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Didon de la farce (Purcell, Didon & Enée, de Sansal, Durham, Les Surprises, Bestion de Camboulas – Enghien-Les-Bains, 17 février 2026)

©Yann CABELLO ()
©Yann CABELLO ()

Didon & Enée © Yann Cabello

Henry PURCELL
Dido and Æneas
Opéra en trois actes sur un livret de Nahum Tate, donné pour la première fois à Londres en 1689. Textes additionnels extraits de Macbeth, The Tempest, Richard III de Shakespeare, l’Enéide de Virgile, et Le Virgile Travesti de Scarron.

Blandine de Sansal*, Didon
Grace Durham*, Enée
Clara Penalva*, Belinda et l’Esprit
Virginie Thomas, 2ème Dame et 1ère sorcière
Eugénie Lefebvre*, l’Enchanteresse
Juliette Gauthier*, 2ème sorcière et marin
Pierre Lebon, comédie et danseur
Iris Florentiny, danseuse
Aurélien Bednarek, danseur
*lauréates  du 28ème concours international de chant de Clermont-Ferrand. En résidence à la Fondation Royaumont.

Ensemble Les Surprises :
Gabriel Grosbard et Anaëlle Blanc-Verdin (violons), Charlotte Gerbitz (Alto), Matthieu Bertaud (flûtes et hautbois), Xavier Miquel (hautbois et flûtes), Lucile Tessier (basson et flûtes), Juliette Guignard (viole de gambe), Damien Pouvreau (théorbe et guitare)

Louis-Noël Bestion de Camboulas, clavecin, direction et arrangements musicaux

Pierre Lebon, mise en scène, scénographie et costumes
Iris Florentiny, chorégraphe
Bertrand Killy, création lumière
Juliette Guignard, direction générale
Construction des décors et costumes, Opéra de Limoges

Centre des Arts d’Enghien-les-Bains, 17 février 2026

“La Gloire qui te reste
Gagne à travers des miasmes
Et tu ne montres plus de toi
Que les formes infimes
De la bassesse
Si à tes aigres cris je te regarde”

Philippe Jaccottet, D’une lyre à cinq cordes (1996)

Ils s’étaient grandement amusés, et non encore rassasiés, en redemandaient ! Une affirmation quelque peu péremptoire mais résumant bien l’état d’esprit de l’association entre Les Surprises et le metteur en scène Pierre Lebon, qui après un ébouriffant et grand guignolesque Médée & Jason en 2023, mise en scène d’une parodie du Médée de Marc-Antoine Charpentier[1], remettent cette fois le couvert avec le non moins décalé Didon & Enée d’Henry Purcell. Et si la collaboration précédente lorgnait ouvertement vers la vaine parodique, avec une Lucile Richardot au sommet de son art, déchaînée, irrésistible de second degrés et de verve délicieusement outrancière, avouons que nous nous interrogions de savoir si le tandem Pierre Lebon, Louis-Noël Bestion de Camboulas allait une nouvelle fois nous emporter, sur le livret autrement moins déluré de ce Didon & Enée purcellien.

De Colchide transportons nous à Carthage pour y suivre les amours contrariés et les renoncements de la belle Didon et d’Enée, dont les mythologiques errements narrés par Virgile dessinent en filigrane les complexes relations entre Rome et Carthage, genèse légendaire des guerres puniques qui déchireront durablement les deux cités. Le tragique du livret aurait pu être un frein à l’expression de toute fantaisie, et c’est donc bien la première des réussites du metteur en scène et du chef d’ensemble que d’avoir communément réussi à insuffler dans cette œuvre lyrique humour et distanciation, s’éloignant des stigmates de la tragédie antique pour récréer une œuvre au mordant nettement plus audacieux. Car les choix de mise en scène dépeignent moins la Carthage antique qu’ils ne déportent du côté de la Londres de la fin du dix-septième siècle, populeuse et avide de spectacle, où les masques[2], spectacles mêlant musique, théâtre, danse et effets de puissantes machineries polarisent l’attention d’un large public.

Remonter ce Didon & Enée de manière originale, alors que l’œuvre est par ailleurs régulièrement donnée, passait donc par un hommage assumé et conscient au contexte de la création de l’œuvre, et se centrant autour d’un décor, qui pour être unique évite l’écueil d’être statique, se mouvant, se recomposant, tantôt gradins accueillant le théâtre des passions humaines, tantôt embarcation emportant les marins. Mais un décor qui d’une Carthage un peu abstraite se meut d’une révolution en un Colisée romain nettement plus évocateur, sans qu’aucun effet de rideau ne vienne couper l’action. Et si ce décor, à la fois simple et ingénieux se révèle l’une des belles idées de mise en scène, les costumes ne sont pas en reste. Du théâtre exacerbé des passions, il fallait conserver ce qu’elles ont de risible, et avouons-le de grotesque et d’un peu vulgaire par leurs outrances lacrymales et sanguinaires.

