Rédigé par 17 h 23 min CDs & DVDs, Critiques

Effet de Manche (The Muses Restor’d, Podger, Brecon Baroque – Channel Classics)

the muses restord ccs front

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“The Muses Restor’d”

Georg Friedrich Haendel (1685-1759)
Sonata en ré majeur, HWV 371 op.1 n°13. Affectuoso / Allegro / Largo / Allegro

William Lawes (1602-1645)
Fantasia-suite n°8 in D major. Fantazia / Almaine « la goutte » / Galliard

John Blow (1649-1708)
Ground in G minor

Matthew Locke (1621-1677)
Little consort in two parts For severall friends in C minor-major (1656)
Fantazie / Pavan / Ayre / Courante / Saraband / Ayre / Courante / Saraband

Henry Purcell (1659-1695)
Sonata in G minor, Z.780. Adagio / Allegro / Largo / Vivace

Johan Schop (vers 1590-1667)
Lachrimae

John Jenkins (1592-1678)
Fantasia-suite en la mineur, VdGS group IV, n°1. Fantasia / Air / Courante

Thomas Baltzar (vers 1630-1663)
Prélude tiré de The Division Violin (1688)

Francesco Barsanti (1690-1775)
Locharber from A collection of old scots tunes

Henry Purcell
Lilliburlero Z.646 A New Irish Tune (1686)

James Oswald (1710-1769)
Alloway house from A curious collection of Scots tunes

Francesco Geminiani (1687-1762)
From Two airs for a violin or german flute, violin, cello & harpsichord from A treatise of good taste in the art of musik (1749)
Auld Bob Morrice. Affetuoso / Allegro

Richard Jones (vers 1680-1744)
Chambers Airs for a violin and Thorough bass op.2, n°4 en la mineur (1735)
Preludio (largo) / Allegro / Giga (allegro)

Brecon Baroque :
Rachel Podger, violon
Reiko Ichise, basse de viole à six cordes
Felix Knecht, violoncelle
Elizabeth Kenny, théorbe, archiluth, guitare baroque, luths
Marcin Swiatkiewicz, clavecin et orgue

 1 CD digipack, Channel Classics, 2026, 80’

Rachel Podger n’en finit plus, et pour notre plus grand plaisir, de fureter dans les pages quelques peu délaissées du répertoire pour violon. Après s’être aventurée du côté de chez Bach et de quelques-uns de ses contemporains (Tutta Sola, Channel Classics, 2022), la violoniste se penche dans cet enregistrement sur le répertoire anglais, ou du moins sur des œuvres pour violon composées dans les Îles Britanniques, l’insulaire royaume ayant été terre d’épanouissement pour de nombreux compositeurs étrangers, à l’exemple de Francesco Geminiani (1687-1762), toscan de naissance, décédé à Dublin après de nombreuses années d’exercice à Londres. L’on perçoit aisément ce qui attire Rachel Podger vers ce répertoire : ce moment où l’instrument s’émancipe d’une écriture pour consort pour commencer à s’épanouir en soliste, gagnant en expressivité individuelle, en développement de ses affects et de sa virtuosité.

Si le répertoire de ces œuvres, pré-bachiennes ou contemporaines du compositeur des Sonates et Partitas pour violon seul (1720) fut largement exploré pour nombre de contrées du continent, en particulier l’Italie ou l’aire germanique, les productions des Îles Britanniques restent trop délaissées. Aussi, à côté de quelques figures incontournables (Haendel, Purcell) on découvrira bon nombre de compositeurs plus confidentiels, à l’exemple de Johann Schop (vers 1590-1667) ou James Oswald (1710-1769), prouvant avec éclat que ce répertoire pour violon, y trouva une terre d’expression des plus fertiles, alliant chez nombre de compositeurs intimité de l’écriture et délicatesse de la mélodie, tout en n’hésitant pas non plus à verser vers une expressivité plus affirmée, voire extravagante.

