
Andrea Marcon © Hamed Haidara / Naïve
Georg Friedrich HAENDEL (1685-1759)
Ariodante
dramma per musica en trois actes HWV 33 (1735) sur un livret anonyme, d’après Ginevra, principessa di Scozia, d’Antonio Salvi, inspiré de l’Orlando Furioso de l’Arioste
Magdalena Kožená | Ariodante
Christophe Dumaux | Polinesso
Emiliano Gonzalez Toro | Lurcanio
Shira Patchornik | Dalinda
Erika Baikoff | Ginevra
José Antonio López | Le Roi d’Écosse
La Cetra Barockorchester Basel
Andrea Marcon | direction
7 juin 2026, Théâtre des Champs Elysées, Paris (version de concert)
On ne reviendra pas sur l’intrigue, resserrée, psychologique, puissante et directe, superbement retravaillée d’après l’Arioste. Faut-il rappeler qu’Ariodante fait partie d’une trilogie, avec Orlando (1733) et Alcina (1735 aussi avec les mêmes ballets d’ailleurs) ? Mais ici, point de merveilleux, uniquement des hommes, avec leurs envies, leurs pulsions, leurs doutes et leurs fêlures. Haendel, profitant de la troupe de danseurs de Marie Sallé à Londres et du petit chœur dont il dispose à Covent Garden. Il compose un seria qui lorgne vers une tragédie lyrique qui ne dit pas son nom mais l’ambitieuse chorégraphie de l’Acte II constitue quasiment un Divertissement condensé, sans atteindre la générosité de ses futurs oratorios anglais. Elle se finit dans un lieto fine, après le bain de sang du traître terrassé en combat singulier, en un déferlement expéditif. Point de l’opulence émerveillée des deux autres opéras précités, tout ici respire le bonheur, la noirceur puis l’espérance, en un triptyque en clair-obscur hyper-contrasté. Même les vents sont requis avec parcimonie (et pourtant la partition convoque cors et trompettes), le basson nocturne obligé du “Scherza Infida” fera d’autant plus d’effet, de même que les divertissements dansés (hélas omis ce soir du fait de la représentation de concert).
Pour avoir souvent apprécié cette œuvre, notamment il y a 4 ans sur cette même scène avec Franco Fagioli (qui a récidivé avec panache à Versailles l’an dernier dans une très belle mise en scène façon Rob Roy), ou encore sous la baguette élégante de Christie à la Philharmonie, Andrea Marcon a livré une vision à la fois subtile et personnelle de la partition, doté d’un époustouflant plateau.

Magdalena Kožená © Julia Wesely / Pentatone 2023
Mais rendons avant tout grâce au chef et claveciniste, et à une lecture cohérente qui s’apprécie sur l’arc narratif tout entier. Cela commençait pourtant avec des petits soucis de mise en place : sécheresse et platitude de l’orchestre (d’ailleurs assez restreint :10 violons et altos, 2 hautbois, 1 basson, 2 violoncelles, 1 contrebasse, 1 théorbe, 2 clavecins, 2 cors [excellents], 2 trompettes), modération et timidité des tempi et des attaques. On se dit que cet Ariodante va se lover dans sa duchesse brisée (le siège), ou se perdre dans l’évanescente brume écossaise. La Ginevra d’Erika Baikoff aux aigus dynamiques et flutés, lorgne sur le XIXème stylistiquement, la charmante Dalinda de Shira Patchornik surjoue la soubrette mutine, avec son timbre de mozartienne.

Erika Baikoff © Dario Acosta
Même la grande Magdalena Kožená (sur les pas de Carestini) semble étrangement absente d’un “Con l’ali di costanza” moins passionné qu’indifférent, tout comme son arioso poétique “Qui d’amor nel suo linguaggio”, techniquement imparable mais dramatiquement creux. Seul le Polinesso ravageur de Christophe Dumaux enflamme le cœur de Dalinda comme des spectateurs, en jetant ses ornements comme autant d’œillades avec une virtuosité (et une assertivité remarquables, d’une projection puissante, sans compter son plaisir évident à camper les “bad boys” de Tolomeo à Polinesso (“Spero per voi, sì, sì” et ses cadences en fin de partie centrale – le chef opte d’ailleurs pour orner les sections centrales ce qui est musicologiquement discutable mais les traités ne parlent pas en découpage par sections ABA’ – et reprise du da capo phénoménales !).

