Rédigé par 7 h 24 min CDs & DVDs, Critiques

Au pinacle (Bach, Mein Geist, Sheen, Chance, Hobbs, Arnould, Le Banquet Céleste – Alpha)

Bach Mein Geist pochette

Bach Mein Geist pochette

“Bach, Mein Geist”

Jean-Sébastien BACH (1685-1750)

Cantate “Mache dich, mein Geist, Bereit”, BWV 115
Suite pour violoncelle n°6 en ré majeur BWV 1012
Cantate “Ich bin ein Guter Hirt”, BWV 85

Céline Scheen, soprano
Alexander Chance, contreténor
Thomas Hobbs ténor
Benoît Arnould, basse

Le Banquet Céleste :
Marie Rouquié, Simon Pierre, violons
Michel Renard, viole
Julien Barre, violoncelle & violoncelle piccolo
Thomas de Pierrefeu, contrebasse
Patrick Beaugiraud, Irène del Rio Busto, hautbois
Jean Bregnac, traverso
Javier Zafra, basson
Anneke Scott, corno da tirarsi
Kevin Manent-Navratil, orgue et clavecin

1 CD digipack, Alpha / Outhere 2026, 70’

Si vous persistez à trouver Jean-Sébastien trop austère, voici le chemin de la rédemption. Parmi la myriade des cantates du cantor de Leipzig, Le Banquet Céleste (sous direction collégiale) a choisi pour son nouvel enregistrement deux des œuvres aux coloris les plus affirmés, à la légèreté la plus opératique, à la grâce instrumentale la plus dessinée du compositeur. Les cantates “Mache dich, Mein Geist, Bereit” (BWV 115) et “Ich bin ein guter Hirt” (BWV 85) nous sont familières ; nous les avions goûtées lors d’un concert en mars dernier, avec un plateau vocal en partie différent.

C’est peu dire que l’art de peindre les sentiments, de faire ressortir les couleurs de manière printanière et enjouée sans rien obérer à la ferveur du livret, éclate sur ce disque qui bénéficie d’une prise de son particulièrement apte à retranscrire tout le relief entre voix et parties instrumentales, tout comme entre moments choraux et parties solistes. Le Banquet Céleste allie aussi au disque souplesse et intensité des parties vocales avec une coloration instrumentale affirmée, proposant une interprétation aussi personnelle que cohérente.

Dans la cantate “Mache dich, mein Geist, bereit”, composée initialement pour le 22ème dimanche après la Trinité (5 novembre 1724), Bach exhorte les chrétiens à fuir les péchés dans la crainte du jugement dernier et à implorer la clémence divine. Là où la thématique du propos aurait pu faire craindre une solennité quelque peu expiatoire, le compositeur opte au contraire pour une composition dans laquelle éclate son goût de la variation des motifs et de l’alternance des sentiments, offrant une ode divine dépourvue de toute lourdeur, teintée de joyeuseté et d’assurance dans la promesse du pardon divin. On est happé par ce chœur introductif en sol majeur d’où se dégage, si ce n’est de la fantaisie, du moins un élan vital, résultant d’une symbiose vocale entre les différents pupitres, avec révélation de la voix de soprane soutenue au cor, alors que hautbois d’amour (Patrick Beaugiraud, Irène del Rio Busto) et traverso (Jean Bregnac) apportent couleurs et relief à une partition marquée par son caractère lumineux. Bach joue des contrastes, apaise le rythme exalté de cette entrée en matière, dès l’aria pour alto suivant, “Ach schläfrige Seele, wie ?”, plainte soutenue au hautbois d’amour, musique de sommeil sur rythme de sicilienne auquel Alexander Chance prête une voix toute dévolue à l’expression de la grâce, parfait dans sa prononciation et ses intonations, confirmant qu’il est l’une des très belles voix de l’époque dans ce registre et alliant personnalité et technique sur un répertoire sacré dans lequel il ne cesse de s’épanouir. Une cantate dans laquelle le compositeur se montre particulièrement propice à composer des arias d’une épure confinant à l’extase, comme ce “Bete aber auch dabei” pour voix de soprane, prière entonnée par Céline Sheen, à la voix d’une clarté cristalline, soutenue par le traverso dans une composition où voix et instrument se joignent dans une réelle complémentarité pour porter le message de ferveur.

