Rédigé par 13 h 21 min CDs & DVDs, Critiques

Déraison et Sentiments (Lully, Atys, Les Ambassadeurs-La Grande Ecurie, Kossenko – Alpha)

Atys Kossenko pochette

Atys Kossenko pochette

Jean-Baptiste LULLY (1632-1687)
Atys
tragédie en musique en un prologue et cinq actes sur un livret de Philippe Quinault, créée le 10 janvier 1676 à Saint-Germain-en-Laye

Mathias Vidal, Atys
Véronique Gens, Cybèle
Sandrine Piau, Sangaride
Tassis Christoyannis, Célénus
Hasnaa Bennani, Doris
Eléonore Pancrazi, Melpomène, Mélisse
Adrien Fournaison, Idas, Phobétor
David Witczak, le Temps, un Songe funeste, le Fleuve Sangar
Antonin Rondepierre, Un Zéphir, Morphée, un dieu de fleuves
Virginie Thomas, Flore, une divinité de fontaines
Reinoud Van Mechelen, le Sommeil
François-Olivier Jean, Phantase
Constance Palin, une divinité de fontaines
Carlos Rafael Porto, un dieu de fleuves
Marie Baron, un petit dieu de ruisseau
Henri de Montalembert, un petit dieu de ruisseau

Les Pages et les Chantres du Centre de Musique Baroque de Versailles (Fabien Armengaud, direction artistique)
Les Ambassadeurs – La Grande Ecurie
Alexis Kossenko, direction musicale

 Coffret 3CDs, Alpha / Outhere, 2025, 176’53

Ils sont venus, ils sont tous là… ! Pour ce nouveau jalon dans une discographie très fournie comptant notamment la grande version mythique de William Christie (dès 1987, chez Harmonia Mundi, sans compter la reprise à l’Opéra Comique captée en DVD), la très belle lecture Hugo Reyne hélas passée un peu inaperçue (Musiques à la Chabotterie), le noble mais froid Christophe Rousset (Château de Versailles Spectacles, avec une partie du plateau en commun de la version du jour), les couleurs souples de Leonardo García-Alarcón (CVS mais sans le prologue vu que c’était un projet complet avec le ballet de Preljocaj), Alexis Kossenko et les musiciens des Ambassadeurs-La Grande Ecurie ont réuni une palette de musiciens impressionnante avec pas moins d’une douzaine de noms d’interprètes aux carrières déjà largement récompensées, et prenons le pari que parmi ceux moins connus se cachent quelques beaux parcours en devenir. Voilà une photographie et un disque qui se patineront au fil du temps du doux parfum de la nostalgie des temps révolus.

Mais ne succombons pas, maintenant, à une mélancolie future, au moment où paraît l’enregistrement d’un Atys dont nous avions porté les échos des représentations données à Tourcoing le 17 mars 2024, ainsi qu’au Théâtre des Champs-Elysées le 26 du même mois (cf. nos articles). Alexis Kossenko et le Centre de Musique Baroque de Versailles (CMBV) n’ont pas eu pour ambition de graver une version supplémentaire du chef d’œuvre de Lully, mais bien celle d’en donner la version à ce jour la plus historiquement informée. C’est notamment ce qu’explique avec de passionnants détails Benoît Dratwicki du CMBV, soulignant la volonté de rejouer au plus près de ce qu’avait pu être la première représentation de l’œuvre en 1676, à Saint Germain en Laye. Un travail de recherche méticuleux se fondant en particulier sur l’étude du livret publié à l’époque ainsi que sur la liste des effectifs instrumentaux, eux aussi conservés. Le CMBV a notamment restitué les vingt-quatre célèbres Violons du Roi (6 dessus, 4 haute-contre, 4 tailles, 4 quintes, 6 basses de violons), ainsi que l’utilisation d’une musette, dont l’usage s’était oublié dans les interprétations contemporaines de l’œuvre cf. le copieux carnet de bord du CMBV, un modèle du genre.

