Rédigé par 7 h 48 min CDs & DVDs, Critiques

Retiens la nuit (Couperin, Leçons de Ténèbres, Le Concert Sprirituel, Niquet – Alpha)

couperin leçons de ténèbres lalande miserere alpha front

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“Couperin, Leçons de Ténèbres ; Delalande, Miserere”

Louis CHEIN (1637-1694)
Missa Pro Defunctis : Introït

François COUPERIN (1668-1733)
Première Leçon de Ténèbres à voix seule

Marc-Antoine CHARPENTIER (1643-1704)
Répons de Ténèbres : Unus ex discipulis meis, H.114

François COUPERIN
Deuxième Leçon de Ténèbres à voix seule

Marc-Antoine CHARPENTIER
Répons de Ténèbres : Eram quasi agnus, H.115

François COUPERIN
Troisième Leçon de Ténèbres à deux voix

Marc-Antoine CHARPENTIER
Répons de Ténèbres : Una hora non potuistis vigilare mecum, H.116

Michel-Richard DE LALANDE (1657-1726)
Miserere

Le Concert Spirituel :
Solistes (dessus) : Marie-Pierre Vattier, Aude Fenoy, Alice Gley, Agathe Boudet, Gwenaëlle Clémino, Marie Griffé, Laurence Pouderoux
Musiciens : Tormod Dalen (violoncelle), Jukka Rautasalo (viole de gambe), Bruno Helstroffer, Caroline Delume, Marie Langlet (théorbes), François Saint-Yves (orgue positif)

Hervé Niquet, direction

1 CD digipack, Alpha / Outhere,enregistré en octobre 2024 dans la chapelle de Conflans à Charenton-le-Pont, 70’58

Cela fait près de 10 ans qu’Hervé Niquet donne ces Leçons de Ténèbres en concert, et nous y avons assisté à plusieurs reprises, le plus récemment dans la Sainte-Chapelle. Mais c’est là un enregistrement tout à fait énigmatique, que celui des Leçons de Ténèbres de Couperin et du Miserere de Lalande, qu’ Hervé Niquet nous livre enfin au disque, après plus de dix ans, voire plus, que Le Concert Spirituel propose cette version rare et inédite des Ténèbres de François Couperin.

Certes, les versions transcrites pour d’autres tessitures que les dessus sont légion : contreténors, ou plus récemment ténor et basse-taille, entre autres. Mais chanter ces leçons à deux voix, ou pour voix seule, si délicates, si difficiles, si ornées, par un chœur est une performance absolument téméraire. Hélas, les notes de programme de Jean-Yves Patte ne nous disent rien que nous ne sachions déjà : qu’au fur et à mesure du règne de Louis XIV les ténèbres se font spectacle mondain, l’Opéra étant fermé ; que l’on y retrouve les cantatrices de l’Académie Royale de Musique ; que les courtisans s’y pressent et que le clergé y voit matière à redire. On ne sait d’ailleurs trop pourquoi Jean-Yves Patte se hasarde à dire que le règne de Louis XV retourne vers des formes plus empreintes de mysticisme. Celles de Michel-Richard de Lalande, tout aussi sublimes, et dont d’ailleurs le “Miserere” sert d’accompagnement ou de complément à ce disque, datent des alentours des années 1730 et montrent bien la permanence du genre. Joseph-Hector Fiocco de même, dans les années 1730 et plus brillant avec notamment son violoncelle, appartient également à cette grande tradition. On ne mentionnera même pas des choses plus Régence ou de fin de règne, comme Jean-Baptiste Gouffet ou Nicolas Bernier, qui sont plus contemporains de la partition de Couperin et de très nobles factures.

Mais quoi qu’il en soit, on aurait préféré en savoir surtout davantage sur l’approche d’Hervé Niquet, qui nous dit qu’avec ces chanteuses, connaissant, je cite, « les moindres recoins de ces partitions si complexes », il a voulu recréer la vie d’un monastère où, loin de l’abbaye de L*** (Longchamp) où les chanteuses de l’Opéra se faisaient entendre, les moniales elles-mêmes tentaient d’interpréter ces œuvres pour solistes. Or, avec tous ces mélismes, ces ornements, cette ligne ciselée, presque gothique dans sa dentelle, il s’agit d’un pari un peu fou.

Disons-le tout net, Marie-Pierre Vattier, Aude Fenoy, Alice Gley, Agathe Boudet, Gwenaëlle Clémino, Marie Griffé et Laurence Pouderoux relèvent le défi. Avec une intensité, une précision et un brio absolument admirables. Mais alors pourquoi des réserves ? Elles sont de trois ordres.

La première : pourquoi diable, si l’on part dans un petit monastère de province, ce continuo diablement étoffé ? Le violoncelle de Tormod Dalen et la viole de gambe de Jukka Rautasalo sont captés bien trop en avant et interagissent trop fortement avec la ligne vocale, submergeant même parfois les choristes. De même, trois théorbes, Bruno Helstroffer, Caroline Delume et Marie Langlet, en dépit de leur accompagnement inspiré, n’est-ce pas là beaucoup de cordes pincées, et presque autant que dans une fosse d’opéra pour une tragédie mise en musique ? Enfin, l’orgue positif de François Saint-Yves, qui parfois était tenu en concert par Hervé Niquet (qui d’ailleurs alternait parfois avec le clavecin pour apporter de la variété), est quant à lui trop discret. On aurait aimé, dans l’ombre, simplement une viole de gambe et un grand orgue, cela aurait été plus cohérent.

