Rédigé par 7 h 50 min CDs & DVDs, Critiques

Turlupinades (Jadis & Naguère, Les Lunaisiens, Marzorati, Daviet, Dubois – Seulétoile)

Lunaisiens pochette

Lunaisiens pochette

“Jadis & Naguère”

Jadis et Aujourd’hui (paroles de Panard, musique de Jean-Joseph Mouret, 1726)
Frédégonde et Brunehaut (paroles d’Edouard Ripault, sur l’air de La Cruche, 1873)
Chanson de Roland (Paroles d’Alexandre Duval, musique d’Etienne Nicolas Méhul, 1804)
La Mort de La Palice (anonyme, 1526)
Le Vieux Château des Ardennes (paroles de Cazotte, 1788)
Vive Henri IV (anonyme, sur l’air des Tricotets, 1581)
Naissance de Louis XIV (paroles de Saint-Amant, 1643)
La Rupture avec Montespan (anonyme, sur l’air Le Traquenard, 1680)
La Mort du Roy (anonyme, sur l’air des Pendus, 1715)
Pharamond (paroles d’Emile de La Bédollière, sur l’air du vaudeville Du premier prix, 1873)
Héloïse et Abélard (paroles de Martin de Choisy, sur l’air de Malbrough, 1783)
Louis XI (paroles de Pierre-Jean de Béranger, sur l’air de Sans un p’tit brin d’amour de Dezède, 1839)
Chanson du Printemps Retourné (anonyme, d’après Pierre de Ronsard, 1586)
Monsieur et Madame Denis (paroles de Désaugiers, sur l’air de Premier mois de mes amours, 1808)

Les Lunaisiens :

Jenny Daviet, soprano
Cyrille Dubois, ténor
Arnaud Marzorati, baryton et direction artistique

Chœur Audomaria (dir. Adélaïde Stresser)

Valentin Seignez-Bacquet, violon
Claire Ombeline Muhlmeyer, flûte à bec et saqueboute
Christophe Tellart, vielle à roue, flûte à bec et cornemuse
Noé Bécaus, viole de gambe
Thomas Vincent, guitare baroque
Pernelle Marzorati, harpe

 1 CD digipack, Seulétoile, 2026, 64’

Les Lunaisiens poursuivent leur exploration du patrimoine de la chanson française. Après s’être arrêtés sur le répertoire de la Révolution Française[1], la période napoléonienne[2], et embrassé plusieurs facettes d’un dix-neuvième siècle pour le moins fécond[3], nos archéologues de la chanson française, délaissant quelques détours récents du côté de Georges Brassens et de Boris Vian, remontent le temps avec ce nouvel album faisant la part belle aux chansons où l’évènement historique sera vu sous le prisme de la complainte populaire, de la saillie de cabaret et de l’hymne de bistrotiers et dont le titre emprunte à un recueil de Paul Verlaine.

La chanson populaire n’a pas eu souvent les honneurs de la postérité. Toutefois il ne faut pas négliger un répertoire révélateur d’une vision populaire, avec ce qu’elle peut avoir de parti pris, de raccourcis, mais ô combien symptomatique d’un ressenti largement diffusé dans la population. Chanter la chanson, c’est chercher ce qu’elle rend audible, quasiment palpable, ressusciter des accents de vérité brute et d’humour corrosif.

Arnaud Marzorati et ses Lunaisiens s’inscrivent ainsi dans le droit fil de quelques aînés, Marc Ogeret, Jean-Roger Caussimon, Marc Robine ou en moins politisé et plus historiquement informé le Poème Harmonique ou Doulce Mémoire.

Arnaud Marzorati débuta sa carrière par un répertoire plus institionnel (chez Mozart notamment) mais son intérêt pour le patrimoine de la chanson française naquit, de son propre aveu, par la découverte de l’Histoire de France par les chansons de France Vernillat et Pierre Barbier (Max Fourmy, 1982), abrégé d’une parution initiale en huit volumes, parus entre 1956 et 1961, déployant un éventail de titres allant des Croisades à la Première Guerre Mondiale, en passant par la Fronde ou encore la chanson révolutionnaire[4].