Reste que cette ambition affichée, notamment dans l’interprétation instrumentale, passe diversement de la scène au disque. Si ce parti pris, très pur, au risque parfois de frôler l’âpreté ou une certaine sécheresse convainc (presque) à chaque fois quand l’instrumentation accompagne les voix des chanteurs, il montre hélas ses limites dans les moments plus orchestraux, qui manquent plus régulièrement de souplesse, de relief et d’homogénéité. C’est notamment le cas lors de l’Ouverture et du Prologue, dans lesquels Kossenko, qui sait se faire discret, sensible dans l’accompagnement musical, donne libre cours à un goût de du faste, de la verve et d’une certaine démesure constituant également quelques traits saillants de sa direction. Ce qui passe en concert, pour peu que le volume de la salle s’y prête, montre ses limites au disque, d’autant que la captation laisse transparaître une certaine réverbération n’aidant pas à la finesse du propos.

C’est nerveux, carré, bouillonnant comme souvent chez Lully, mais cela tangente parfois une hyperactivité un peu débridée et au final éreintante. Cette réserve mis à part, et que nous réitérons notamment pour les divertissements de seconde partie d’œuvre, soulignons qu’Alexis Kossenko et les musiciens des Ambassadeurs-La Grande Ecurie font preuve d’une salutaire tempérance dans la majeure partie de la tragédie lyrique, et notamment dans l’accompagnement des récitatifs, où les instruments savent se muer en compagnons séduisants, charmants et enjôleurs, avec de superbes contrechants de violes. On saluera un art de la mesure bienvenu, se distinguant par une épure instrumentale remarquable. La tension dramatique est distillée par petites touches, par quelques notes, le plus souvent comme un subtil dérèglement. La musique de Lully souligne les sentiments des personnages avec un naturel et une symbiose propre à ses plus belles compositions, préfigurant en cela l’élégance plus classique de son Armide. C’est dans ces parties, les plus intimistes, les plus dépouillées, que Kossenko se montre le plus personnel, rappelant le torrent d’émotions pouvant s’extraire de quelques notes de flûtes ou d’un trait de hautbois. Et si les vents sont particulièrement bien utilisés et mis en valeur, le « petit chœur » n’est pas en reste, du clavecin précis et quasi mutin de Béatrice Martin, aux violes de gambe de Salomé Gasselin et Ondine Lacorne-Hébrard, insufflant vitalité et rigueur à la prosodie.

Parlons-en des voix, nombreuses sur cet Atys, Philippe Quinault prenant plaisir à enrichir son livret de nombreux personnages secondaires, comme autant d’occasions d’élargir la palette des possibles vocaux offerte au compositeur. Avouons sans détour que c’est bien le plateau vocal réuni dans cet enregistrement qui nous séduit le plus. Non pas pour la simple renommée des noms ici regroupés, mais bien pour la cohérence et la complémentarité dont ils font preuve, réussissant à incarner leurs personnages, à leur donner une spécificité vocale comme morale, à insuffler personnalité et originalité à des rôles parfois ténus.

Le choix fut fait d’une prononciation moderne, mais historiquement informée dans la déclamation des vers. D’où un plateau composé d’interprètes rompus à la tragédie lyrique à la française. Véronique Gens, avec l’expérience et la familiarité de ce répertoire, peaufine son rôle en souveraine olympienne, assurée et aux sentiments maîtrisés. Loin d’une Médée furie, ou pour rester chez Lully, d’une Armide à l’incarnation viscérale, sa Cybèle apparaît moins victime de ses sentiments que calculatrice, fine connaisseuse des passions humaines et de leurs revirements, pour ainsi oser les piquer de quelques interventions de zéphyrs. Altière, mais jamais condescendante, Véronique Gens n’a pas à pousser sa voix pour convaincre, usant d’intonations maîtrisées, sculptées, pour incarner une Cybèle profondément humaine, complexe et donc d’autant plus touchante, à l’exemple de « Espoir si cher et si doux » (Acte III, scène 8) à la mélancolie déchirante. Sandrine Piau dans le rôle de Sangaride apparait plus épidermique, au tempérament plus sanguin, loin d’une diaphane nymphette. Les aigus sont affutés, projetés comme des carreaux d’arbalètes et son incarnation est d’autant plus probante que la partition avance, son personnage gagne en profondeur, en équilibre, recentrant sur lui l’évocation du drame qui se joue devant nous et de son inéluctable fin.