Rachel Podger

Rachel Podger © Broadway Studios, site officiel de l’artiste

C’est naturellement vers les œuvres les plus rarement jouées que notre intérêt se porte, à l’exemple de ce Lachrimae de Johann Schop (vers 1590-1667), à la fois implorant avec un accompagnement de luth au relief savamment dosé, épuré tout en laissant entrevoir quelques accents champêtres. Une pièce en fait version des Lachrimae de John Dowland (1563-1626) adaptée par Schop, connu pour avoir évolué dans l’entourage de Bach et qui avec cette composition offre un bel exemple de la diffusion sur le continent, et en l’occurrence dans les régions germaniques, du raffinement esthétique de la Renaissance anglaise. Contraste stylistique avec la nettement plus démonstrative et virtuose Fantasia de John Jenkins (1592-1678) mise en regard, chef d’œuvre d’expressivité et de variations thématiques pour le violon, accompagné dans ces partitions encore anciennes, d’un travail très structuré sur la basse de viole. Si le mouvement initial (Fantasia) offre à Rachel Podger l’occasion de démontrer toute sa virtuosité technique, et que le mouvement central déçoit par trop d’académisme, la Courante finale s’avère l’une des pages pour violon les plus remarquables jamais entendues.

La violoniste s’offre aussi quelques séduisants détours du côté de chez William Lawes (1602-1645) dans une Fantazia-suite n°8 dont on goutera une Fantazia initiale très structurée avec un orgue donnant ampleur et constance à l’ensemble, mais plus encore le mouvement central (Almaine la Goutte) sur lequel le compositeur fait soutenir la ligne de violon principale par une basse offrant sérieux et gravité dans un entremêlement savamment construit et jouant avec une belle modernité des contrastes entre les deux instruments. Le mouvement final (Galliard) est lui d’une liberté de structure dans sa composition aussi signe d’une nouvelle modernité insufflée par ce compositeur qui trouvera hélas une mort prématurée dans les affres de la première révolution anglaise.

Si le violon s’émancipe peu à peu, l’écriture en consort reste de mise en ce milieu de dix-septième siècle, au moment où Matthew Locke compose son Little consort in two parts For severals friends (1656) ce qui n’empêche pas ce dernier de déborder de modernité, le compositeur prenant un plaisir audible à entremêler les mélodies et voix instrumentales comme autant d’expression et de démonstration des spécificités individuelles des divers instruments. Cette composition se fait discussion de groupe à bâtons rompus entre la soliste et un Brecon Baroque lumineux, et trouve son expression la plus aboutie dans l’Ayre du troisième mouvement ou encore dans la Sarabande constituant le cinquième mouvement, particulièrement enlevée et virtuose, écrite comme une envolée lyrique et sur laquelle l’archet à la fois affirmé, souple et d’une belle longueur de Rachel Podger fait merveille.

Ces découvertes de quelques œuvres confidentielles ne doivent pas faire oublier la maîtrise déployée par d’autres compositeurs de renom, dont la postérité n’est en rien usurpée. Purcell nous honore d’une Sonate en sol mineur (Z.780) d’une intériorité puissante , parfaitement rendue par Rachel Podger , en particulier dans l’Adagio initial. Cet état de grâce perdure lors d’un Allegro déchaîné et   virtuose, même si les deux derniers mouvements s’avèrent trop vites expédiés (Largo et Vivace).

Et que dire de Haendel qui ouvre cet enregistrement avec sa Sonate en ré majeur, elle aussi éblouissante de modernité ? La soliste fait montre dès l’Affectuoso d’un archer léger et souple, soutenue par un clavecin posé, en une lecture toute en mélancolie et en sensibilité, avant de passer à un Allegro tantôt sautillant, tantôt finement ciselé, avant un Largo expressif et évocateur. Comme pour mieux équilibrer ces trois premiers mouvements, tout entiers dévolus à l’expression de la majesté de l’instrument, Haendel s’offre pour l’Allegro final le luxe des accents festifs voire cabaretiers (un Brecon Baroque truculent), comme pour marquer en avance sur son temps la tonalité populaire et traditionnelle que saura prendre par la suite l’instrument, notamment pour les immigrants anglais et irlandais vers les Amériques.

On citera les clins d’œil et autres hommages tout à fait bienvenus : quelques pastilles dues à Francesco Geminiani (1687-1762) et Francesco Barsanti (1690-1775), deux beaux exemples d’italiens ayant une part significative de leur carrière en Angleterre, de même qu’à James Oswald (1710-1769) ou Richard Jones (vers 1680-1744), compositeurs plus tardifs, au style un peu plus fourni et maniériste, à l’exemple de l’Allegro des Chamber airs for a violin and thorough bass de Richard Jones.

En définitive, Rachel Podger nous a offert quelques très belles curiosités, et démontre de manière éclatante la possibilité d’une île.

 

 

Pierre-Damien HOUVILLE

Technique : enregistrement clair et équilibré.

Étiquettes : , , , , , , , , , , , , , , , Dernière modification: 30 juin 2026
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