
La Messagère
XVIIème-XXIème siècles, un portrait de la viole de gambe
Sieur de Sainte-Colombe,
Manuscrit de Tournus (vers 1690)
Suite en Ré mineur
Philipe Hersant (né en 1948)
L’Ombre d’un doute (2008)
Fanfare
Claire Mélanie Sinnhuber (née en 1973)
La Dame d’onze heures (2022)
Philippe Hersant
L’Ombre d’un doute (2008)
La Messagère
Nicolas Hotman ou Hauttemant (mort en 1663)
Suite en Ré mineur (Manuscrit de Cracovie)
Marin Marais (1656-1728)
Pièces à une et trois violes, quatrième livre (1717)
L’Arabesque
Philippe Hersant
L’Ombre d’un doute (2008)
La Harpe d’Orphée
Suite en Sol mineur
Sieur Demachy (mort en 1692) Pièces de violle (1685), Prélude
Marin Marais, Pièces à une et deux violes, premier livre (1686)
Sieur Demachy, Pièces de violle (1685), Gavotte, Menuet
Philippe Hersant
L’Ombre d’un Doute (2008)
Les Esprits
Marin Marais
Pièces à une et deux violes, premier livre (1686)
Suite en Ré majeur
Lucile Boulanger, basse de viole de François Bodart (Belgique, 2006) d’après Joachim Tielke (Hambourg, 1699). Montage à 6 & 7 cordes selon les pièces, archet de Luis Emilio Rodriguez Carrigton
1 CD digipack, Alpha / Outhere, 2024, 77′
C’est une publication tardive, car nous avions délaissé ce disque, où une part non négligeable du programme n’entre pas dans notre champ de couverture. Mais en ces premiers frémissements du printemps qui s’annonce, nous avons exhumé cette critique, d’un album attachant.
Ni progrès ni déclin ! Prendre la viole de gambe pour ce qu’elle est et pour les émotions qu’elle est capable de procurer, au-delà des raccourcis et des stéréotypes enclins à la figer dans une époque donnée. Telle est la volonté de Lucile Boulanger qui avec cet album et après s’être aventurée dans les chemins plus balisés de Bach et de Abel ambitionne que son archet soit trait d’union entre œuvres pour viole attendues, celles de Marin Marais ou de Monsieur de Sainte Colombe et œuvres inattendues, plus contemporaines, à l’exemple des compositions signées pour l’instrument par Philippe Hersant (connu du grand public pour ses compostions dans le domaine théâtral, ou encore les films de Nicolas Philibert).
Lucile Boulanger, cette année récompensée par les Victoires de la Musique, fait partie de cette génération de violistes, à laquelle nous pouvons notamment associer Salomé Gasselin, empoignant la viole dans toute l’étendue de son répertoire et avec une saine envie d’en explorer les capacités mélodiques, cette capacité assez propre à l’instrument de mêler un fond caverneux et grainé prenant à une ligne supérieure plus mélodieuse, aérienne, sensuelle. Il ne s’agit pas pour Lucile Boulanger de « dépoussiérer » un répertoire, terme galvaudé, impropre, anachronique, pas plus que « sacraliser » des compositions contemporaines en les jouant sur un instrument vu, perçu comme attaché à un répertoire allant de la fin de la Renaissance aux débuts du Baroque. Non, la viole chez Lucile Boulanger est à prendre pour ce qu’elle est, pour la palette de sonorités qu’elle est capable de produire, pour l’expressivité pouvant s’en dégager, pour les émotions qu’elle procure, sur un répertoire ancien comme plus contemporain.
Ne tergiversons pas outre mesure pour affirmer que sur cet aspect, ce disque constitue une réelle réussite et qu’il peut s’apprécier en faisant fi des œuvres et des compositeurs constituant le programme. Un aspect que l’on peut en effet laisser de côté, du moins un temps, pour en goûter et en savourer l’atmosphère. Une plongée homogène, intimiste et introspective aux fondements d’un instrument qui sous l’archet de la gambiste révèle sa personnalité, s’autonomise de l’image d’ancêtre du violoncelle auquel il est encore souvent associé. Oui, la viole n’est pas qu’un instrument de ligne de basse et émerveille aussi en soliste, conjuguant les lignes mélodiques, mariant les sensations, en un mot transcendant les notes pour émouvoir l’auditeur et s’ajouter à la liste, au final pas si étendue, des instruments capables de nous transporter par la seule écoute de leur son en soliste.
Comme une mise en exergue de l’instrument, non pas triste, mais mélancolique, spleenesque. Et à y regarder de plus près cette déclinaison des différentes facettes de la viole de gambe prend en effet avec Lucile Boulanger les chemins de bien des compositeurs à des époques différentes. Comme nous l’énoncions, il y a sur cet enregistrement les attendus, Monsieur de Sainte Colombe notamment avec la Suite en Ré mineur tirée du Manuscrit de Tournus (vers 1690), dont les notes, jamais enjôleuses, ne cherchant pas la séduction aguicheuse de l’instant, révèlent leur structure, leur subtile architecture, pour pénétrer au cœur. Il y a dans cette suite de Monsieur de Sainte Colombe une intériorité un peu monacale, caverneuse dans son Allemande, hivernale, neigeuse et cotonneuse dans sa Courante mais d’où se dégage un profond sentiment de sérénité, un apaisement de l’âme et la beauté primaire de l’épure, comme dans cette Sarabande, réduite à l’essentielle, d’une beauté de voute romane. Et puis, comme une ouverture vers l’espérance et des temps nouveaux, une fugace mais dansante Gavotte, avant que celle-ci ne laisse place à une Chaconne finale exprimant avec retenue, élégance, mais affirmation tous les registres de l’instrument.
