
“Masques”
Antonio VIVALDI (1678-1741)
Il Bajazet, RV 703
Sinfonia in Fa Majeur
La Verità in Cimento, RV 739
“I lacci tende più forti”
Concerto pour violon en ré mineur, RV 241
Orlando Furioso, RV 728
“Sol da te, moi dolce amore”
Introduzione al Gloria : “Longue Mala, Umbrae, Terrores” RV 640
Concerto pour 2 cors en fa majeur, RV 538
Orlando Furioso, RV 728
“Piangero sin che l’onda”
La Verità in Cimento, RV 739
“Mi vuoi tradir, lo so”
Concerto pour flûtes en fa majeur, RV 434
Motezuma, RV 723
“S’impugni la spada”
Paul-Antoine Bénos-Djian, contre-ténor
Café Zimmermann :
Heriberto Delgado Gutierrez, violon
Margherita Pupulin, violon
Peter Biely, alto
Ludovico Minasi, violoncelle
Christian Staude, contrebasse
Karel Valter, flûte
Alexandre Zanetta, cor
Shizuko Noiri, luth
Céline Frisch, clavecin
Pablo Valetti, violon et direction
1 CD digipack, Alpha 2026, 66’
Vivaldi, c’est un peu César. Non pas l’Empereur romain, mais (plus modestement) le personnage de Claude Sautet auquel Yves Montand prête ses traits sur une musique bien peu baroque mais néanmoins immortelle de Philippe Sarde. Une légèreté et une élégance félines, la séduction touchante bien qu’un brin cabotine. Vivaldi, c’est l’illusion de la facilité, des atours de légèreté qui souvent cachent la complexité de la composition, à moins que la beauté la plus flagrante n’émerge du dépouillement le plus extrême, et nombre de partitions du vénitien en sont la très brillante illustration. Nous sommes d’autant plus étonnés, et avouons le un peu frustrés, que pour cette nouvelle parution Café Zimmermann n’empreinte pas cette voie, proposant un Vivaldi quelque peu engoncé et figé alors que leurs incursions chez Bach ont été mémorables de naturel revigorant. La faute en revient assez paradoxalement au respect assez janséniste de la structure rythmique, malgré le beau violon grainé de Pablo Valetti, plongeant l’interprétation dans un académisme un peu scolaire, là où nous rêvions audace et évasion. Du coup la plupart des pièces interprétées ne se déparent que rarement d’un manque de fluidité, obstruant le débit du langage musical propre au compositeur. S’y ajoute des choix de captation pas forcement des plus pertinents, optant pour un son tout en réverbération, que ce soit sur les cordes, qui y perdent de leur clarté et de la précision de leurs lignes, ou bien sur les cors, dont la robustesse ne rime pas toujours avec élégance et majesté.
Des choix qui nous laissent un peu froid, et avec d’autant plus d’étonnement que nous avions apprécié en ces pages nombre d’enregistrements de l’ensemble, que ce soit ses incursions précitées chez Bach pour les différents volumes des Concerts avec Plusieurs Instruments (6 opus entre 2001 et 2011, chez Alpha) ou encore, et malgré quelques réserves, la première incursion de l’ensemble chez Vivaldi, avec le classique Estro Armonico (Alpha, 2013).
Associé à l’ensemble pour cet enregistrement, dont le titre de Masques souligne à la fois les multiples facettes du Prêtre Roux et sa capacité à réinventer et faire allusion à ses propres compositions dans les œuvres qu’il fait paraître, le contreténor Paul-Antoine Benos-Djian est un habitué du compositeur, rompu à ses compositions, dont nous rappellerons, exemple parmi tant d’autres, l’extatique interprétation du “Sovente il sole” de ce même Vivaldi gravé avec Le Concert de la Loge. Sa voix solaire et posée, apte à nous emporter vers une opportune mélancolie, constitue d’ailleurs un attrait majeur de cet enregistrement, sublimant notamment le connu “Sol da te, moi dolce amore” tiré de l’Orlando Furioso, où il fait preuve d’une proximité vocale souple et déliée du plus bel effet, sur un aria d’une grande efficacité mélodique caractéristique des plus belles compositions de Vivaldi, faisant résonner la voix du contreténor avec un trait de flûte champêtre, tout en rondeur et en boisé, très bien porté ici par la flûtiste Karel Valter.