Mentionnons également dans cette cantate la rare utilisation du corno da tirarsi, instrument mis au point par Gottfried Reiche ne se retrouvant que dans certaines compositions de Bach durant son séjour à Leipzig. Si nous renvoyons à l’entretien que nous a récemment accordé Stephan Mac Leod pour de plus amples développements sur l’usage de cet instrument singulier chez Bach, précisons que celui-ci n’est pas spécifiquement mentionné pour la cantate BWV 105, bien que tout à fait possible et approprié, comme pour toute cantate de cette période comportant une partie pour cor. Le corno da Tirarsi est sur cet enregistrement tenu par Anneke Scott dont le site personnel[1] comporte aussi d’intéressants développements sur la pratique du cor historique.

Peut être moins complexe, moins riche dans sa composition, mais tout aussi belle apparaît la seconde cantate, “Ich bin ein guter Hirt”, composée pour le deuxième dimanche d’après Pâques (15 avril) de 1725. Elle prend pour cadre la parabole du bon pasteur rassurant les chrétiens, protégeant son troupeau, tel Jésus veillant sur les chrétiens au prix même de sa vie. Un Christ qui débute lui-même la composition avec le grave aria pour basse “Ich bin ein guter Hirt”, occasion pour Benoît Arnould de déployer un registre posé, souverain. Une Vox Christi dont l’érudit livret accompagnant le disque vient opportunément rappeler qu’elle est toujours incarnée par une voix de basse chez Bach, comme pour accentuer la force tranquille du message divin délivré. Et comme sur la cantate initiale, c’est la partie instrumentale qui constitue la spécificité de cette composition, comme cette partie de violoncelle piccolo (Julien Barre) accompagnant l’aria d’alto “Jesus ist ein guter Hirt”, soulignant le trouble intérieur, le désordre possible, par de subtils décalages rythmiques, révélant un passage d’une grande qualité de composition, avant que le chœur central de l’œuvre, “Der Herr ist mein getruer Hirt” ne vienne rééquilibrer le propos. Une cantate d’une très grande fluidité d’où nous relèverons aussi le bel aria pour ténor “Seht, was die Liebe ut”, beau moment dévolu à la voix tendue, précise mais un peu blanche de Thomas Hobbs à l’allemand incertain.

L’association de ces deux cantates au Concerto pour hautbois d’amour BWV 1055R en concert trouvait toute sa cohérence. Leur associer la plus connue Suite pour violoncelle n°6 en Do majeur BWV 1012 n’en est pas moins pertinent. Sans doute parce que non avouée, cette suite pour violoncelle comporte une réelle dimension religieuse, une félicité empreinte de dévotion. Un Prélude tout en agilité entraînante et joyeuse, suivi d’une Allemande portée vers la contemplation des cieux et l’attente de l’espérance, et Jean-Sébastien Bach variant ici les plaisirs, qu’il ne glisse vers une Courante affirmée, une sarabande et un enchaînement de deux courtes Gavottes et d’une Gigue finale, comme un exercice de maîtrise de style, mais aussi autant de compositions lumineuses, à la clarté mélodique soulignant par bien des similitudes les lignes vocales, particulièrement solistes, développées dans les deux cantates embrassant cette Suite. Julien Barre dévoile un archet d’une grande souplesse sur cette composition dont toutes les plus anciennes versions de partitions (notamment celles de la main d’Anna Magdalena Bach) mentionnent qu’elle se doit d’être jouée sur un instrument à cinq cordes, à l’image des violoncello piccolo du luthier leipzigois Johann Christian Hoffmann.

Fervent, mélodieux, harmonieux, tel est le Jean-Sébastien Bach que le Banquet Céleste nous dévoile avec ce programme savamment choisi et interprété, remettant en lumières deux cantates où l’éblouissement de la lumière s’accompagne d’une clarté musicale de tous les instants.

 

 

                                                           Pierre-Damien HOUVILLE

Technique : très belle captation, équilibrée et généreuse.

[1] www.annekescott.com

Étiquettes : , , , , , , , , , , Dernière modification: 7 mai 2026
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