Rédigé par 21 h 51 min Concerts, Critiques

Soli Deo Gloria (Bach, La Passion selon Saint Jean, Gli Angeli Genève, MacLeod – Vézelay, 23 août 2026)

MacLeod Vezelay
Gli Angeli Genève direction Stephan MacLeod (© Rencontres Musicales de Vézelay - Vincent Arbelet)

Gli Angeli Genève direction Stephan MacLeod © Vincent Arbelet / Rencontres Musicales de Vézelay

Johann Sebastian BACH (1685 – 1750)
La Passion selon Saint-Jean
, Passio secundum Johannem BWV 245

Werner Güra, l’Evangéliste
Sofie Garcia, Aleksandra Lewandowska, sopranos
Charles Sudan, alto
Guy Cutting, ténor
Matthew Brook, Stephan MacLeod, basses

Gli Angeli Genève :
Eva Saladin, Nandingua Bayarbaatar, Adrien Carré, Xavier Sichel, Anton Van Durme, Stéphanie Erös, Zora Janska, violons
Pierre Vallet, Angelina Holzhofer, Martine Schnorhk, altos
Matthias Spaeter, luth
Salomé Gasselin, viole de gambe
Ageet Zweistra, Clément Dami, violoncelles
Miqueu Philippe, basson
Michaël Chanu, contrebasse
Alexis Kossenko, Géraldine Clément, traversos
Emmanuel Laporte, Seung-Kyung Lee Blondel, hautbois
François Guerrier, clavecin
Francis Jacob, orgue
Stephan MacLeod, direction

Basilique Sainte Marie Madeleine de Vézelay, dimanche 23 août 2026, dans le cadre des Rencontres Musicales

Rencontres VezelayA Vézelay, tout est affaire d’ordonnancement, de relief et de contrastes. Aux prairies bourguignonnes s’opposent la densité médiévale de la cité, et les vallons contrastent avec la colline solitaire et inspirée où tout semble tendre vers la grâce. L’amour fou de Jules Roy s’élève sur les deux flans du mont, laissant la rue Saint-Pierre nous mener au fils des pavés vers la basilique Sainte Marie-Madeleine, allégorique Golgotha et théâtre de la Passion qui aujourd’hui nous anime. Paysage divinement harmonieux resplendissant dans une fin d’été, nimbé d’une lumière qui à l’éblouissant éclat préfère le soulignement du relief de chaque pierre.

D’ordonnancement et de composition, il ne sera question que de cela dans cette belle interprétation de cette Passion Selon Saint-Jean (1724) par Stéphane MacLeod et son ensemble Gli Angeli Genève, venant clore en majesté cette édition 2026 des Rencontres Musicales de Vézelay débutées quatre jours auparavant. Le chef suisse, qui nous a accordé à la fin de l’année dernière un passionnant entretien à l’occasion de la sortie de son intégrale des cantates sur mélodie choral[1], revient à son compositeur de prédilection pour une relecture à la fois personnelle et intime du chef-d’œuvre du cantor de Leipzig. Nous avons vu cette œuvre, encore récemment, être ravalée à une dimension opératique, bien loin de la ferveur religieuse consubstantielle des intentions du compositeur. Rien de tout cela chez Stephan MacLeod.

MacLeod Vezelay

Gli Angeli Genève direction Stephan MacLeod © Vincent Arbelet / Rencontres Musicales de Vézelay

S’il n’était qu’une unique raison d’être emporté par ce concert, c’est bien par la précision d’horloger (suisse) avec laquelle Stéphane MacLeod positionne ses effectifs. Rien ne sera concédé au hasard. De la discipline de la phalange dépend la réussite de la manœuvre. A l’arrière et à rebours des actuelles conventions, l’Evangéliste, en retrait et presque caché au public, narrateur dont le message emplit l’espace, s’impose. Localiser le locuteur n’est que secondaire, l’abstraction est porteuse d’universalité. A ses côtés, l’orgue (Francis Jacob) et le clavecin (François Guerrier) assurent le continuo. « Chez Bach, le Verbe est premier » nous confiait Stephan MacLeod en une variation musicologique du prologue de l’Evangile de Saint-Jean.

Werner Güra et Stephan MacLeod

Werner Güra et Stephan MacLeod (de dos) © Vincent Arbelet / Rencontres Musicales de Vézelay

Le chœur, resserré sur neuf chanteurs, ripiénistes compris[2], se positionnera donc au-devant des musiciens, face au public de fidèles à qui est destiné le message. L’effectif de musiciens est plus conséquent, sept violons, trois altos, deux violoncelles, ainsi que le luth de Matthias Spaeter et la viole de gambe de Salomé Gasselin composent l’instrumentarium de cordes, auxquelles répondent deux hautbois, deux hautbois d’amour et, particularité propre à Bach, deux hautbois de chasse (oboe da caccia) et deux traversos. Là encore, l’application à la disposition est un préalable essentiel à l’interprétation, cordes et bois n’étant pas mélangés, les hautbois et les traversos, placés sur la droite de l’ensemble, faisant face aux violons. Des effectifs, notamment choraux, mesurés, et un placement allant à l’encontre du paradigme romantique et notamment de celui en vigueur au moment de la redécouverte des Passions de Bach par Mendelssohn un peu plus d’un siècle après leur composition[3], portés par des effectifs pléthoriques et une vision plus grandiloquente de ces œuvres qui irrigue la discographie sur une très large partie du vingtième siècle. Stephan MacLeod, par l’attention portée aux effectifs, sans doute plus conformes à ce que Bach a pu mettre en œuvre à Leipzig, au positionnement et aux interactions entre les musiciens s’inscrit dans une perspective résolument actuelle de perception de l’œuvre sacrée de Jean-Sébastien Bach, plus tempérée et intimiste.