Pour ce nouvel opus, Arnaud Marzorati s’entoure de comparses connus, Cyrille Dubois, déjà de précédentes aventures, Jenny Daviet, soprane que la carrière dans des œuvres plus contemporaine fait rarement citer dans ces pages, et de quelques musiciens, dont Pernelle Marzorati à la harpe. Voilà un disque qui se déguste, tant il s’avère une porte ouverte vers la découverte non seulement de chansons, mais aussi d’auteurs délaissés, et remise en lumière d’évènements historiques dont le temps a terni la mémoire.

L’écoute apporte le plaisir de la déambulation. Elle débute avec le titre éponyme de l’album, Jadis & Aujourd’hui, ode mélancolique à la jeunesse perdue, au temps qui passe, file et s’efface. Tout le temps qui passe ne se rattrape guère, tout le temps perdu ne se rattrape plus chantait Barbara, et la “Chanteuse de Minuit” n’aurait sans doute pas dédaigné ces vers à la simplicité évidente, à la vérité immédiate. Ces couplets de Jadis & Aujourd’hui que l’on doit à François-Charles Parnard (1689-1765), prolifique auteur pour les théâtres de foire, apôtre du vers bachique et sociétaire de la première Société du Caveau (1729), confrérie chantante et littéraire comptant des membres aussi divers qu’Alexis Piron[5], Charles Collé (neveu de Regnard) et Crébillon Fils, et où l’on peut croiser Louis Fuzelier (le librettiste des Indes Galantes). Le groupe se réunit dans le caveau d’un cabaret à l’angle de la rue de Buci et de la rue Dauphine (actuel 12, rue de Buci, dans le 6ème arrondissement parisien). Cette pratique de la goguette qui fut à l’origine de bien des vers, aimables ou plus paillards et où se croisent les esprits les plus divers. Si Helvétius fut un temps des habitués, nous remarquerons que la musique du présent poème est l’œuvre de Jean-Joseph Mouret (1682-1738), compositeur introduit à l’académie royale de musique, dont nous rappelons au passage la composition des Amours des Dieux (1727), sur un livret du tout juste cité Louis Fuzelier.

Le disque dresse aussi une galerie de personnages savoureux, musiciens se délassant dans des compositions secondaires, auteurs en mal d’adoubement littéraire. Au début du siècle suivant, C’est Alexandre Duval (1767-1842), futur académicien, pourfendeur du romantique Victor Hugo, qui nous fait revivre la Chanson de Roland avec la complicité à la partition de Nicolas Méhul (1763-1817), le compositeur du Chant du Départ[6] et prolifique musicien d’un style pour le coup très romantique. Le Vieux Château des Ardennes de Jacques Cazotte (1719, mort guillotiné en 1792) s’apparente de son côté à un conte horrifique proche du roman gothique (dont Le Château d’Otrante d’Horace Walpole est contemporain). Un Cazotte de nos jours bien oublié dont on ira avec intérêt se remettre en mémoire la grande piété l’amenant à considérer la Révolution française comme la manifestation temporelle de Satan, ou bien cette fameuse « prédiction de Cazotte », très débattue en son temps.

philippe delval cyrille dubois ph delval scaled

Cyrille Dubois, cliché Philippe Delval

A la galerie des personnages, certains préférerons les sujets révélateurs de l’air du temps : de l’anonyme Vive Henri IV, œuvre très révélatrice de la popularité du souverain et de l’espérance en des temps apaisés, loin des affres des guerres de religion. La Naissance de Louis XIV, cette fois sur des paroles de Saint-Amant (1594-1661), dont nous avons loué en ces pages la vipérine verve de La Rome Ridicule (1643), procède de la même veine, celles de chansons où les sujets se montrent confiants dans la bonté du souverain appelé à régner, paré de toutes les vertus à même de conduire le royaume vers la paix et la prospérité.

Mais l’opinion n’est qu’humeurs et bien vite la situation peut se retourner, et au peuple de railler l’éviction de la Montespan de la couche royale dans La Rupture avec Montespan. « Qu’il est bas, Louis le Grand / De donner quand on reprend ! ». La bassesse est dénoncée et la verve populaire prend finalement la défense de la favorite éconduite « Même aux dépens de mon corps / J’ai bien payé ces trésors / par mille faveurs / Bien au-delà des richesses / par mille faveurs / au dépend de mon honneur ». La chanson populaire garde aussi en mémoire la lassitude d’une trop longue fin de règne. La Mort du Roy résume la vie de Louis XIV au moment de son trépas avec une cruauté lucide et savoureuse (Ecoutez mes chers amis / le très véritable récit / l’histoire de notre monarque / et vous jugerez si la Parque / a bien ou mal fait de trancher / la trame d’un prince si cher »). Une fois consumé par la maladie, rien ne lui est épargné, même le souvenir fantasmé de ses premières années (« D’abord, sur ses mamans testons / s’exerça ce maître glouton / et leur montra ses dents cruelles / Il leur déchirait les mamelles »).

