Rédigé par• 12 h 07 min• CDs & DVDs, Critiques

De beaux enfants (Bach, Köthener Trauermusik, Solomon’s Knot – Linn)

j s bach köthener trauermusik ckd front

“Si j’ai violé l’Histoire, je lui ai fait de beaux enfants”
(Alexandre Dumas)

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Jean-Sébastien BACH (1685-1750)
Köthener Trauermusik

Solomon’s Knot :
Zoë Brookshaw, Clare Lloyd-Griffiths (sopranos)
Kate Symonds-Joy, Nathan Mercieca (altos)
Thomas Herford, David de Winter (ténors)
Alex Ashworth, Jonathan Sells (basses)

George Clifford (Violon solo), Rachel Stroud, Gabi Jones, William McGahon (violons)
Joanne Miller, Nichola Blakey (altos)
Anna Lachegyi (viole de gambe)
Kate Conway (viole de gambe / violoncelle)
Jan Zahourek (contrebasse)
Elizabeth Kenny, Toby Carr (luths)
Eva Caballero, Marta Gonçalves (flûtes)
Daniel Lanthier, Shai Kribus (hautbois)
Inga Maria Klaucke (basson)
James Johnstone (orgue)

2 CDs digipack, enregistré en concert à la Dreieinigkeitskirche, lors des Tage Alter Musik Regensburg, les 6 & 7 June 2025, 87′

“Suite à une commande du Solomon’s Knot (en vue de son exécution et de son enregistrement live), Chad Kelly a reconstruit l’œuvre à partir de plusieurs sources, en premier lieu la première version de la Passion selon saint Matthieu. Cette reconstruction ne prétend nullement faire autorité, ce qui serait inaccessible et hors propos. Au contraire, Kelly use d’une licence créative réfléchie”. Attention, étudiants en musicologie s’abstenir ! Car l’on comprend à demi-mot de ces notes d’intention que cette récente parution qui a fortement attisé notre curiosité, première parution discographique d’un ensemble Solomon’s Knot qui joue sans chef, que le souci de la reconstruction a été relégué au second plan par rapport à celui de la création artistique.

Rappelons qu’il s’agit du 4ème enregistrement, cherchant à reconstituer la musique funèbre en l’honneur du Prince d’Anthalt- Köthen, auprès duquel Bach coula des jours heureux. Pour composer cette Trauerode, l’on sait assez bien que Bach puisa dans la Passion selon Saint Matthieu et sa cantate funèbre Lass, Fürstin, lass noch einen Strahl, et l’examen attentif du livret et des scansions et des rythmes, des métriques et des vers, permet de retrouver avec des probabilités assez élevées les œuvres réutilisées à Köthen (par exemple le point de rencontre entre “Erbarme dich” de la SMP et “Erhälte mich” ici). Même si… il existe trois version du livret de Picander, que ce dernier cita dans ses anthologies de poésie, en les remaniant parfois. Andrew Parrott  en avait livré une version passionnante même si certains solistes laissent à désirer (Avie Records, 2011) parodiant tous les chœurs et airs, tandis que notre favorite jusqu’à ce jour était celle d’Alexander Ferdinand Grychtolik (Deutsche Harmonia Mundi, 2015) qui poussait le purisme à parodier la majorité des récitatifs en les adaptant de la Saint Matthieu avec beaucoup de fluidité et de naturel. N’oublions pas non plus Raphaël Pichon et son Ensemble Pygmalion (qui suivirent une reconstitution due à Morgan Jourdain) et à l’interprétation beaucoup plus théâtrale, à l’hédonisme toutefois un peu trop déconnecté du contexte de déploration (Harmonia Mundi, 2014).

chad kelly

Chad Kelly – site officiel de l’artiste, tous droits réservés

Chad Kelly, clavieriste, chef d’orchestre, ayant parfois été invité à la tête de The Academy of Ancient Music, collaborant régulièrement avec Rachel Podger (on se souvient de ses Goldberg réorchestrées chez Channel Classics), nous a concocté de la cuisine moléculaire : cela ressemble à du Bach, cela ressemblerait même un peu à la Trauerode, mais c’est avant tout du Chad Kelly, admirateur de Bach. Les notes de programme sont d’ailleurs très peu dissertes sur les sources de la reconstruction de chaque mouvement, pudeur oblige. On retrouve certes dans les airs et les chœurs beaucoup de Saint Matthieu et de la BWV 198 mais les arrangements, reorchestrations, changemzents de textures sont bien plus nombreux que dans les autres versions (“Komm, süßes Kreuz” est jouée au luth à la place de la viole de gambe, mais cela sonne très bien comme cela).

