“Inexorable Amour, cantates virtuoses”
Georg Friedrich HAENDEL
Il delirio Amoroso, HWV 99
Sans y penser, HWV 155
Un’alma innamorata, HWV 173
Crudel tiranno amor, HWV 97
Marie Lys, soprano
Orchestre de l’Opéra Royal :
Violons I : Fiona Poupard, Valentine Pinardel, Rebecca Gormezano, Nikita Budnetskiy, Natalia Moszumanska
Violons II : Lucien Pagnon, Giovanna Thiébaut, Raphaël Aubry, Akane Hagihara, Murielle Pfister
Altos : Alexandra Brown, Wojtek Witek, Sophie Dutoit
Violoncelles : Arthur Cambreling (basse continue), Bertille Mas
Contrebasse : Nathanaël malnoury (basse continue)
Hautbois : Michaela Hrabankowa, Martin Roux
Basson : Robin Billet
Théorbe : Léa Masson
Clavecin et orgue : Chloé de Guillebon
Gaétan Jarry, direction
1 CD digipack, Château de Versailles Spectacles, 73’
Faut-il encore présenter la soprano Marie Lys et le charme coloré qu’elle a su insuffler à quelques-uns des plus beaux rôles de l’opéra, chez Haendel et Mozart en particulier ? Résolument non, et un coup d’œil sur l’agenda des évènements passés ou à venir de la jeune soprane donne une idée de sa riche carrière au service des œuvres les plus virevoltantes et vivifiantes de l’opéra baroque. Savourons comme il se doit ce nouvel opus paraissant chez Château de Versailles Spectacles, label ayant dans un passé récent fait paraître une bonne demi-douzaine d’œuvres la faisant figurer dans le plateau vocal, que ce soit pour Proserpine de Lully, sous la direction de Christophe Rousset, l’Olimpiade version Cimarosa, toujours avec Rousset, ou Platée de Rameau, cette fois sous la direction de Valentin Tournet. Retour en terrain connu, chez Haendel donc, pour ce disque en forme de récital où sous la direction Gaétan Jarry et avec la collaboration de l’Orchestre de l’Opéra Royal, Marie Lys nous replonge dans quatre des plus intéressantes cantates profanes du jeune Haendel, œuvres de jeunesse d’un compositeur qui voyageant dans la péninsule en capte avec une rapidité et une acuité stupéfiantes les codes, les modes et les accents pour les transcender dans des compositions où éclatent une fraicheur d’écriture et une richesse mélodique immédiatement reconnaissables.
Dominique Fernandez a consacré il y a quelques années un intéressant ouvrage à la figure de Gian Gastone de Médicis (Le dernier des Médicis, Grasset, 1994), personnage éminemment complexe mais très probable initiateur en 1706 du premier voyage du jeune Haendel en Italie. Un fécond premier séjour fera naître quelques œuvres majeures au fil des passages du compositeurs dans les principales villes de la péninsule, de Naples où il fait créer sa sérénade Aci, Galatea e Polifemo (juillet 1708) à Venise où il donne pour la première fois une représentation d’Agrippina au teatro San Giovanni Grisostomo à la fin décembre 1709.
En parallèle de ces œuvres majeures, Haendel compose d’a priori plus modestes cantates profanes destinées à agrémenter les conversazioni de l’Académie d’Arcadie, regroupant figures en vue, artistes et intellectuels romains, et comptant en ses rangs Alessandro Scarlatti (1660-1725) ou encore Arcangelo Corelli (1653-1713). C’est à cette période romaine de la jeunesse du compositeur qu’il faut rattacher la cantate Il delirio amoroso, sans doute la plus connue des quatre présentes sur cet enregistrement et reconnaissons-le à la fois la plus virtuose et la plus mélodique. Gracile d’un bout à l’autre de son développement, musicalement inventive tout au long de ses dix mouvements, l’œuvre met particulièrement en valeur la voix de soprane, de sa ductilité et de l’expression d’une agilité fluide dessinant une ligne vocale claire et majestueuse, où déjà se décèle la capacité de saisissement dont Haendel saura faire preuve dans ses œuvres majeures plus tardives. Dès l’introduction, le rythme est aérien, le hautbois léger et limpide, et l’ensemble prends des accents savamment solennels et pompeux, évanescents et mousseux, venant rappeler avec plus d’élégance et moins de battage le style des fastes curiaux à venir. Marie Lys s’empare de ces partitions avec une aisance souveraine, voix ronde et claire, se lovant dans les italianismes de la composition dès le recitativo Da quel giorno fatale, avant de délivrer un sublime Un pensiero voli in ciel, rivalisant à la fois avec violon et hautbois dans une tenue de note longue et parfaitement stable, ou en des volutes vocales souples, révélant une fois encore toute la malléabilité vocale dont elle est capable. C’est bien dans les arias de cette cantate que Georg Friedrich Haendel se plait à exposer la variété de son style d’écriture et une maîtrise de composition faisant déjà preuve de la plus grande des maturités, à l’exemple de son Per te lasciai la luce, plaintif et doloriste avec violoncelle obligé venant souligner la gravité d’un aria devenu un classique des premières œuvres du compositeur. Changement de registre, encore une fois, pour le troisième aria que constitue le Lascia omai le brune vele, champêtre, à la fois plus enlevé et d’une plus pure simplicité formelle que les précédents, avec introduction par un solo de flûte, instrument qui ne cessera d’accompagner la déclamation de Marie Lys sur cet air. L’évidence de la ligne instrumentale, d’une apparente simplicité et toute au service de la voix apparaît déjà dans cet aria comme une caractéristique majeure de l’écriture du compositeur.