Se dessine l’image d’un royaume de France qui garde en mémoire, sans doute plus que de nos jours, les exploits réels ou légendaires des souverains des temps anciens. La figure de Roland, déjà mentionnée, mais aussi celles des reines mérovingiennes Frédégonde[7] et Brunehaut, dont Edouard Ripault conte les (très) sombres exploits, les qualifiant de « drôlesses » coupables de « scélératesses », et dont les deux derniers couplets sont pour le moins explicites sur la manière dont trépassa la reine Brunehaut. Emile de La Bédollière[8] (1812-1883), continuateur au dix-neuvième siècle de l’esprit goguettier et des sociétés du Caveau précédemment évoquées, ressuscite lui la figure de Pharamond, légendaire roi des Francs, remis au goût du jour du temps de La Bédollière par Augustin Thierry.

Le pastiche n’est pas absent de ces considérations chansonnières, tout particulièrement avec cette admirable Chanson du Printemps Retourné (malheurs de l’année 1586), poésie anonyme dont on peut trouver le mordant supérieur à l’original et presque mièvre poème de Ronsard. Ici le printemps n’est synonyme que de soudure se faisant attendre et de soudards battant la campagne. Hop, en quelques vers bien sentis, Ronsard est envoyé sur les roses avec l’espièglerie ironique des Lunaisiens !

A ces textes le plus souvent enlevés Arnaud Marzorati adjoint des arrangements musicaux gracieux et légers, évitant toute surcharge, comme toute poésie qui se suffit avec une bonne scansion. Pour les partitions perdues, il ose quelques ajouts originaux, n’hésitant pas à convier quelques notes de Beethoven (on vous laisse chercher). Et quelques temps après un La Palice raillé en jocrisse tautologue, c’est bien l’humour enlevé de Désaugiers qui vient conclure cet enregistrement avec les souvenirs émus et polissons de Monsieur et Madame Denis se souvenant de leur tendre jeunesse (Comme votre joli sein / S’agitait sous le satin ! / Il était mieux qu’à présent / Souvenez-vous en, Souvenez-vous en !).

En définitive, voilà une très exaltante plongée dans la chanson d’Ancien Régime, où les Lunaisiens nous ravissent de la redécouverte des quelques belles curiosités.

 

 

        Pierre-Damien HOUVILLE

[1] France, 1789, chez Alpha

[2] Sainte-Hélène, chez Muso

[3] Que ce soit avec Révolutions 1830 1848 1871 chez Paraty, Lacenaire (également chez Paraty), ou La Comédie Humaine sur les chansons balzaciennes (chez Alpha)

[4] Ouvrage somme dont sera par la suite tiré pas moins de vingt disques vinyles (chez CAL) où parmi des interprètes multiples se retrouvent notamment les noms de Germaine Montero, Raymond Souplex, Les 4 Barbus.

[5] L’auteur de la très osée Vasta, Reine de Bordélie, que nous avions chroniquée il y a quelques années.

[6] Une œuvre encensée par Robespierre, sur un texte de Marie-Joseph Chénier, dont le propre frère André Chénier devait être envoyé à la guillotine.

[7] Epouse de Chilpéric 1er (vous savez, celui qu’était rachitique, qui mangeait des épluchures…), possiblement commanditaire d’une bonne demi-douzaine de meurtres, dont son royal mari (à Chelles, en 584), mais aussi Sigebert 1er, soit un cas assez unique de double régicide. Notons que si elle fut le sujet d’un opéra de Saint-Saens (1895), elle le fut aussi d’un plus obscur opéra baroque de Reinhard Keiser (1674-1739), Fredegunda (1715).

[8] Dont la postérité littéraire est surtout attachée à une traduction, celle de La Case de l’Oncle Tom de l’américaine Harriet Beecher Stowe.

Étiquettes : , , , , , , , Dernière modification: 19 mai 2026
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