« Les grandes passions se soulagent par le chant, comme on l’observe par l’excès de la douleur ou de la joie »
(Giambattista Vico, Scienza Nuova, 1725) 
Pierre de MANCHICOURT (vers 1510-1564)
Missa Veni Sancte Spiritus
O cruauté logée en grand beaulté
O Virgo Virginum
O Thoma Didyme
Long temps mon cœur languissoit
Faulte dargent cest douleur non pareille
Maria Magdalene
Reges Terrae congregati sunt
Usquequo piger dormies
Gli Angeli Genève :
Aleksandra Lewandowska, cantus
Hana Blazikova, cantus
Camille Allérat, cantus
Tery Wey, altus
Robert Getchell, altus
Samuel Boden, ténor
Olivier Coiffet, ténor
Andrew Tortise, ténor
Thomas Hobbs, ténor
Frederik Sjollema, basse
Jimmy Holliday, basse
Jaromir Nosek, basse
Stephan MacLeod, basse et direction
1 CD digipack, enregistré en l’église Saint-Germain de Genève en janvier 2026, Aparté, 68’
Voici un disque n’ayant d’autre ambition que d’être la résurrection d’un autre, en l’occurrence celui que le Huelgas Ensemble dirigé par Paul Van Nevel consacra à Pierre de Manchicourt en 1996 (Sony), et désormais épuisé. Stephan MacLeod participa à ce superbe enregistrement, et fut marqué par cette première incursion dans la polyphonie de la Renaissance et dans l’œuvre de Pierre de Manchicourt. Pierre de Manchicourt (vers 1510-1564) est rarement cité dans nos pages, du fait de l’ancienneté de ces compositions, mais tout de même récemment mentionné lors de la parution du Requiem for an Emperor par l’Ensemble Utopia (Ramée), recueil de pièces composées sous Charles Quint dont Manchicourt, natif de Béthune dans les Flandres était alors un des sujets.
Être l’humble hommage à l’enregistrement de Paul Van Nevel[1] nuirait il aux ambitions de ce disque, contraignant de façon quelque peu réductrice et obligée à un simple exercice de comparaison entre les deux ? Il n’en est rien et si les possesseurs des deux galettes trouveront intérêt à une écoute comparée, détournons-nous de l’exercice pour savourer en lui-même cette dernière parution du chef de chœur de Gli Angeli Genève, grand serviteur de Bach, nous ayant tout dernièrement enthousiasmé par l’intensité de la représentation de la Passion selon Saint-Jean donnée à Vézelay à la fin du mois d’août dernier.
Voilà donc un enregistrement qui reprend (quasi[2]) à l’identique le programme du disque de 1996, conçu de la part de Stephan MacLeod comme un double hommage au travail musicologique de Paul Van Nevel et à l’œuvre de Pierre de Manchicourt, dont la discographie s’avère encore relativement pauvre. Car ce qui frappe, d’emblée, dans la musique polyphonique de Manchicourt, c’est bien ce que Stephan MacLeod qualifie de densité souveraine, de beauté et de spontanéité dans l’entremêlement des lignes vocales. Une évidence et une limpidité qui se distinguent autant du plus léger, et par certains aspects plus volatile Monteverdi, notamment des classiques que sont la Missa in illo tempore (1610) ou sa Messa a quattro voci da cappella (1650), que de la ferveur plus profonde et soulignée dont fera preuve plus tardivement Bach. Et si on pense à Palestrina (1525-1594), tout à fait contemporain de Manchicourt, ce dernier s’en distingue notamment par une évidence plus palpable, une plus grande recherche de simplicité immédiatement audible et perceptible, là où l’italien joue divinement mais de manière plus ostentatoire de sa virtuosité à manier le contrepoint.
De Pierre de Manchicourt nous retrouverons donc outre la Missa Veni Sancte Spiritus, dont les différents chants sont égrenés tout au long de l’enregistrement, plusieurs motets et chansons séculières qui parsèment aussi un disque rappelant qu’avec la figure de Pierre de Manchicourt s’exprime également la spécificité d’une polyphonie franco-flamande comptant en ces années des musiciens comme Cyprien de Rore (vers 1515-1565), Jacques de Wert (1535-1596) ou le plus connu Roland de Lassus (1532-1594), qui essèment souvent au cours de leurs carrière à la fois dans les contrées hispaniques et transalpines, à l’exemple de Manchicourt qui fut appelé en 1559 à la cour de Philippe II en qualité de maître de chapelle.
