
“From Silence”
Œuvres de Tobias Hume (c. 1569-1645), Georg Philipp Telemann (1681-1767), Marin Marais (1656-1728), Johannes Schenck (1660-1712), Carl Friedrich Abel (1723-1787), Jean-Sébastien Bach (1685-1750), Francisco Tárrega (1852-1909), Gabriel Fauré (1845-1924)
Miguel Bonal, viole de gambe
Jérémy Nastasi, archiluth
1 CD digipack Alpha / Outhere, enregistré à la Capilla de la Esperanza de Barcelone en janvier et septembre 2024, 60’57
Né en 1999 à Saragosse, Miguel Bonal a étudié la viole de gambe dans la classe d’Emmanuel Balssa. Il a également travaillé avec des maîtres tels que Guido Balestracci, Marianne Muller, Myriam Rignol, Vittorio Ghielmi ou encore Wieland Kuijken.
Voici un CD qui doit se laisser apprivoiser. On passera sur cette jaquette aux allures de visuel d’agence de voyage : le jeune gambiste, en t-shirt au soleil couchant, joue sur la plage, sous un ponton, les pieds nus dans le sable. D’ailleurs, on ne distingue pas très bien sa belle viole à sept cordes (d’après Colichon) signée Mathieu Pradels (Paris, 2023) à cause du contre-jour laiteux.
À la première écoute, ce florilège de pièces traversant les siècles comme les pays se révèle avant tout aussi sinueux que lent, un brin poseur. Presque appuyés, les passages obligés et célèbres, comme “Les Voix humaines” de Marin Marais, s’étirent, s’étiolent, se perdent un peu dans leurs lamentations. L’interprète s’abandonne à sa propre rêverie, et la relative discrétion de la ligne mélodique, peu marquée sur les temps forts, privilégiant la mélodie sur les doubles cordes, renforcée par une captation pudique et un peu lointaine, accentue cette impression d’ailleurs.
Rassurez-vous, le CD ne fut pas enregistré sur la plage, mais à la Capilla de la Esperanza de Barcelone. C’est une captation, d’ailleurs, qui ne rend pas pleinement justice à l’instrument ni à l’interprète. Trop lointaine, un petit peu approximative, on est loin de celle du label Ricercar pour l’intégrale Marais de François Joubert-Caillet par exemple, à la fois chaleureuse et viscérale.
En réécoutant à plusieurs reprises ce voyage, on y trouve çà et là d’incroyables instants de poésie. C’est un disque qui mérite d’être entendu dans la durée, et non pièce par pièce, car pris séparément chaque mouvement s’avère souvent imparfait ou un peu décevant. Prenons la Sonate en ré majeur (TWV 40:1), issue de Der getreue Music-Meister de Telemann : magnifique en Andante, lyrique et souple, mais les graves ne bondissent pas assez, les silences sont trop longs, segmentant la ligne, rompant le charme. Les notes s’éteignent vite en fin de phrase, malgré une pulsation si débonnaire, ce qui est paradoxal. Le premier Vivace, d’une douceur élégante, se montre peu joueur, refuse l’espièglerie. Superbe Arioso en revanche, inspiré, au chromatisme mystérieux. Autre très beau moment : l'”Arpeggiata” de Carl Friedrich Abel, issue du manuscrit Drexel. Ce clapotis, cette brise… on a l’impression d’un voile léger et transparent soulevé çà et là par le souffle impertinent du vent. Les nuances, les inflexions, le balancement : tout y est, et l’on découvre effectivement un jeune instrumentiste de talent.
À l’inverse, la transcription pour viole de la Suite n°2 pour violoncelle (BWV 1008) de Bach — chose déjà tentée dans son intégralité par Paolo Pandolfo avec nervosité (Glossa), ou par Myriam Rignol avec classicisme (CVS) — était trop ambitieuse comme plat de résistance. Trop contemplative, trop extérieure, elle s’ouvre sur un Prélude d’une joliesse un peu ennuyeuse. La Sarabande, étonnamment un peu trop sautillante, ne sait pas conjuguer noblesse et mélancolie, tandis que la Courante se presse et dévale. L’autre Sarabande sait enfin, par la suite, trouver les mots dans le silence.
On admirera les pièces du XIXe siècle, comme ce “Recuerdos de la Alhambra” de Francisco Tárrega, enregistré très différemment avec réverbération, mais sur lequel on ne s’attardera pas puisqu’il n’est pas baroque ; de même que le “Après un rêve” final de Fauré, confié à Jérémy Nastasi à l’archiluth en accompagnement, et dont on regrette presque qu’il n’y ait pas eu davantage de ces transcriptions. Pour en revenir au baroque, on saluera les pizzicati souriants de “Love’s Farewell” de Tobias Hume et le lyrisme un peu sentimental de l’Adagio en ré majeur d’Abel, mais qui, là encore, se perdent un petit peu dans trop de silences et dans les méandres connus de l’artiste seul.
En définitive, voici un enregistrement inaboutie mais sincère. Il propose à la fois du très célèbre (la transcription de la Suite n°2 pour violoncelle de Bach ou encore “Les Voix humaines” de Marin Marais) et des choix beaucoup plus personnels, telles les transcriptions de Hume ou les passages d’Abel, mais l’inspiration demeure parfois inégale, et l’on attend les prochains projets de ce gambiste à suivre sur les prochaines années.
Viet-Linh Nguyen
Technique : captation manquant à la fois de relief et de proximité.
Étiquettes : Alpha, Bonal Miguel, Muse : argent, Outhere, viole de gambe Dernière modification: 16 avril 2026