Paul-Antoine Bénos-Djian ravira également sur le bien plus confidentiel “I lacci tende più forti” tiré de La Verita in Cimento, opéra de 1720 fameux dont des extraits ornent souvent les récitals, mais rarement joué dans son intégralité, mis à part pour une résurrection de l’œuvre par Jean-Christophe Spinosi il y a déjà plus de vingt ans de cela (Naïve). Déployant un registre vocal d’où se dégage une profonde humanité, le chanteur gagne en incarnation ce que d’autres laissent s’évaporer en brio, privilégiant l’ornementation et l’inflexion comme sur cet autre classique, et sur un registre plus dramatique, Longe Mala, Umbrae, Terrores, motet introductif aux Gloria, mais surtout occasion pour le chanteur de faire montre de son aisance sur un large spectre expressif, nécessitant de subtiles variations, en particulier du registre de poitrine. C’est bien dans ce registre plus intimiste que Paul-Antoine Bénos-Djian nous émeut le plus, même si cet enregistrement nous réserve aussi des incursions dans des pièces plus martiales, plus tempétueux, ou plus déchirant, à l’exemple du “Piangero sin che l’onda” (Orlando Furioso) ou du “S’impugni la spada” tiré de Motezuma, où le chanteur apparaît toutefois trop sur la retenue.
Ce sont les œuvres concertantes qui apparaissent plus inégales. La Sinfonia d’ouverture de Bajazet, si caractéristique, apparaît bien sèche dans son approche, quasi heurtée. Est-ce parce que les effectifs du Café Zimmermann – avec trois violons (Margherita Pupulin, Heriberto Delgado Gutierrez et bien entendu Pablo Valetti qui assure aussi la direction de l’ensemble) – s’avèrent relativement maigres ? L’Allegro initial semble entravé, loin de la fougue altière et pétillante que nous lui connaissons, quasi relégué à un exercice de salon. Mais ce (faux) pas initial est compensé par d’autres pièces où les musiciens, telles le Concerto pour deux cors (RV 538). Dans ce concerto pour un instrument rarement mis en exergue du temps de Vivaldi, encore moins conjointement pour deux cors[1], Alexandre Zanetta et Félix Polet ornent les trois courts mouvements d’une belle synergie, parfaitement accordés sur cette composition aussi brève qu’originale, sur laquelle Vivaldi expose la puissance souveraine de l’instrument dans un premier mouvement technique nécessitant une parfaite symbiose entre les deux instrumentistes, avant qu’une plus large palette expressive ne soit l’objet du Largo central et de l’Allegro non molto final, sensibles et évocateurs, et ici aussi très harmonieusement soutenus par des lignes de cordes (notamment le violoncelle de Ludovico Minasi) dont Vivaldi garde un secret nimbé de simplicité.
Café Zimmermann prend plaisir dans la composition de ce programme à souligner le jeu de miroir possible entre nombre des compositions de Vivaldi, lyriques ou purement instrumentales, le prolifique compositeur n’étant pas avare des reprises, réarrangement de ses propres thèmes et autres inserts d’une œuvre à l’autre, selon une habitude dont ses compositions opératiques sont une illustration quasi constante. Des correspondances mélodiques, une signature musicale si reconnaissable que nous retrouvons entre le beau Concerto pour violon en Do mineur (RV 241) et le Concerto pour flûte (RV 434), portés tout deux par une même clarté mélodique, une même simplicité de l’accompagnement couvrant la rigueur de composition.
Pour ce nouvel opus, la Café Zimmermann s’empare d’un bien alléchant programme. Dommage que les soulignements de la structure, le manque d’aisance de la rythmique ne viennent cette fois appesantir le propos et ternir l’élan vital consubstantiel à la musique de Vivaldi.
Pierre-Damien HOUVILLE
Technique : enregistrement trop réverbéré, manquant de liant et d’homogénéité, notamment les timbres instrumentaux.
[1] Si Haendel fit quelques tentatives, il faudra attendre Mozart pour que ce dernier mette facétieusement en majesté l’instrument, lui offrant une partition d’un naturel évident, rangeant l’instrument au sein de ceux dont la palette expressive supporte une partition soliste sur plusieurs mouvements. Sur des instruments par ailleurs évolué depuis Vivaldi.
Étiquettes : Alpha, Antonio Vivaldi, Bénos-Djian Paul-Antoine, Café Zimmermann, Muse : airain, Outhere, Pierre-Damien Houville, Valetti Pablo Dernière modification: 11 mai 2026