Et si ce disque nous touche autant, c’est bien parce que nous y retrouvons la méticulosité caractéristique de Gli Angeli Genève et de Stephan MacLeod, cette perpétuelle recherche de l’équilibre entre les voix, du relief entre les registres et du soupèsement de chaque intonation. Il y a dans le chœur de Gli Angeli Genève une densité, une cohérence qui n’étouffe jamais, qui n’entrave en rien l’expression de chaque voix. Tout est question de mesure et d’équilibre et si cette exigence se retrouve dans un livret prenant le soin de mentionner pour chaque plage les chanteurs présents dans chaque registre (sachant que la plupart des œuvres de Manchicourt sont composées pour quatre ou si voix). Soulignons que l’ensemble, magnifié par la très belle prise de son de Markus Heiland, s’approprie la résonnance ample mais sans évaporation de l’église Saint-Germain de Genève, lieu de concerts bien connu de la ville s’avérant en outre tout à fait approprié à l’enregistrement de ce type d’œuvre pour effectifs vocaux restreints, évitant tant la dispersion que la réverbération.
C’est donc l’occasion donc pour Gli Angeli Genève de pénétrer la musique de Pierre de Manchicourt dont on ne se lasse d’apprécier la profusion des sentiments évoqués et la maîtrise de composition, à l’exemple du Reges Terrae congregati sunt, motet à six voix tardif du compositeur sur lequel se libère avec un naturel confondant l’art de l’imitation contrapuntique, la maîtrise à laquelle est arrivée de Manchicourt, qui sur cette narration de l’épisode des rois mages ose des motifs ascendants appuyés, soulignant l’espérance engendrée par la naissance du Christ. Des lignes vocales qui pour être souples n’en restent pas moins maitrisées dans leur durée et marquées dans leur superposition par des dissonances tout sauf fortuites ou disgracieuses, savamment distillées et contenues.
Autre moment de grâce avec le Credo de la Missa Veni Sancte Spiritus à quatre voix comportant un superius, bel exemple de ce que l’écriture de Manchicourt doit encore au style grégorien et notamment au mode dorien. La voix de ténor, des quatre, sert de centre de gravité et d’équilibre à une pièce marquée par une constante souveraineté vocale et constitue, elle aussi, un bel exemple de la personnalité d’écriture de Pierre de Manchicourt.
On ne regrette pas chez Manchicourt de s’égarer auprès des trois chansons profanes glissées au fil de l’enregistrement. Manchicourt, dans des textes qui par ailleurs méritent le détour pour leur qualité propre, y fait preuve d’un art consommé de composition dans un style imitatif, magnifiant ces pièces dans un constant souci de clarté entre les voix. Exemple symptomatique avec ce O cruaulté logée en grand beaulté, composé sur un texte de Clément Marot (1496-1544), oscillant entre mélismes et passages homophoniques et sur lequel les interprètes de Gli Angeli Genève exposent une pureté vocale et un équilibre des résonnances absolument magnifique. Plus complexe dans sa structure (huit voix, divisées en quatre registres) Faulte dargent cest douleur non pareille se pare de tonalités doloristes tout en adoptant des combinatoires très variées et parfois des ruptures de ton audacieuses, de quoi faire de cette chanson l’une des compositions les plus intéressantes de Pierre de Manchicourt. Long temps mon cueur languissoit, plus classique dans sa structure à quatre voix, offre un souverain sentiment d’apaisement.
La musique de Pierre de Manchicourt s’apprécie de par sa personnalité, comme de par la complexité des variations introduites dans la composition. Mais cette approche quelque peu technique en ferait presque oublier les nombreux moments de grâce souveraine qu’offre l’enregistrement. O Thoma Didyme, motet en apport supplémentaire du disque de Paul Van Nevel s’avère un choix hautement judicieux tant il propose une plage intériorisée, introspective, détachement d’un héritage grégorien encore perceptible vers une grâce légère et élégiaque ouvrant la voie vers une plus grande modernité de composition. Le Gloria de la Missa Veni Sancte Spiritus dégage lui la sensation d’une espérance flottante, une approche de la béatitude qui rarement dans la musique de cette époque n’aura été exprimée avec autant de pertinence.
Loin de n’être que la simple imitation de son lointain modèle, ce nouvel enregistrement de Gli Angeli Genève confirme l’absolue exigence et la maîtrise déployée par Stephan Macleod et son ensemble. Une maîtrise de la polyphonie dans laquelle tout semble pensé, de l’espace entre les chanteurs à la prise en compte de la résonnance du lieu, pour se fondre en une symbiose d’un parfait équilibre permettant de magnifier l’écriture toute de reliefs de Pierre de Manchicourt qui trouve avec cet enregistrement une magnifique occasion de dépasser l’hommage, malgré l’humilité et la modestie du chef.
Pierre-Damien HOUVILLE
Technique : très bel enregistrement, homogène et naturel.
[1] Chantre belge de la musique ancienne, fondateur du Huelgas Ensemble et grand amateur de cigares, Paul Van Nevel (né en 1946) se spécialisa dans la musique médiévale et celle de la Renaissance à partir des années 1980. Toujours actif, le rythme de ses enregistrements a baissé depuis une dizaine d’années.
[2] Stephan MacLeod et Gli Angeli Genève insèrent une pièce supplémentaire, O Thoma Didyme.
Étiquettes : Aparté, Gli Angeli Genève, MacLeod Stephan, Muse : or, musique religieuse, Pierre de Manchicourt Dernière modification: 21 septembre 2026
