Rédigé par 11 h 21 min Concerts, Critiques

Prométhéen (Haydn, Die Schöpfung, Mühlemann, Di Pierro, Nekoranec, Le Concert de la Loge, Chauvin – Théâtre des Champs-Elysées, 8 avril 2026)

Fairy Tales Mühlemann Shirley Suarez
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Regula Muhlemann © Shirley Suarez

La Création,
Die Schöpfung (1798),
Oratorio en trois parties de Joseph Haydn sur un livret de Gottfried van Swieten

Regula Mühlemann | Eve/Gabriel
Nahuel Di Pierro| Raphaël/Adam
Petr Nekoranec | Uriel

Chœur de Chambre de Namur (préparation Thibault Lenaerts)
Le Concert de la Loge
Julien Chauvin, direction

Théâtre des Champs Elysées, 8 avril 2026

La vertu du chaos n’est-elle pas d’être la genèse d’un nouvel ordonnancement ? Si Joseph Haydn n’avait écrit que l’ouverture de cette Création, celle-ci ne mériterait pas moins de figurer au panthéon des compositions de l’artiste, tant elle convoque les compositions du passé autant qu’elle préfigure l’avenir des œuvres évoquant les soubresauts d’une nature émergeant d’un désordre initial. La représentation du chaos chez Haydn en grandes phrases de cordes percutant des cuivres rugissants et rebondissant en mélopées de flûtes et de hautbois offre plusieurs minutes haletantes d’un désordre seulement apparent, derrière lequel se cache toute la maîtrise symphonique d’un compositeur presque septuagénaire, pétris d’expérience et libre de rejeter bon nombre de conventions. Le Concert de la Loge [Olympique] savoure cette musique volcanique, éruptive, sismique, insiste sur l’effervescence, évite la débauche de moyens inutiles, le soulignement sirupeux. Bien sûr, on pense à Rameau et aux passages les plus heurtés de Zaïs (1748) ou de Naïs (1749), on pense à Rebel dans les Eléments (1737) ainsi qu’aux transalpins, Michelangello Falvetti et son Il Diluvio universale[1] ou encore au palermitain Bonaventura Aliotti[2].

Haydn, élève dans sa jeunesse d’un Porpora, connaît les anciens, français comme italiens, mais si cette ouverture de la Création impressionne, c’est que sa modernité porte les fondements d’un héritage durable, à retrouver dans les fulgurances orchestrales d’un Beethoven, sur sa Cinquième symphonie et ses transitions mineur/majeur, dans les déchainements de l’orage de la Sixième symphonie, et postérieurement encore dans le naturalisme aussi pictural que symphonique d’un lever de soleil ou d’une contemplation sommitale chez le Richard Strauss de la Symphonie Alpestre. A la tête du Concert de la Loge, Julien Chauvin empoigne ce largo initial avec rigueur, en assumant l’ampleur, tout en appuyant la rythmique, conformément  aux usages à l’époque de la création de l’œuvre, au palais du prince Schwarzenberg, le 30 avril 1798.

Julien Chauvin © Marco Borggreve

Peignant la création de l’univers, Haydn en évite les tourments moraux, la culpabilité sacrificielle. Son oratorio, d’un sacré au final peu religieux, s’avère baigné de la pensée des Lumières qui en cette décennie de Révolution française s’invite par touche tant chez le Joseph Haydn de La Création quand dans les dernières œuvres lyriques de Mozart. Le livret en allemand de Gottfried van Swienten (polyglotte éclairé, lui-même compositeur mineur, évoluant dans des cercles de mélomanes viennois marquant un trait d’union entre Mozart et Beethoven, en passant bien entendu par Haydn, dont il amena aussi le livret des Saisons) est marqué par son absence d’enjeux narratifs. Il constitue une ode poétique à la contemplation du monde marquée par un optimisme affirmé, pour preuve cette troisième partie déjà citée où Adam et Eve vivent heureux et insouciants dans l’harmonie du Jardin d’Eden. Pas de faute biblique dans cette troisième partie, pas de Chute. Haydn rompt avec les usages antérieurs des oratorios pénitentiels en vigueur dans la musique à Vienne et encore plus chez les compositeurs italiens.

Portrait Nahuel di Pierro Crédit Edouard Brane Dorotea Kaia et

Nahuel Di Pierro Edouard Brane Dorotea Kaia

Si Joseph Haydn démontre sa maîtrise de l’oratorio, genre qu’il n’aborda pas à de si nombreuses reprises[4], et l’héritage de Friedrich Haendel, ce dernier aspect est d’autant plus saillant dans les parties chorales de sa Création, le compositeur germanique adoptant là de manière très transparente des usages aux fondements du succès du compositeur anglais. Son usage des chœurs, lorgnant du côté de Haendel, apparaît plus libre, moins codifié et resserré que dans la musique germanique. Chacune des trois parties de son oratorio se conclue par un grand chœur, Die Himmel erzählen die Ehre Gottes (fin du jour IV) soulignant que l’ordonnancement du monde est la preuve de la sagesse divine[5], Vollendet ist das Grosse Werk, choral vivace à la fin du jour VI, et le chœur final avec solistes Des Herren Ruhm, er bleibt in Ewigkeit. Un usage souple et enlevé du chœur dont les racines sont à rechercher du côté du Messie ou de Saul de Haendel, et dont l’influence postérieure est à mesurer à l’aune des compositions d’un Mendelssohn (Paulus ou Elijah), d’un Beethoven (le classique final de sa Neuvième symphonie), ou d’un Hector Berlioz pour sa musique sacrée.

