’interprétation de cette Danse du Calumet. Mais Hugo Reyne va loin, beaucoup plus loin. Il nous rappelle que – comme les visiteurs de Versailles le savent désormais grâce à une petite et admirable exposition d’il y a quelques mois – il y eut des Indiens en cette France des Lumières. En 1725, Rameau en côtoya deux au Théâtre de la Foire Saint-Germain, des Iroquois. Il en composa un rondeau, les Sauvages, publié trois ans plus tard dans ses Nouvelles Suites de Pièces de Clavecin. Huit ans plus tard seulement, en 1736, en remaniant Les Indes Galantes Rameau y adjoint la quatrième entrée, à présent la plus goûtée : « Les Sauvages ». Rameau retravaille ses Sauvages pour orchestre. Au Rondeau, on ajoute un duo, « Forêts paisibles », puis un chœur. Ce n’est plus une petite danse, c’est un mini-divertissement.

Le CD s’ouvre sur une petite improvisation iroquoise, une berceuse dépaysante et poétique à la flûte (Hugo lui-même of course), et puis voici toute la Danse du Grand Calumet, duo et chœur inclus. On se réjouit, en dépit de la faiblesse imperceptible des effectifs du chœur, d’une interprétation d’une fluidité évidente, sans doute nourrie par les spectacles de 2025, entraînante, et non alourdie par des percussions élégantes sans être envahissantes, plus sereine qu’en 2013. Si l’on ne craignait de froisser le chef pour d’autres raisons, l’on perçoit une nette filiation avec William Christie dans cette manière à la fois articulée mais homogène, entraînante et noble, , dansante sans nervosité, d’interpréter cette danse. On aurait d’ailleurs préféré que les plages s’inversent et que la « Danse du grand Calumet » passe après la version solo des Nouvelles suites de pièces de clavecin, qui chronologiquement la précède. Là encore, Yannick Varlet nous livre au clavecin une interprétation à la finesse ciselée, au sourire bienveillant.

Tout l’enregistrement va baigner, en dépit de la diversité des effectifs, des textures et des compositeurs, dans cette lumière qui est peut-être celle du bonheur. D’ailleurs, le CD est dédié au fils du chef, Corentin, 14 ans ; il y a dans cette invitation sauvage non pas une nostalgie, mais une volonté de partage, de redécouverte, presque une excitation adolescente. Elle irrigue cet enregistrement apparemment sans prétention avec la joie des découvreurs. Enregistré en deux jours aux Sables-d’Olonne, où il réside, le CD sait allier une spontanéité presque espiègle (voir les photos du spectacles ou encore celle qui orne l’arrière du livret, qu’on ne dévoilera pas) et une exigence musicale est sans faille.

Le reste du programme n’est que découvertes, quand bien même certaines de ces variations ou reprises ont été – sporadiquement – enregistrées par ailleurs, notamment celles pour deux violons seuls. On écoute donc Les Sauvages pendant presque une heure, sous la plume de Jacques Aubert tout d’abord : les voici, comme demandé, « animés, sans vitesse », au sein de ses jolis Airs ajustés à deux violons avec des variations (vers 1730). Cela vibre, cela frémit, dans une virtuosité un peu débraillée qui sent encore la Régence. L’équipe autour d’Hugo Reyne est toujours aussi inspirée : Stéphan Dudermel et Ugo Gianotti offrent des violons grainés qui croisent et entrecroisent énormément d’harmonie, de textures, avec des variations parfois troublantes dans leurs chromatismes.

Changement total de tessiture avec un anonyme, peut-être attribué à Jean-Pantaléon Le Clerc : cette fois-ci, deux violoncelles. Le violoncelle d’Étienne Mangot s’amuse, se réjouit de ses graves bourdonnants et truculents, auquel répondent un basson grasseyant et un clavecin. Que de couleurs, beaucoup d’esprit glorieux ! Une virtuosité, mais surtout une grande vivacité et une manière de plaisanter avec une apparente facilité.

On avouera n’avoir jamais été très convaincu par les talents de Michel Blavet. Le voici. Hugo Reyne fait vibrer un évanescent traverso avec une grande poésie, mais les petits pépiements de son Deuxième recueil de pièces, petits airs, brunettes, etc. ne dépassent pas une petitesse sans prétention. On préférera même la parodie « Rien, père Cyprien » de Charles Collé, avec Serge Goubioud. Sur une histoire de gourmandise où le père Cyprien s’enfile davantage de nonnains que les religieuses, Fabrice Marvin lui donne la réplique. Voilà une belle gâterie !

Vu l’extraordinaire collection qu’Hugo Reyne a rassemblée, l’on va tout de même éviter de décrire chaque pièce une à une. Signalons, dans un tout autre genre, une parodie sous forme de cantique cette fois-ci, « Céleste Asile » : un petit coup d’orgue, toujours Yannick Varlet, de belles voix féminines, et nous voilà transportés chez les demoiselles de Saint-Cyr. L’on trouvera des choses tout à fait admirables chez Jean-Pierre Guignon, avec des Sauvages qui se muent en duel italianisant entre deux violons, ou chez Théodore-Jean Tarade, avec une virtuosité de montagnes russes qui, musicalement, nous convainc moins. Au clavecin, tiré d’un obscur manuscrit, peut-être de Pierre Février, des variations cristallines, tendues, douces-amères. À côté, Jean-François Tapray, quelque vingt ans plus tard, nous en met plein la vue au sein de quatre variations bouillonnantes. L’on passera en revanche malgré les remarquables cors sur l’Ouverture d’Azémia ou les Sauvages d’un Dalayrac multicolore mais à l’inspiration facile.

La boucle se boucle sur deux pièces contemporaines, l’une jazzy d’après Anthony St Pierre, l’autre inventive et protéiforme d’Anselm Brauer, qui oscille entre le minimalisme sec d’un Nyman et un art consommé du pastiche.

Après ce superbe voyage, l’on est presque surpris d’avoir passé tant d’instants à ressasser le même air avec autant de jubilation et d’entrain. L’on se dit qu’Hugo Reyne privilégie décidément la « forêt paisible » et la paix à la barbarie, au sein de cette démonstration éclatante du charme ensorcelant de la musique d’un XVIIIe siècle plein de curiosité, célébrant le voyage et l’altérité. On saluera sans réserve l’enregistrement équilibré, aéré et chaleureux, dû à la prise de son de Jérôme Videlier.

Un superbe opus à se procurer directement auprès de Hugo Vox.

 

 

Viet-Linh NGUYEN

Technique : enregistrement naturel, homogène, chaleureux et équilibré.

Étiquettes : , , , , , , Dernière modification: 2 juillet 2026
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