
Clavecins concertants
Anonyme – Prélude
Jacques Champion de Chambonnières – Les Pièces de Clavessin, Livre I : Gigue (GusC 18)
Jean-Baptiste Lully – Cadmus & Hermione (LWV 49) : Ouverture
Jean-Henri d’Anglebert – Pièces de clavecin : Prélude non mesuré en sol majeur
Nicolas-Antoine Lebègue – Les Pièces de Clavessin, Livre I : Pièces en sol majeur – Gigue d’Angleterre
Jacques Champion de Chambonnières – Les Pièces de Clavessin, Livre II : Pièces en sol majeur – Sarabande Jeunes Zéphirs
Antoine Forqueray / Jean-Baptiste Forqueray – Pièces de viole, Suite n° 3 en ré majeur : La Régente
Marin Marais – Alcione : Ouverture
Marin Marais – Alcione, acte V, scène 6 : Chaconne
Jean-Henri d’Anglebert – Pièces de clavecin, Suite en sol mineur : Prélude
Jean-Baptiste Lully / Jean-Henri d’Anglebert – Pièces de clavecin, Suite en sol majeur : Gigue
Antoine Forqueray (réal. Jean-Baptiste Forqueray) – Pièces de viole, Suite n° 2 en sol majeur : Chaconne La Buisson
Jean-Philippe Rameau – Suite en sol majeur (RCT 6) : Les Sauvages, Menuet I, Menuet II
Jean-Philippe Rameau – Suite en la mineur (RCT 5) : La Triomphante
Marin Marais – Alcione, acte III, scène 3 : Airs pour les matelots
Jean-Baptiste Lully / Jean-Henri d’Anglebert – Phaëton, acte II, scène 5 (LWV 61) : Chaconne
Olivier Fortin & Emmanuel Frankenberg, clavecins
1 CD digipack, Alpha / Outhere, durée totale : 53’20
Il l’avoue sans peine : c’est Skip Sempé qui lui transmis le virus du “à deux clavecins”. L’on se souvient des magnifiques transcriptions ramistes de ce dernier, sur deux clavecins historiques du Musée de la Musique avec Pierre Hantaï parues chez Mirare en 2012. L’on se souvient aussi d’un très joli Bach à deux clavecins de Skip Sempé, avec Olivier Fortin justement (Paradizo), dont l’apparente fluidité procédait d’un travail préparatoire considérable, dont les fruits continuent de prospérer ici. D’ailleurs, à toutes fins utiles, nous ne reculons pas devant l’attrait de partager avec nos lecteurs cet extrait des expériences de Skip Sempé et Olivier Fortin sur le decrescendo comme sur l’horizontalité dans la polyphonie à deux claviers dont on cueillera ici les fruits :
“Contrairement à toutes les idées que l’on se fait habituellement du clavecin, le vrai problème n’est pas : comment créer un « chic decrescendo baroque », mais plutôt comment créer un crescendo. Comme on n’a jamais entendu un excellent claveciniste se plaindre de ce que son instrument ne pouvait pas faire, nous avons travaillé le sujet pendant des années. Tout comme pour la création de transcriptions et d’arrangements, cette solution s’est complètement imposée d’elle-même en devant refléter les problèmes à la fois musicaux et « technologiques ».
Ceci a requis pas mal d’invention, la raison principale en étant que l’on croit en général à tord que la polyphonie, dans sa conception et dans sa composition est verticale et non pas horizontale. Toute l’idée est basée sur la compréhension, l’écoute et le fait de parler le même langage musical. Ce dernier implique l’articulation, les procédés rhétoriques et les signes écrits d’articulation, tels que les liaisons.
Dans ce cas particulier, il y a aussi un langage du jeu du clavecin qui prescrit d’éviter les attaques et les retraits simultanés, de sorte que le jeu ne soit pas systématiquement concomitant et vertical. La verticalité dans l’exécution ne sert ni la polyphonie ni le caractère, elle est donc pratiquement inutile en tant que procédé de rhétorique musicale. Cela signifie que très
souvent les mains ne jouent pas ensemble. C’était une façon de jouer des instruments à clavier avant le XXe siècle. Il s’ensuit que la façon de jouer comme il faut les arpèges est devenue l’un des secrets les plus importants si l’on veut bien jouer du clavecin.