Deuxième réserve : les tempi. Ayant pu assister à certains concerts sur ces nombreuses années — et en témoigne d’ailleurs cette captation vidéo que nous vous fournissons en illustration —, Hervé Niquet, petit à petit, a accéléré la pulsation, réduit les silences, privilégié la lumière aux ténèbres. D’ailleurs, la jaquette de l’enregistrement, bleutée, avec ses reflets, est un peu celle d’une aurore boréale. Il y a trop de lumière dans ces ténèbres et pas assez de souffrance. Elles sont transparentes, claires, lumineuses. Et le chœur de moniales des sept sopranos les tire vers un lendemain éthéré, plutôt que dans ces ténèbres où petit à petit, sur les chandeliers liturgiques, s’éteignent les bougies.

Troisième réserve, qui va de pair avec la précédente : la ligne est privilégiée très largement aux mots. Ceux qui, comme nous, apprécient des leçons de ténèbres quasi déclamées, maniaquement soucieuses de prosodie, jouant mot à mot sur l’admirable texte des Lamentations, en seront un peu pour leurs frais, car on songe en écoutant ces exquises voix un petit peu aux Demoiselles de Saint-Cyr d’Emmanuel Mandrin. C’est assez cantique, mais dans la Première Leçon, où sont-elles toutes ces dissonances, toutes ces hésitations, cette brutalité ? On commence à entendre les lettres hébraïques, superbement ornées, et là encore le continuo intervient, mais peut-être de manière plus judicieuse qu’ailleurs.

Et l’on attend, l’on attend les larmes, l’on attend la nuit, on attend le mépris. Mais ce “Plorans ploravit in nocte” avec les entrelacs sensuels de la viole ne nous apporte que douceur et rondeur. Ce sont des pleurs presque souriants, ceux peut-être d’une résignation presque bénie. Certes, à sept, il est terriblement difficile de jouer sur chaque mot, mais tout de même. Le paradoxe étant qu’en revenant à la communauté de moniales, l’atmosphère générale qui se dégage de ces ténèbres est somme toute extrêmement mondaine.

Idem dans la sublime Troisième Leçon à deux voix, où les effluves se font virtuoses, extraverties, presque jubilatoires, dès la première lettre “Jod”. Il y a une extraordinaire tenue, une fraîcheur dans la ligne mélodique, que l’on ne peut s’empêcher de louer, mais tout simplement, ces ténèbres annoncent déjà, dès chaque première note, les promesses de l’aube.

Le Miserere de Michel-Richard de Lalande, que l’on propose souvent en complément de par sa proximité stylistique, soulève moins d’interrogations, preuve que cela est possible. Le premier verset, “Miserere mei, Deus, secundum magnam”, c’est cette fois-ci prendre le temps des chromatismes et de la douleur. C’est une interprétation plus terrienne, plus posée, plus démonstrative mais aussi plus visuelle. Magnifique “Amplius, lava me ab iniquitate mea” (lavez-moi de plus en plus de mon iniquité), où les rythmes se font coulants, comme cette ombre qu’on imagine dans un bassin.

De même, “Asperges me hyssopo, et mundabor” (vous m’arroserez avec l’hysope). Limpide et d’une douceur touchante. Là encore de très belles cordes que décidément l’ingénieur du son aime mettre en avant. Et puis des passages absolument admirables comme le “Libera me de sanguinibus”, où l’on retrouve cette intensité et cette cohésion, ces effluves irrépressibles qui ont fait la réputation d’Hervé Niquet, notamment dans le répertoire des motets de Mademoiselle de Guise de Marc-Antoine Charpentier.

Alors, Hervé Niquet nous confie que d’habitude, enregistrer un disque est, je cite, « pour lui, une véritable épreuve de stress, de concentration, de fatigue et de tension parfois. (…) Il ne fut rien de tout cela lors de l’enregistrement de ce disque (…). » C’est cette familiarité avec les pièces et l’évolution de dix ans de travail, de concerts, de lecture vivante de ces œuvres qu’Hervé Niquet nous donne enfin à goûter, et l’on avouera que l’on aurait tant aimé qu’il les enregistre plus tôt. Pour pouvoir comparer ce cheminement du désespoir à la confiance, des lamentations jusqu’au cri de foi. Une énigme dans le clair-obscur nous illumine davantage au lustre qu’à la tremblotante lueur des bougies.

 

 

Viet-Linh Nguyen

Technique : Légère réverbération des voix, mais hélas, continuo capté de trop près et trop proéminent, avec un problème d’homogénéité entre les parties vocales et les parties instrumentales. L’enregistrement a pourtant été effectué en octobre 2024 dans la chapelle de Conflans à Charenton-le-Pont, mais on a l’impression que les instruments sont beaucoup moins réverbérés et que la prise de son déséquilibrée les fait entendre trop fort.

 

 

Étiquettes : , , , , , , Dernière modification: 30 mars 2026
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