KossenkoLors de la représentation au TCE © Anne-Elise Groisbois / site officiel des Ambassadeurs-La Grande Ecurie

Quinault pour Atys a écrit un personnage parmi les plus riches de la tragédie lyrique, tantôt juvénile et craintif, tantôt emporté et nerveux. Réfléchi ou immature selon les scènes, sa voix embrasse une palette si large que tout choix semble porter à contestation. Evitant tout aussi bien la fragilité éphébique, l’emportement guerrier ou la distance aristocratique, Mathias Vidal, à la belle voix de taille, embrasse tous ses tourments. Il campe un Atys chahuté par les sentiments, mais gardant une tempérance vocale et un art de la déclamation (particulièrement dans les récitatifs) lui permettant avec souplesse d’exprimer les multiples facettes du personnage, mélancolique et rêveur dans sa longue introspection « nous pouvons nous flatter de l’espoir le plus doux » (Acte III, scène 3). Et que dire de la courte, mais ô combien mémorable, intervention de Reinoud Van Mechelen, parfait haute-contre dans le rôle du Sommeil et dans cette envoûtante séquence ? Une douceur, une sensualité extatique, une diction au cordeau venant rappeler toute l’importance de ce personnage faussement secondaire dans la narration. Ses entremêlements avec Morphée (Antonin Rondepierre) et Phobétor (Adrien Fournaison) suivant le Prélude pour le Sommeil (Acte III, scène IV) restent parmi les passages les plus réussis de cet enregistrement.

Si le plateau vocal de cet Atys s’avère très justement équilibré, c’est par l’attention porté aussi aux rôles secondaires. Et si l’attention portée au Sommeil a déjà été souligné, mentionnons la justesse d’incarnation de Hasnaa Bennani (Doris), de Tassis Christoyannis, d’une vibrante présence dans le rôle de Célénus, d’autant plus à souligner qu’il se fait plus rare dans le répertoire baroque ces dernières années, ou encore celle de Eléonore Pancrazi, à la voix joliment équilibrée dans les rôles de Mélisse et Melpomène.

Fabien Armengaud et les Pages et Chantres du CMBV ont sur cet Atys accompli un important travail de recherche sur les effectifs engagés lors des représentations initiales, variant les effectifs, de même que la disposition des chanteurs, selon les passages de l’œuvre. Les représentations de Tourcoing et de Paris avaient été l’occasion d’apprécier cet important travail de recréation, audible aussi sur le disque, en particulier dans la modulation des effectifs et dans la maîtrise d’un chœur se caractérisant par sa franchise, sa vigueur et une claire homogénéité dans la quasi-totalité de ses interventions.

Voici donc un Atys qui au final ondule entre sagesse épurée et emportements fougueux, à l’image des représentations, déjà musicalement fort différentes. Avouons que nous souscrivons sans réserve à cet Atys peaufiné, ciselé et porté par un plateau vocal de grand choix, et moins à celui des débordements instrumentaux, qui du moins sur enregistrement, trouvent rapidement leurs limites. Alexis Kossenko et ses musiciens des Ambassadeurs-La Grande Ecurie, habitués qu’ils sont des fastes et de la pompe de la musique de cour, hésitent entre simplicité et rutilance, créant des déséquilibres parfois disgracieux. Reste un enregistrement qui au-delà de ces quelques réserves ne déparera en rien une collection, et qui par le travail historique entrepris s’avère sans aucun doute la version la plus proche de l’œuvre au moment de sa création. Et un plateau qui d’ores et déjà fait date, s’imposant comme une réunion d’interprètes rompus à l’expression d’une tragédie lyrique qui dans cet Atys trouve l’une de ses formes les plus accomplies. Atys est trop heureux.

 

 Pierre-Damien HOUVILLE

Technique : captation trop réverbérée, et manquant paradoxalement de naturel et de cohérence. Etonnant chez Alpha…

 

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