La galerie des personnages nous offre un bel aperçu de soulignements savoureusement décalés des personnages. Les musiciens des Surprises, comme dans le Médée & Jason intégrés au décor, et d’ailleurs s’y mouvant plus que dans le précédent spectacle, se parent d’accoutrements de dockers, de marin pêcheurs comme pour mieux souligner la pérennité de la vie portuaire, ramener la lointaine Carthage à une réalité un peu plus anglaise. Les deux sorcières (Juliette Gauthier et Virginie Thomas), très anglaises et presque archétypales dans les accents qu’elles donnent à leurs personnages, se parent de costumes à la frontière entre les béguines flamandes et le folklore Welsh, déconnectées du monde qui les entoure, arquées sur leurs principes et leurs visions. Enée, en marin faussement candide se vêt d’atours couleur pourpre, prélude sur sa destinée future et rappel du sang versé par sa main lors de la guerre de Troie. Didon, plus austère Parque, le visage blanchit, semble statufiée dans sa posture sacrificielle.

©Yann CABELLO ()

Didon & Enée © Yann Cabello

Cela surprend, détonne et si vous êtes réceptifs à l’humour décalé et l’anachronisme visuel des Monty Python (période Sacrée Graal), ou du Monicelli de l’Armata Brancaleone, vous trouverez cela aussi audacieux que savoureux. Adeptes de mises en scène plus classiques, vous risquez quelques crissements de dents et crampes d’estomac. Une mise en scène tout sauf fade, assumant son parti pris de souligner ce que cette fable peut avoir de grotesque, de satirique. Une dimension satirique que les concepteurs, et en particulier Pierre Lebon, ne recréent pas seulement dans la mise en scène de l’opéra initial de Purcell, mais développent aussi dans les arrangements et libertés prises avec le livret original. Si les masques anglais mêlaient les différentes disciplines du spectacle vivant, Pierre Lebon est allé puiser auprès de quelques célèbres auteurs pour récréer prologue et interludes à l’opéra de Purcell, insérant avec une pertinence plus au moins heureuse, extraits de l’Enéide de Virgile, ou de pièces de Shakespeare (The Tempest, Macbeth ou encore Richard III pour quelques collusions inspirées et référencées). Et quitte à exploiter cette veine satirique prenant ancrage sur l’œuvre de Virgile et très dans l’air du temps au milieu du dix-septième siècle, nous n’aurions pas été contre de plus amples développements mettant en exergue Le Virgile travesty en vers burlesques de Paul Scarron[3] (1648), trop vite évoqué, ou de l’Eneide travestita (1633) de Giovanni Battista Lalli[4]. Si Pierre Lebon ose travestir l’œuvre, le cadre imposé par le respect de la partition de Purcell empêche le spectacle de verser dans une dimension plus ouvertement parodique, plus follement déjantée dont l’idée même nous séduit.

Une audace de mise en scène qui fonde l’originalité du spectacle, qui même s’il tend à plusieurs reprises vers le théâtre, n’obère rien de la partition originale d’Henry Purcell. Car l’œuvre, concise et structurée du compositeur anglais, classique incontournable de la musique baroque opératique n’est en rien oubliée dans cette mise en scène par bien des aspects hybride. Nous avons souligné à quel point Louis-Noël Bestion de Camboulas et ses musiciens de l’ensemble des Surprises[5] semblent prendre un plaisir non feint, un amusement constant dans ces multiples audaces scéniques. Sur scène comme pour Médée & Jason, mais cette fois-ci plus dans la scène, les musiciens participent physiquement à la représentation. Et tant pis si quelques placements de musiciens hasardeux, ou un retard de mouvement peuvent nuire à de rares occurrences à la pureté de l’exécution. Tout le monde se prend au jeu, et Louis-Noël Bestion de Camboulas n’est pas le dernier, allant jusqu’à esquisser quelques pas de danse dans le tableau final de l’œuvre. Des effectifs plus nombreux auraient donné à la partition tantôt plus d’ampleur, ou plus de profondeur, mais l’on se tournera pour cela vers la déjà riche discographie de l’œuvre. Une apparente légèreté qui ne doit pas faire oublier la précision de la partition et sa portée, de l’ouverture à la française, avec un adagio évocateur comme un prélude et une attente des développements à venir, qui évolue en allegro, puis en notes fuguées, marquant l’éminence du développement tragique. Une ouverture de Purcell à la construction dense, très évocatrice et en cela d’une grande modernité. Si Purcell privilégie l’accompagnement de l’action, son soulignement, à la débauche d’intermèdes et de divertissements, il auréole son œuvre de personnages immédiatement croqués dans leur complexité au travers d’arias soulignant la complexité et la profondeur de leurs sentiments. Le premier acte, dans un palais de Carthage que n’aurait pas désavoué Flaubert, voit Didon s’épancher à sa confidente Belinda de ses tourments amoureux envers Enée, héros étranger nimbé du parfum des terres inconnues. Un premier acte réservant aux deux femmes les plus beaux passages. Clara Penalva (Belinda), nouvelle voix lauréate du concours de chant de Clermont-Ferrand campe une Belinda sensible et sage, réconfortant sa maîtresse en proie au doute sur l’aria Shake the cloud from off your brow, premier moment intense de l’œuvre. Didon, incarnée encore plus qu’interprétée par Blandine de Sansal s’avère l’une des réussites de la distribution, posant d’emblée avec Ah Belinda I’m prest with tourment l’un des moments forts de l’œuvre. Sensible, nuancée, tout en tempérance, expressive dans sa voix comme dans son jeu de scène, Blandine de Sansal confirme l’impression qu’elle nous avait fait lors de la dernière édition du Festival d’Ambronay. Une maîtrise, une clarté dans l’expression des sentiments, une évocation de l’introspection qui sait ne jamais tomber dans le lacrymal, culminant avec l’aria le plus connu de l’œuvre, le magnifique lamento When I’m laid in earth (Acte III).