Une fois la Cène posée, celle-ci s’anime, ou plutôt se fait entendre. Et avouons le, rarement un concert n’envoûte d’emblée avec une telle prégnance. L’articulation entre les registres sonores, le soin porté aux placements des musiciens[4] n’est pas un jeu feint et sa pertinence transperce dès les premières mesures du choral Herr, unser Herssher, ouvrant la première partie sur l’arrestation du Christ. Un chœur audible, raisonné, homogène, déployant un magnifique relief, tant avec les instruments de l’orchestre qu’entre les voix le composant et déjouant les affres de la réverbération souvent marquée des voutes. C’est bien une immense ferveur qui transparaît de la musique de Bach dès les premières pages d’une partition resserrée que la Saint-Matthieu. Le chœur ne fera pas défaut tout au long de cette représentation, que ce soit dans les passages choraux introductifs ou conclusifs des parties, à l’exemple du saisissant Petrus, der nicht denkt zurük (fin de la partie I), ou dans les turbas intermédiaires, parfaitement millimétrés.

MacLeod Vezelay

Gli Angeli Genève direction Stephan MacLeod (© Rencontres Musicales de Vézelay – Vincent Arbelet)

L’attention portée aux voix n’en rien moins que remarquable. Le chef est un chanteur et aime se décrire comme un « chef de meute », métaphore percutante, car il fait corps avec ses chanteurs, dirigeant voix et orchestres au cœur du choeur, le plus souvent face au public et tenant lui-même l’une des voix de basse, notamment en s’associant aux solistes sur le Eilt, ihr angefocht’nen  ou sur le Mein teurer Heiland, lass dich Fragen. Dans le rôle central de l’Evangeliste, Werner Güra, grand habitué[6] impose son timbre charismatique, d’une voix alliant ductilité, fluidité et sens du rythme dans des interventions essentielles.

Matthew Brook campe une figure du Christ, à la fois porteur d’espérance pour la foule des fidèles, d’assurance dans la vérité de son message et de doutes personnels, sublimant les airs les plus connus, en particulier le Betrachte, meine Seele. L’alto Charles Sudan, d’une voix très claire et souple délivre avec infaillibilité le message chrétien, du Von den Stricken meiner Sünden au Es ist vollbracht incontournable. Du côté du plateau féminin, on note une même attention à la personnalité vocale : Sofie Garcia, prompte aux envolées, voix ronde et d’une grande précision, s’empare des airs aux accents d’espérance, tandis que Aleksandra Lewandowska, au timbre plus profond, plus âpre, endosse les passages plus méditatifs, teintés des questionnements les plus existentiels.

Du côté des instrumentistes, on remarque Eva Saladin qui emmène la phalange de cordes, mais aussi et surtout le flûtiste Alexis Kossenko. Associé ce soir à Géraldine Clément, les deux flûtistes délivrent de souveraines notes boisées sous les voutes de la basilique, avec un sens du soulignement, contribuant à la cohésion des bois. Jamais ceux-ci ne prendront le dessus sur la prosodie du texte, le couvrant, tout en ne s’effaçant pas pour autant, en marquant au contraire dans une remarquable intention les affects, les sentiments et la perpétuelle espérance se dégageant du livret. A la viole de gambe, Salomé Gasselin nous émerveille, en particulier lors de l’accompagnement de l’aria Es ist vollbracht.

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Gli Angeli Genève direction Stephan MacLeod © Vincent Arbelet / Rencontres Musicales de Vézelay

Stephan MacLeod, en fin connaisseur de Jean-Sébastien Bach et des multiples versions de l’œuvre introduit ce soir l’air pour basse souvent délaissé Himmel Reisse, welt erbebe issu de la version moins intense de 1725 qu’il exécute lui-même, occasion là encore d’une belle complicité avec les traversos.

Splendeur d’une Passion déclinée en quatre tableaux nimbés par une même ferveur et d’un équilibre constant, d’une perpétuelle invention et maîtrise de composition, venant souligner une fois de plus le degré de maturité d’un Jean-Sébastien Bach qui ne concède rien à l’apparat sans enfermer sa musique dans un dolorisme sépulcral, cette Passion selon Saint-Jean reste à l’envie une intarissable source d’émulation et d’espérance pour le fidèle à qui elle est destinée, renouvelée dans ses thèmes, ses textes, comme dans la variété des formes musicales qu’elle embrasse. Stephan MacLeod et Gli Angeli Genève en ont livré ce soir une version à la fois profondément respectueuse et équilibrée, une version dont le moins que l’on puisse dire dans la cité ayant vu disparaître Romain Rolland qu’elle était au-dessus de la mêlée. A la fin du Ach Herr, lass dein lieb Engelein, tout s’apaise, tout se pose et se repose nous laissant plongés dans le silence. L’ordonnancement comme chemin vers la lumière. Es ist Vollbracht !

 

Pierre-Damien HOUVILLE

[1] 56 cantates à retrouver en un coffret de 19 CD chez Aparté.

[2] Hors voix de l’Evangéliste, mais comptant les quatre solistes en charge des arias de l’œuvre.

[3] 1829 pour la Passion Selon Saint Matthieu, 1833 pour la Passion Selon Saint-Jean.

[4] Jusqu’à régler la hauteur de chacun par rapport aux autres en un savant jeu de petites estrades.

[5] Il fut l’Evangéliste sur l’Oratorio de Noël de Bach, pour René Jacobs, comme pour Nikolaus Harnoncourt et travailla avec Philippe Herreweghe sur la Passion selon Matthieu.

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