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In Memoriam Reinhard von Nagel (1936-2026) : le clavecin qui chante

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Le monde de la musique ancienne est en deuil. Reinhard von Nagel, figure monumentale et poétique de la facture instrumentale européenne, s’est éteint le 26 juin 2026, à quelques semaines de son quatre-vingt-dixième anniversaire. Il laisse derrière lui une galaxie d’instruments d’une richesse inouïe : un millier disséminés dans une trentaine de pays, témoins d’un demi-siècle de compagnonnage avec les plus grands interprètes de la révolution baroque dont il faut l’un des piliers.

Rien, au départ, ne liait ce natif d’Allemagne à l’univers des clavecins. Né en 1936 à Mannheim, Reinhard von Nagel s’installe à Paris en 1961, en ouvrant une menuiserie, fondant son premier atelier dès 1963.

À cette époque, la facture de clavecin traverse une crise existentielle : les instruments dits « modernes », lourds, métalliques et construits par des facteurs de pianos à l’instar de Pleyel, Ammer, Neupert, Sassmann, Sperrhake et Wittmayer et ses “machines à coudre” continueront de sévir même tardivement, navrant les interprétations d’un Kirkpatrick ou d’autres grands musiciens.. Heureusement, deux étudiants en littérature américains, Frank Hubbard et William Dowd, entreprennent dans les années 1950 de disséquer les instruments historiques des musées pour se rapprocher des factures historiques. C’est dans ce lent renouveau du clavecin à facture historique que va s’inscrire von Nagel.

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Ainsi, le hasard va bien faire les choses : Dowd décide de s’établir à Paris à la fin des années 1960, et sa rencontre avec Reinhard von Nagel sera le début d’une immense aventure professionnelle et humaine. En 1971, ils s’associent et fondent l’atelier de la rue de Charonne, combinant l’expertise historique de l’Américain et le savoir-faire technique de la menuiserie de von Nagel. Dès 1972, leur tout premier modèle fondé sur les critères traditionnels fait figure de manifeste pour les “baroqueux” encore perçus comme un quarteron de révoltés inspirés un peu illuminés…

Sous la bannière « William Dowd – Paris », puis sous sa seule signature « Von Nagel – Paris » après le départ en retraite de son associé américain en 1985, Reinhard von Nagel va hisser son atelier parisien vers une renommée mondiale. Combien de ses clavecins avez-vous aperçus en concert ? Ils se comptent par centaine ! En 1997, guidé par l’amour des métiers d’art traditionnels, il déménage ses pénates à proximité du Faubourg Saint-Antoine, le quartier historique des ébénistes.

Nommé Maître d’art en 1994, von Nagel concevait son rôle comme celui d’un passeur. Il recruta d’excellents ouvriers et compagnons du Faubourg, des artisans d’abord étrangers au monde de la musique ancienne, mais auxquels il transmit la dévotion et l’extrême exigence nécessaires à la naissance d’un tel instrument.

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Von Nagel n’était pas qu’un facteur : il concevait ses instruments comme des œuvres d’art, et a confié la décoration de certains couvercle à des artistes contemporains comme Chagall ou Alechinsky.

Mieux encore, l’atelier von Nagel fut un salon musical, un lieu de rencontre : dès le début des années 1970, Reinhard y inaugure les célèbres « Concerts dans les copeaux » (parfois baptisés « Les bois qui chantent »). Au sein de l’atelier, au milieu des essences de bois et de l’odeur de colle forte, le public pouvait y écouter les musiciens venir tester ou célébrer ces nouveaux instruments.

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De Scott Ross — qui y trouva les complices de ses intégrales légendaires — à William Christie, tous les grands pionniers ont partagé un moment, un café ou une idée avec von Nagel. C’est cette effervescence, s’étalant sur plus d’un demi-siècle, que Reinhard von Nagel avait choisi de confier récemment à Marc Dumont dans un superbe petit livre. Paru en décembre 2025 aux Éditions Déclinaison, l’ouvrage 1001 clavecins. Une renaissance de la facture instrumentale résonne aujourd’hui comme un testament indispensable, récit vivant mêlant anecdotes truculentes, détails techniques sur la restauration d’instruments historiques et plaidoyer déontologique où il règle au passage quelques comptes…

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Après avoir fermé définitivement les portes de son atelier en 2024, après son dernier concert “dans les copeaux” du 13 mai 2025 (son concert hommage), Reinhard von Nagel s’en est désormais allé rejoindre les ombres bienveillantes des Couperin, Rameau et Taskin qu’il a servis toute sa vie.

L’atelier s’est tu, le passeur s’en est allé sur d’autres rives mais les mille instruments qui portent sa marque continuent de vibrer à travers le monde. Il repose au Père-Lachaise.

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Viet-Linh Nguyen
Étiquettes : , , Dernière modification: 10 juillet 2026
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