Quittant ces si enjôleuses susurrations, le disque glisse vers des tonalités plus rugueuses, plus terriennes avec la cantate Sans y penser (HWV 155), unique et rare cantate de Haendel en français crée sans doute en septembre 1707 par Margherita Durastanti (décédée en 1734) et tirée du Recueil d’airs sérieux et à boire publié par Christophe Ballard en 1705 pour les deux premières ariettes. S’en suit une brunette dont la trace se retrouve dans un autre recueil de Ballard publié l’année précédente (1704). Si Haendel reprend le principe de l’écriture en style français à trois temps, avouons qu’il apparaît moins séduisant, moins flamboyant dans cette composition qui sonne plus comme une révérence que comme une affirmation personnelle. Une lamentation sur l’évanescence du plaisir et du bonheur dont nous retenons essentiellement Petite fleur brunette, sur laquelle Marie Lys fat preuve d’une grande fluidité de diction et le touchant récitatif Vous qui m’aviez procuré, à la tonalité plus grave et triste, alors que l’aria Nos plaisirs seront peu durables se goûte pour l’emportant accompagnement au clavecin de Chloé Guillebon.
C’est aussi pour Margherita Durastanti et en cette même année 1707 que fut composée par Haendel la cantate Un’alma innamorata, caractéristique de la capacité du jeune Haendel dans ce premier séjour italien à capter l’essence de la musique de la péninsule et à se l’approprier, à l’exemple de ce Quel povero core, expression saisissante du cœur succombant face aux tourments amoureux et occasion pour Marie Lys de nous enivrer d’une déclamation doloriste du plus bel effet et de déployer des tonalités vocales plus graves et tout aussi maîtrisées que dans son registre haut. Souffrante et déchirante, elle emporte aussi les suffrages dans ce registre sépulcral. Mais très vite Haendel se ressaisit et revient à des intentions plus insouciantes, gratifiant l’entrée de son deuxième aria, Io godo, rido et spero, de cordes tendues, nerveuses et franches, comme une résurrection après la lamentation. Une simplicité d’écriture mais une efficacité de style que n’aurait pas désavouée Vivaldi à la même époque.
Se glissant dans les partitions écrites pour la Durastanti, Marie Lys s’empare enfin de Crudel tiranno amor, cantate plus tardive, écrite alors que le compositeur est à Londres et à l’occasion d’un concert de bienfaisance de la chanteuse à l’été 1721. Evolution de l’écriture de Haendel soulignable, celle-ci ayant depuis son premier séjour dans la péninsule acquis ces accents de luxuriances que nous lui connaissons, offrant à Marie Lys l’occasion de déployer des aigus élancés où elle révèle une détermination et une souplesse la rendant à même actuellement d’aborder toutes les pages du répertoire haendélien. Le deuxième des trois arias, O dolce mia speranza est une occasion supplémentaire de s’emparer d’une partition dans laquelle Georg Friedrich Haendel s’avère à la plénitude de sa maturité.
Pierre-Damien HOUVILLE
Technique : enregistrement clair et équilibré, pas de commentaires particuliers.
NB : Et faut-il s’attarder sur une pochette assez étrange, proposant le visage triste de Marie Lys avec un arrière-plan de fougères tropicales et un python en guise d’écharpe ? Nous avons connu le label bien mieux inspiré en matière de pochette de ses enregistrements.
Étiquettes : Château de Versailles Spectacles, de Guillebon Chloé, Haendel, Jarry Gaëtan, Lys Marie, Muse : or, Orchestre de l'Opéra Royal Dernière modification: 12 octobre 2026