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Petr Nekoranec © Lukáš Kimlička, site officiel de l’artiste

Le chef n’en est pas à son coup d’essai avec cette Création, donnée dans une distribution proche (et en français), en juin 2023 dans la nef de la basilique de Saint-Denis, une version parue en CD il y a quelques jours[3]. Il faut dire que l’œuvre connut un succès immédiat. La représentation encore intime du 30 avril 1798 laissa place à la première publique de l’oratorio le 17 mars 1799 au Burgtheater ; une version du livret en français fut rapidement traduite, donnée au soir du 3 nivôse de l’an IX (24 décembre 1800) à l’Opéra de la rue de Richelieu, en présence de Bonaparte. L’œuvre aurait pu avoir une célébrité funèbre, le Premier Consul échappant ce soir-là, rue Niçaise, à la conspiration de la Machine Infernale.

Mais ce soir c’est bien à la version d’origine, en allemand et donnée sous le titre de Die Schöpfung que nous avons à faire. Julien Chauvin et Le Concert de la Loge sont renforcés par les effectifs du Chœur de Chambre de Namur, dont l’homogénéité et la promptitude rythmique ne sont plus à souligner, même si nous n’aurions pas été contre des effectifs un peu plus fournis (environ 25 chanteurs). L’ampleur inerrante à l’œuvre le permettait. La précision est bien là, d’une souple beauté sur le Vollendet ist das Grosse Werk, mais le chœur pèche par trop de maigreur dans deux des passages finaux des trois parties (I et II), là où notamment Nikolaus Harnoncourt et le Arnold Schoenberg Chor furent autrement plus impressionnants.

Julien Chauvin a imprimé une direction variée, virevoltant sur certains passages, se montrant au contraire plus appuyé sur d’autres, rompant la dynamique, cherchant la variété. Cette version – très respectueuse du chef d’œuvre de Haydn – s’avère souple et personnelle. Etonnamment pour le Concert de la Loge, souvent très vitaminé, nous aurions aimé une baguette un brin moins sage, un peu plus disruptive.

Les trois voix de solistes sont tout à fait rompues à ce répertoire : Petr Nekoranec en Uriel impressionne, ténor à la projection précise, égal dans ses récitatifs comme dans les arias, principalement concentrés dans les deux premières parties de l’œuvre, la troisième, centrées sur les figures du premier couple sur terre, ne lui réservant que de très modestes apparitions.

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Regula Muhlemann © Shirley Suarez

En Gabriel / Eve, Regula Mühlemann – rarement citée dans ces pages du fait de la modestie dans ses incursions dans le répertoire baroque – offre une voix très mozartienne : spectre resserré, voix souple, aigus cristallins savamment projetés. D’une belle technicité, elle offre une interprétation d’une grande délicatesse et trouve avec ce Haydn tardif un registre classique tout à fait adapté à son timbre.

Nahuel Di Pierro, laisse admirer son timbre chaud, sa diction ronde, se montre un narrateur habile des arcanes de cette création divine. A l’aise dans les récitatifs, souples et bien articulés, les airs sont plus conventionnels, bien exécutés sans subjuguer, mais s’imposant sans difficulté comme le fil conducteur de la narration. Dans la troisième partie, en Adam, le ténor argentin se fait plus fragile, plus juvénile, campant un premier homme de la création sous le charme d’une Eve tout aussi ancillaire. Il n’y a pas dans ce couple de malignité, pas encore de péché, encore moins de tourment, juste l’émerveillement du commencement du monde.

Pour agencer un monde qui se crée à nos oreilles, Haydn a su déployer toute son expérience de compositeur, et coudre savamment des usages instrumentaux et choraux des plus variés, dans une variété stylistique au fondement du succès durable de l’œuvre. Le Concert de La loge rend justice à ses multiples influences avec une agilité de caméléon : dès la représentation du chaos dans l’ouverture, tumultueux largo, succède la percée de la lumière, avec le récitatif pour ténor  Und Gott sah das Licht, et dans l’aria lui succédant immédiatement Nun schwanden vor dem heiligen Strahle, clôturant le premier jour où Petr Nekoranec se montre admirable. La basse ruisselle ensuite pour évoquer le cheminement conduisant des montagnes, vers la mer en passant par les rivières (Rollend in schaümenden Wellen, Jour II), ou lent aria en sicilienne pour évoquer la naissance et l’épanouissement des portes (Nun but die Flur das frische Grün), assurément l’un des plus beaux moment du concert, porté par Regula Mühlemann, très finement soutenue par des flûtes.

Cette revisitation de La Création par Julien Chauvin et le Concert de la Loge, fort respectueuse de son contexte de création, a su mettre en lumière la puissante originalité de cette composition et mesurer le jalon qu’elle constitue dans l’histoire de l’oratorio. Un Paradis retrouvé !

 

 

                                                                                   Pierre-Damien HOUVILLE

[1] Représenté pour la première fois à Messine en 1682, une ville qui s’y connaît en matière de chaos. Leonardo Garcia Alarcon donna l’œuvre lors de l’édition 2010 du Festival d’Ambronay avec le Chœur de Chambre de Namur, qui accompagne ce soir Julien Chauvin.

[2] Compositeur pour lequel nous renvoyons à l’oratorio Il trionfo della Morte, par Les Traversées Baroques (Accent, 2019)

[3] 2 CD Alpha, avec Julie Roset, Stanislas de Barbeyrac et Nahuel Di Pierro.

[4] Outre La Création, mentionnons Les Saisons, encore plus tardif (1801), mais aussi le bien plus méconnu Il Ritorno di Tobia (1775), et encore l’adaptation pour voix et orchestre des Sept dernières paroles du Christ sur la croix (1787).

[5] Une des grandes idées des philosophes non athées des Lumières.

Étiquettes : , , , , , , , Dernière modification: 20 avril 2026
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