Est-ce un clin d’œil à une œuvre pour la première fois représentée dans une école de jeunes filles, la Boarding School of Girls de Chelsea, la distribution de ce Didon & Enée sera entièrement féminine, y compris donc pour le rôle d’Enée, interprété par Grace Durham, voix de mezzo et tempérament scénique affirmés, apte à rendre sensible un personnage dont les sentiments oscillent entre passion et raison, les deux ne marchant que rarement de concert. Mais l’œuvre de Purcell brille aussi par ses personnages secondaires, qui font le sel de la partition, apportent un regard distancié et légèrement décalé sur l’œuvre. Particulièrement bien mis en valeur par la mise en scène, Virginie Thomas et Juliette Gauthier campent deux charmantes sorcières dont les voix, ayant des timbres nettement différenciés, s’allient avec un bonheur ravissant, en particulier sur le duo But’ere we this perform (Acte II). En Enchanteresse à la voix conjuguant souplesse, énergie et clarté, Eugénie Lefebvre, grande habituée, pour ne pas dire incontournable, des Surprises s’avère l’autre pièce maîtresse d’un plateau ayant eu l’intelligence de ne pas sacrifier la qualité vocale aux compositions scéniques. Et si nous sommes plus réservés sur des chœurs qui par contraste apparaissent souvent dégarnis et en retrait par rapport à l’importance qu’ils occupent dans ce type d’œuvre, nous soulignerons les interventions pleines de pertinence des trois danseurs immergés dans la mise en scène (Pierre Lebon, Iris Florentiny et Aurélien Bednarek).

Henry Purcell, sur un livret signé Nahum Tate (1652-1715), s’empare du récit de Virgile, et plus particulièrement de son Chant IV[6], mythe ayant le vent en poupe à l’époque (que l’on pense à la Didon de Georges de Scudéry, 1636) et qu’il contribua à populariser, le livret de Metastasio Didone Abbandonata (1724) connaissant de multiples adaptations à l’opéra, notamment napolitain (Vinci, Porpora, Jomelli, Galuppi, Traetta, Hasse…), souvent avec des développements dont l’obscurité rend en miroir hommage à la clarté, la concision et à l’évidence de l’œuvre de Purcell. Un Didon & Enée de Purcell au charme immédiat dont Pierre Lebon et Louis-Noël Bestion de Camboulas nous offre une vision débridée et joyeuse, à la fois festive et respectueuse qui ravira tous ceux qui aiment à s’amuser à l’opéra.

 

                                                           Pierre-Damien HOUVILLE

Actuellement en tournée, cette mise en scène est à retrouver le 23 avril au Théâtre de Roanne, les 11 & 12 mai au Théâtre Roger Barat de Herblay, ou encore le 8 juillet au Festival Radio France Occitanie de Montpellier.

[1] Voir notre compte-rendu de la représentation donnée à Namur en février 2024.

[2] « Masque » en anglais également, le terme dérivant du français.

[3] Auteur dont ne diront jamais assez qu’il est, au-delà de son écriture, le représentant d’une forme d’esprit sur laquelle il est impossible de faire l’impasse pour comprendre cette période.

[4] Dont les plus curieux de nos lecteurs liront aussi La Franceide, ou le mal français, en faisant bien attention de ne pas laisser le livre à portée des enfants.

[5] Qui par ailleurs sortiront en mars prochain avec Véronique Gens un album intitulé Reines, concentré des rôles de souveraines de l’opéra français du Grand Siècle. Avec principalement des œuvres de Rameau, Desmarest et Destouches.

[6] Et délaissant le Chant VI, catabase d’Enée et épisode marquant le plus les similitudes de construction avec le récit d’Homère.

Étiquettes : , , , , , , , , , , Dernière modification: 3 mars 2026
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