“Il faut être maître de soi pour être maître du monde.” (Charles Quint)
Bourgade d’Ambronay (Bugey). En ce vendredi 11 septembre 2026, le complexe tout entier est nimbé d’une belle lumière dorée. On se glisse dans ces pantoufles baroques en admirant toujours autant la quiétude et la beauté qui se dégagent du centre culturel de rencontre : son cloître, l’ajout à la fois incongru, italianisant et élégant du premier étage avec ses colonnes toscanes un peu ventrues, le très bel escalier au plafond naïf d’angelots enguirlandés, les pierres tombales, les admirables stalles du XVe siècle.
C’est le week-end d’ouverture et l’on aurait aimé tout voir, notamment la semaine prochaine, un parcours pour se remuer qui incarnera à merveille le rôle de partage, d’inclusivité et de générosité du festival. On a à peine le temps de passer prendre un verre à l’espace festivalier, bel ensemble Renaissance avec un escalier dans une tour à pan coupé toujours en restauration, que déjà il est temps de rejoindre l’Abbatiale pour le Requiem imaginaire de Charles Quint.
Requiem imaginaire de Charles Quint
Œuvres de Cristóbal de Morales, Mateo Flecha, Clément Janequin, Pedro de Escobar, Antonio de Cabezón, extraits des Cantigas de Santa Maria…
Amélie Raison, soprano
Axelle Verner, mezzo-soprano
Fanny Châtelain, contralto
Edouard Monjanel, Marco van Baaren, ténors
René Ramos Premier, basse
Compagnie La Tempête chœur et orchestre :
Annabelle Bayet, Véronique Housseau, Alice Kamenezky, sopranos
Cécile Banquey, alto
Richard Golian, Thibaut Jacqmin, Vivien Simon, ténors
Jean-Christophe Brizard, Arthur Cady, Eudes Peyre, basses
Koji Yoda, Camille Aubret, violons
Julie Dessaint, Robin Pharo, violes de gambe
Adrien Alix, contrebasse
Marie Lerbret, José Gomes, Anaïs Ramage, doulcianes et flûtes à bec
Xavier Marquis, doulciane, duduk et clarinette
Benoît Tainturier, cornet à bouquin
Solène Riot, cornet à bouquin et cornemuse
Abel Rohrbach, Alexis Lahens, saqueboutes ténor
Olivier Dubois, saqueboute basse
Ronaldo Lopes, théorbe et vihuela
Miguel Henry, théorbe et guitare renaissance
Bérengère Sardin, harpe triple
Loris Barrucand, orgue
Michèle Claude, percussions
Simon-Pierre Bestion, conception, arrangements, direction
et mise en espace
Marianne Pelcerf, création lumières
Sebian Falk, régie lumières
Florian Delattre, régie générale
Abbatiale d’Ambronay, 11 septembre 2026
Requiem imaginaire ? Il s’agit là d’une allusion à la fameuse légende de la répétition des funérailles de Charles Quint de son vivant, allongé dans son propre cercueil, colportée par des récits douteux. Il semblerait que le chapelain Juan de Regla, l’historien José de Sigüenza, ou encore l’historien William Robertson au XVIIIe siècle, mais surtout des romantiques comme Victor Hugo ou Eugène Delacroix, aient répandu cette image de l’empereur macabre, obsessionnel, ascétique, cloîtré dans son monastère à Yuste. Le récit glaçant selon lequel il se serait couché vivant dans un cercueil lors de la répétition de sa propre messe de funérailles est tout à fait fantaisiste. Plus sérieusement, il est admis que quelques semaines avant sa mort, Charles Quint célébra à Yuste, au monastère où il s’était retiré, des messes d’anniversaire pour la mémoire d’Isabelle de Portugal, de ses parents Philippe le Beau et Jeanne la Folle, ainsi que pour ses ancêtres. Fin août, il organisa un service de commémoration pour tous les défunts de sa famille ; c’est ce service, advenu quelques jours avant que ne se déclare la fièvre qui le conduirait au trépas, qui enflamma probablement les imaginations. On se réfèrera aux travaux du Professeur Javier Campos pour approfondir ce point.