© Muse Baroque
Et puis… vers la fin du premier acte, cette bergerie superficielle prend fin. Miracle du spectacle vivant pour l’orchestre avec une Cetra qui s’anime, gagne en liant, en souplesse mais aussi en présence. Miracle aussi d’un chef qui nous dit : “la fête est terminée, place démontage jouissif de ce petit monde”. On aurait dû se méfier d’Andrea Marcon, qui avait distillé plusieurs indices de son approche psychologique fine des protagonistes (d’ailleurs, les chanteurs chantent les grands airs sans partition, et une mise en espace efficace structure les entrées et sorties). Acte 2, tout change et rien ne change. Tout change à l’oreille : orchestre massif et sombre, évocateur, menaçant, presque Minkowskien, battue haletante, image sonore déviée dans les graves. Est-ce toujours les musiciens ? Yeux fermés on en douterait presque.

Emiliano Gonzalez Toro © Michel Novak
Et puis on comprend. Voilà un “Tu preparati a morire” qu’on a rarement entendu aussi peu furieux, à fleuret moucheté, mais la section centrale est splendide (“Che il volger crudele, il ferro in sé stesso, per donna infedele, troppa viltà.”). Cet Ariodante ne croyait pas en sa félicité, lui humble vassal propulsé en prince héritier. Il doute. Ses chants d’amour du premier actes sont des balbutiements maladroits, ses imprécations à l’égard de Polinesso, duc d’Albany, celle d’un homme déjà terrassé, rongé par la jalousie et le doute. Cela, la grande tragédienne qu’est Magdalena Kožená le rend avec une intensité à fleur de peau qui ne se démentira plus jusqu’au “Doppo notte” tant attendu mais aussitôt dégonflé. Comme si cet Ariodante n’était pas capable de sortir de ses démons. Si le cri de haine manque de férocité, le fameux “Scherza infida” s’égare dans les méandres tortueux d’un homme perdu, flotte, se débat. A l’inverse cette fois, c’est la section centrale vive et fantomatique qui est désarmée, et la détresse intense, celle d’un homme brûlé par un simple vision nocturne, convaincu instantanément en une sorte de prophétie autoréalisatrice que son malheur devait advenir. Le chef a su distiller touche à touche ce portrait mental d’Ariodante tout à fait remarquable, qui n’est pas sans rappeler l’Hamlet campé par Laurence Olivier… (d’ailleurs en parlant de Shakespeare, l’intrigue elle-même n’est pas sans rappeler Othello).

Shira Patchornik – site officiel de l’artiste, tous droits réservés
La place est libre pour un chamboule-tout d’une efficacité de House of Cards : Lurcanio trouve en Emiliano Gonzalez Toro une noblesse, une humanité, une élégance rares. Le baryténor, au timbre doré et chaleureux, sait parfaitement passer de l’action (Tu vivi), parler pratiquement d’égal à égal au souverain dépassé par les évènements (“Il tuo sangue, ed il tuo zelo”), puis tendrement retourner se laisser piéger dans les filets de sa séductrice coupable qui le mène par le bout du nez (duo pétillant “Dite spera, e son contento”). Christophe Dumaux libérer toute sa vilainie dans un jouissif “Se l’inganno sortisce felice” triomphal et pyrotechnique, comme dans un “Dover, Giustizia” haché et vain, d’une duplicité sans nom (il défend la Reine innocente qu’il a lui-même contribué à faire accuser pour s’emparer du trône). Reste à revenir sur Erika Baikoff qui s’est d’une part contrainte davantage à respecter le style de l’époque dans les airs, et a su incarner avec une force tragique impériale sa Ginevra calomniée (“Io ti bacio” et “Sì, morrò” absolument déchirants). L’on voit qu’on a oublié de parler d’Odoardo (normal il a un rôle sans air et certaines de ses répliques passent alors chez Lurcanio), et surtout du Roi de José Antonio López, stable mais un peu large, mais au timbre particulièrement bien sélectionné pour dépeindre un monarque un peu âgé et bienveillant, désespéré de cette folle journée (“Al sen ti stringo e parto”).
Voilà une très grande représentation, pleine de bassesse puis d’espoir, implacable dans son cheminement, nimbé d’une claustrophobie lunaire dans son 2nd acte superlatif, dirigée d’une main de maestro par Andrea Marcon, où le public (un peu clairsemé, dimanche oblige), une fois le Royaume remis en ordre, s’est mis debout pour des ovations tout à fait méritées.
Viet-Linh NGUYEN
Étiquettes : Baikoff Erika, Dumaux Christophe, Gonzalez Toro Emiliano, Haendel, Kozena Magdalena, La Cetra Barockorchester Basel, López José Antonio, Marcon Andrea, opéra, Patchornik Shira, Théâtre des Champs-Élysées Dernière modification: 16 juin 2026