L’écoute implique de choisir la régistration, ce qui influence les décisions musicales concernant la manière de faire « sur-résonner » le son et de le « désacoustiquer » en fonction du caractère et du timbre. Il faut écouter attentivement le bruit mécanique du clavecin en action, c’est à dire le mouvement des sautereaux et l’effet des étouffoirs. Ceci implique une certaine maîtrise des réflexes permettant la virtuosité que ce soit dans les tempos lents ou dans les rapides. En bref, l’écoute permet la transmission du langage.” (Skip Sempé, extrait des notes de programme de son disque Bach à deux clavecins avec Olivier Fortin)
Mais revenons à ce nouvel opus, qui est loin d’être le premier, soit à transcrire pour clavecin des extraits d’opéras (chose tout à fait commune à l’époque, que ce soit dans des manuscrits ou par des compositeurs notamment d’Anglebert pour Lully), soit à user de deux clavecins dans de la musique française (cf. la superbe réalisation récente des Concerts Royaux de Couperin par Pierre Gallon & Matthieu Boutineau chez Harmonia Mundi par exemple). Mais Olivier Fortin & Emmanuel Frankenberg ont le talent modeste, et ne prétendent guère révolutionner l’écoute ou l’approche interprétative. Leur projet est celui de partager un moment de théâtre et de couleurs d’une élégance dansante, alliant noblesse du phrasé, subtilité et lisibilité des lignes, primat mélodique, le tout nimbé de cette tenue louis-quatorzienne qui se perdra dans un XVIIIème siècle plus enlevé ; l’enregistrement se terminant au siècle des Lumières.
Le programme, très bien construit, faisant preuve d’une sûreté de goût admirable, permet de parcourir le règne de manière non linéaire : on en veut pour preuve le fait d’ouvrir le CD dédié à la tragédie lyrique non pas par une transcription – attendue – d’une ouverture d’opéra ou d’une comédie-ballet de Lully, mais par un Prélude anonyme, plus grave et sérieux, en guise de mise en oreilles, il y en aura un autre de d’Anglebert, au rubato splendide ce qui est une gageure à 4 mains, très introspectif.
On citera les pièces dans le désordre, pour les regrouper par compositeur. Le début de règne est évoqué par Monsieur de Chambonnières (une Gigue noble mais assez contenue, une Sarabande “Jeunes Zéphyrs” digne et souriante, vaste et paysagée, aux ornements qui sont autant d’oves ou de perles architecturées). Du grand Lully qui se prêtait pourtant fort bien à la transcription à deux clavecins, 3 pièces seulement hélas (on en aurait voulu bien plus) : l’Ouverture colorée, théâtrale, presque une vue d’optique, de Cadmus & Hermione adaptée de la transcription par D’Anglebert, épanouie et généreuse, à la magie enfantine de kaléidoscope, une Gigue frétillante, et surtout une Passacaille, non point celle d’Armide trop attendue peut-être, ni d’Amadis (l’une de nos favorites), ce sera Phaëton qui conclut le disque. Olivier Fortin & Emmanuel Frankenberg la transforment en jardin des délices à l’hypnotique séduction, à la féérie cyclique émerveillée, très vive (davantage que les tempi du reste) mais sans hâte, traduisant un élan aérien, un geste spontané de calligraphe, un jaillissement. Il y a de la jubilation et de la lumière dans ses clavecins (trois instruments modernes d’après Blanchet, Taskin ou Couchet aux sonorités denses et brillantes).
A l’inverse, preuve de l’inspiration de nos musiciens, les deux autres chaconnes proposées seront bien différentes : on admirera la Du Buisson de Forqueray, qui acquiert une pudeur, des inflexions, des nuances, des hésitations tout à fait touchantes et inattendues, dans une interprétation sensible et souple, qui n’hésite pas à refuser l’esbrouffe pour une atmosphère de pastel. La Chaconne d’Alcione de Marais quant à elle se révèle métallique et triomphante, quasi martiale, moins suggestive et poétique que chez Lully, mais d’une ampleur moirée majestueuse. L’Air pour les Matelots avance lourdaud et carré, presque un peu rustique, danse de genre oblige, on pardonnera les gros sabots de cette espièglerie.
La fin de ce CD chez Rameau n’est que gourmandise et plaisir communicatif, des Sauvages boulimiques (même si la version originale pour clavecin seul se défend finalement assez bien et que le doublage sonore se révèle moins convaincant qu’ailleurs, la faute au talent de Rameau qui a composé un matériau très serré et déjà orchestral à un seul clavecin), une Triomphante aux graves bourrus, étincelante comme autant de pampilles, d’une virtuosité de valseuse, mais qui n’oublie pas dans sa scansion un je-ne-sais-quoy du Grand Siècle, peut-être dans l’attention aux temps forts.
On aurait aimé prolonger le concert, et le timing un peu chiche de cette galette sera notre seul véritable regret face à ce dialogue à deux claviers particulièrement convaincant, aussi pompeux (au sens propre du termes) que sensible, digne de l’effervescence de la Régence qui conjuguait encore son classicisme baroque avec une grandeur digne.
Viet-Linh Nguyen
Technique : captation équilibrée, d’une grande clarté, pas trop proche des instruments.
Étiquettes : Alpha, clavecin, d'Anglebert, Forqueray, Fortin Olivier, Frankenberg Emmanuel, Jean-Baptiste Lully, Jean-Philippe Rameau, Lully, Marin Marais, Muse : or, musique française, Outhere, Versailles Dernière modification: 10 juillet 2026