Un joyau minéral de la fin du XVIIème siècle que Lucile Boulanger met en regard avec L’Ombre d’un Doute, composée en 2008 par Philippe Hersant. Et point de doute, le mariage prend entre ces deux œuvres que plus de trois siècles séparent tant Philippe Hersant s’est approprié tout le registre et l’expressivité de l’instrument, ne cherchant pas plus à copier vulgairement les sonorités anciennes qu’à y plaquer artificiellement des schémas contemporains préétablis. Sa Fanfare déployée sous le seul archet de Lucile Boulanger fonctionne, suggère habilement, éveille nos sentiments et si l’œuvre de Philippe Hersant, divisée en cinq mouvements se trouvant à cinq moments différents du disque prend une dimension supplémentaire, c’est assurément dans son second mouvement, éponyme du disque, avec cette Messagère, où la viole se fait orientalisante, évoquant la splendeur extatique et apaisante d’un lever de soleil dans le désert, comme une promesse de l’aube, un futur plein d’espoirs. Une œuvre qui prendra des tonalités plus sombres, plus tendues et hésitantes avec le troisième mouvement, les Ombres, là encore belle appropriation des capacités de l’instrument, avant un nouveau sommet quand la Harpe d’Orphée, toute en pizzicati et en fluides ondulations ne vienne sublimer la composition, qui se conclue avec Les Esprits, cinquième mouvement d’une magnifique mise en majesté contemporaine de l’instrument.
Dans sa volonté de marier les époques sans les confondre, Lucile Boulanger convoque aussi quelques noms plus discrets du répertoire pour viole, à l’exemple de Nicolas Hotman (mort en 1663), compositeur parisien originaire de Belgique dont nous retiendrons présentement un Ballet virtuose, révélateur de sa connaissance des capacités de l’instrument et faisant suite à un prélude joliment plaintif et doloriste du Sieur Dubuisson, compositeur à la biographie nébuleuse, mais qui pourrait bien être le compositeur Jean Lacquemant (du moins si l’on en croit le gambiste Jonathan Dunford).
Nicolas Hotman qui compta dans ses élèves à la fois le Sieur Demachy (mort en 1692) et le fort connu Marin Marais (1656-1728), autres musiciens de violes attendus et présents sur cet enregistrement. De Marais nous apprécierons une Arabesque, tirée de ses Pièces à une et trois violes (Quatrième livre, 1717), légère, joyeuse et d’une grande modernité de composition, avec notamment une envolée finale d’une grande allégresse, ou encore les plus classiques, mais tout aussi savoureuses pièces concluant le programme, dont une belle Chaconne issue des Pièces à une et deux violes (Premier Livre, 1686). Demachy, présent au travers d’un Prélude issu de ses Pièces de Violle (1685), d’une Gavotte et d’un Menuet issu de ce même recueil s’avère un compositeur plus austère, plus sombre que Marais, dont la richesse de composition brille aussi par contraste.
Mais dans ce portrait de la viole de gambe au travers des siècles, après un mariage heureux avec les compositions de Philippe Hersant, fin connaisseur du répertoire baroque au point de faire quelques liaisons avec le Monteverdi de l’Orfeo, Lucile Boulanger s’aventure également auprès de deux compositeurs lui ayant dédié une de leur composition. C’est le cas de Gérard Pesson (né en 1958) pour une Fugitive (2024) explorant sensiblement les tonalités sombres de l’instrument, dont les sonorités savent se muer en sentiments d’angoisse et de frayeur, mais aussi avec La Dame d’onze heures de Claire-Mélanie Sinnhuber (2022, et dont l’élision dans le titre provoque une particularité sonore déjà apte à nous étonner) explorant chez la viole les tensions pouvant surgir de l’instrument, les montées chromatiques et les sentiments de tension haletante, comme dans une volonté de recherche des marges expressives dont les dissonances tranchent, dans une certaine disharmonie, avec le reste de l’enregistrement.
Au-delà de cet éventail, dont quelques courant d’air pourront laisser plus froids, avouons bien que Lucile Boulanger et sa viole parviennent à ce que le temps s’arrête le temps d’un disque. Là où la modernité ne serait qu’évolution, mutation, la musicienne nous convainc de l’ancrage et de l’immuabilité d’un instrument qui au-delà des modes perdure et nous émeut, présent et intemporel.
Pierre-Damien HOUVILLE
Technique : captation chaleureuse et fidèle au timbre de l’instrument.
Étiquettes : Alpha, Claire-Mélanie Sinnhuber, Demachy, Gérard Pesson, Marin Marais, Muse : argent, Nicolas Hotman, Outhere, Philippe Hersant, Pierre-Damien Houville, Sainte-Colombe, viole de gambe Dernière modification: 3 mars 2026