Quoi qu’il en soit, à Yuste, on chantait des psaumes pénitentiels, des prières et des messes de trépassés chorales. Lors des doubles obsèques réelles, celles de septembre 1558, on chanta des pièces du Requiem de Pierre de Manchicourt ou la Missa Pro Defunctis de Cristóbal de Morales, issus de sa Capilla Flamenca. Il y eut aussi de grandioses funérailles d’État à Bruxelles en décembre, avec fanfare de sacqueboutes et cornets, où l’on joua notamment du Crecquillon ou du Nicolas Gombert.
Mais il ne faut pas du tout chercher la reconstitution historique dans le programme de La Tempête. En effet, Simon-Pierre Bestion, dans un croisement halluciné de Savall et de Pluhar, a décidé de nous livrer ce programme qui s’intitulait initialement “Bomba flamenca”. Cette bomba flamenca est une évocation générale de la culture musicale espagnole du XIIe siècle — puisque le concert s’ouvre avec une pièce issue du Codex Calixtinus à destination des pèlerins de Saint-Jacques — jusqu’au XVIe siècle.
Ceux qui, comme nous, étaient partis pour écouter la sobre déploration de l’Officium defunctorum pour Charles Quint, pour se gorger de la polyphonie droite de Morales ou de Cabezón, en seront pour leurs frais. En revanche, dans une mise en espace très dynamique, colorée, vivante et théâtrale, le spectateur passera sans cesse d’une ambiance à une autre, d’un affect à l’autre. La spatialisation est permanente, les musiciens se déploient et se rassemblent : les sacqueboutes dans les bas-côtés à droite, les flûtes ou les dulcianes sur la gauche. Surgissent de la pénombre des sonorités improbables comme la cornemuse ou la clarinette moderne.
Il y a des moments intenses, tel le Kyrie de Cristóbal de Morales, des passages hiératiques. Toutefois la diction est mâchonnée, les consonnes inexistantes, le public aura même du mal à repérer le gospel en anglais lors du bis endiablé… À l’inverse, dans une gourmandise jubilatoire et sonore de tous les instants, « La Guerre » de Clément Janequin ou « El Viejo » de Mateo Flecha explosent.
Les lumières de Marianne Pelcer se font tantôt ténèbres, tantôt rougeoiement, tandis que de grosses lanternes ajourées posées ou balancées à bout de bras rappellent l’Espagne mauresque. Des chansons traditionnelles arabo-andalouses déferlent, nimbées de jeux de lumière et même de machines à fumée et à encens. Il y a vraiment de tout dans ce soi-disant “requiem imaginaire” qui n’en est pas un. Il offre la verdeur populaire et spontanée comme le « Todaquel que pola Virgen » des Cantigas de Santa Maria du XIIIe siècle ; une surenchère sonore permanente, parfois dispensable, comme dans « El Fuego » de Mateo Flecha ; des éruptions charnelles et exotiques comme le Nawaha Sah. Mais aussi de très beaux mélismes, comme dans le Ad mortem festinamus du Llibre Vermell de Montserrat, là encore antérieur à l’époque de Charles Quint.
On aimerait citer certains des passages les plus sombres et intenses, comme le Sanctus et le Benedictus de Pedro de Escobar, à la ferveur ample, même si le tactus est trop rapide et le contrepoint d’une horizontalité déroutante. Mais l’enthousiasme des musiciens emporte l’adhésion, au-delà des réserves sur l’interprétation de certaines pièces, et le programme fonctionne comme un tout cohérent.
Il faudrait citer toute l’équipe de La Tempête, les solistes comme les ripiénistes du chœur, capables de passer d’un répertoire à l’autre et d’un siècle à l’autre en un tournemain. Les violes de Julie Dessaint et Robin Pharo sont particulièrement souples et résonnantes. Saluons aussi les admirables ensembles de sacqueboutes, cornets, dulcianes et flûtes à bec qui nous emportent parfois dans des sonorités que l’on aurait communément associées à Venise. Et puis, bien évidemment, les cordes pincées, notamment le théorbe et la guitare Renaissance, et les percussions inspirées mais carrément invasives de Michel-Claude.
Et puis enfin, il y a Simon-Pierre Bestion, démiurge un peu fou dans sa chemise de soie, qui anime cet étrange aréopage. Il va à la fois plus loin que la Capilla Flamenca, et bien en deçà d’un Requiem, dans une sorte de conte onirique assez unique, à l’atmosphère kaléidoscopique. On en ressort avec le tournis des voyages dans la Grande Espagne des Habsbourg, et le public a plébiscité ce Requiem si… vivant.
Viet-Linh Nguyen