De plus, tous les récitatifs sont nouvellement composés pour l’occasion et avec une théâtralité qui frise parfois l’esbrouffe. Des inserts monumentaux apparaissent : la séquence de dévotion nocturne privée (suivant la théorie de Parrott d’un service découpé en deux temps) est introduite par la Sinfonia de la cantate BWV 21 (Ich hatte viel Bekümmernis), et les célébrations publiques du lendemain par une ouverture à la française. Pour le verset de psaume central (“Wir haben einen Gott”…) Chad Kelly ne peut s’empêcher de composer une une fugue chorale plutôt que de recourir à la parodie et à s’essayer au jeu de piste (Pichon avait repris le 2nd Kyrie de la Messe en si mineur). En outre avec tous ses ajouts, c’est la version la plus longue, et les 4 parties durent presque une heure et demie.

En dépit, ou du fait des libertés musicologiques, la réalisation emporte l’adhésion et l’on se laisse emporter par cette méga-cantate en 70mm à l’ampleur sans commune avec les cantates habituelles, y compris la Trauerode BWV 198 en l’honneur de la Reine de Pologne. Tous les musiciens joueraient sans partition ! Est-ce cette prise de risque qui explique une alchimie à la fois passionnante et bancale ?

On apprécie particulièrement les couleurs texturées de l’orchestre, notamment les violes et le luth, la battue à la fois vive mais coulante, sans hâte suspecte, mais sans dolorisme appuyé (c’est là où nous préférions tout de même l’intensité fervente d’un Alexander Grychtolik plus habité et attristé). Les récitatifs accompagnés s’en donnent à cœur joie, “Ah Herr, das ist di Spezerei” avec force mélismes sur “Erhren”, entrées fuguées, petites flûtes ! C’est un Chad Kelly qui passe son Bach, et a l’enthousiasme débordant des groupies. Jamais dans la Saint Matthieu ou la Saint Jean ne trouve t-on des récitatifs accompagnés aussi abondants, avec le risque de friser le décoratif ou l’exercice de style. Les nuances sont cependant remarquables, de même que les instruments obligés (les hautbois et bassons de l’air “Ach Leopold” par exemple).

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St.-Jakobs-Kirche à Köthen où eurent lieu les funérailles – Source : Wikimedia Commons (recadrée)

En revanche, sans qu’ils déméritent, on sera plus réservés quant à la qualité des solistes : un ténor nasal et au souffle court (“Ach Leopold” carrément laborieux vers la fin), un contre-ténor un peu acide… Les dictions allemandes sont perfectibles. En revanche, en mode choral (solistes + ripienistes) le chœur à deux voix par partie fonctionne avec une rondeur douce, alliant un sfumato doucereux dans les attaques qui s’insère très bien avec les doublures par les timbres instrumentaux), et une humanité voilée. Il manque certes de précision et de netteté dans les départs, mais cette esthétique permet une atmosphère de pénombre pastel tout à fait propice à une cantate funèbre (très beau choral “.à la simplicité contredite par l’affectation planante des voix aigues)

Citons quelques exemples : le “Weh and Ach” très dramatique, mais le basson et les flûtes sont trop envahissants, et nuisent à la ligne mélodique malgré le soprano dense de Kate Symonds-Joy. S’ensuit un récitatif accompagné fracassant, “à la manière de” mais encore une fois excessif dans ses effets (“Wie, wenn der Blitze Grausamkeit”), où Chad Kelly ne rêverait que de nous asséner une machine à tonnerre ou une vaste tempête ! Heureusement que grâce aux airs, on retombe en terrain connu (“Zage nur” avec l’excellent ténor David de Winter, malgré des graves aplatis et une scansion un peu trop hachée. Parfois Chad Kelly dérape, comme dans le récitatif “Ach ja! Dein Scheiden geht uns nah, Holdseelger Leopold” italianisant et d’une modernité déplacée. Plus loin, superbe violon obligé, mais vibrato non maîtrisé par endroits pour le sommet du “Erhalte mich, Gott” qui déploie cependant son cri de foi avec une puissance démonstrative.

Mais si cette version à la fois déséquilibrée et musicologiquement bancale se révèle finalement attachante et hautement recommandable, c’est justement par son “tripatouillage” téméraire qui créé la surprise, aiguise l’intérêt, remet l’auditeur dans la posture du compositeur, soudain composant à marche forcée pour cette cantate hommage en puisant ailleurs dans ses partitions. La captation en live, malgré une balance hélas déséquilibrée en faveur des graves et des instruments obligés, a su préserver une poésie spontanée, et des prises de risques (nombres de mélismes sont assez approximatifs) qui ne sont pas rédhibitoires. Au final, si la réalisation de Solomon’s Knot ne se hisse pas au niveau d’une version de référence, on préfèrera Grychtolik pour la rigueur et les affects, et Pichon pour les solistes, on n’aura pas la cœur de départager ce mignon nouveau-né unique en son genre. De la musique expérimentale.

Viet-Linh Nguyen

Technique : enregistrement clair, remarquable pour une captation de concert, quelques soucis de balance, avec le luth et les instruments obligés trop en avant, et surpassant parfois le chœur.

Étiquettes : , , , , , , Dernière modification: 4 novembre 2026
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