Written by 10 h 35 min CDs & DVDs, Critiques

Le dialogue de la Rose (D’India, Flores, Roset, Capella Mediterranea, Alarcòn – Ricercar)

Sigismondo d’India (c. 1580/82 – 1629)
Lamenti & Sospiri

Mariana Flores & Julie Roset, sopranos

Cappella Mediterranea
Margaux Blanchard, basse de viole
Marie Bournisien, harpe
Quito Gato, théorbe et guitare
Mónica Pustilnik, archiluth
Leonardo García Alarcón, clavecin, orgue et direction

2 CDs, Ricercar, 92’32.

Voici une chronique que nous avions commencé avant même la parution de ce disque, en juin ! Hélas, la procrastination nous a atteint, et nous avons eu la mauvaise idée de lire nos confrères. Il aurait été de bon ton (i) de ne les point regarder (ii) de mésestimer leur jugement. Hors, l’avalanche de louanges et de gratifications qu’a reçu cet enregistrement est plus que méritée et beaucoup a été écrit sur cet opus qui s’impose d’évidence et ferait une Muse de Noël 2021, si une telle distinction existait. Voici un double CD au minutage large (1h32, construits en deux parties, luxe discographique rare, sans autre remplissage) et cette générosité se retrouve à l’écoute. Les œuvres de Sigismondo d’India ne sont pas inconnues. Dès la fin des années 60, avec la redécouverte des Baroqueux et l’engouement pour Monteverdi, on le place souvent aux côtés du grand maître avec ses madrigaux. Mais D’India n’écrivit pas de musique instrumentale, pas d’opéras. Roi de la mélodie, on lui doit 8 Livres de madrigaux à 5 voix, et 5 Livres de Musicha a una e due voci sur basse continue, publiés entre 1609 et 1623, véritables petits joyaux miniatures qu’ont déjà sublimé le rocailleux Nigel Rogers (Virgin), ou encore Maria Cristina Kiehr (Harmonia Mundi). C’est dans les délices de ce jardin monodique, à la forme indistinctement appelée madrigal à une ou deux voix, air, monodie, extrêmement novateur pour l’époque dans son langage, que la Capella Mediterranea a également décidé de se ressourcer, pendant cette période de confinement. Leonardo García Alarcón déclare ainsi : 

« Notre objectif est d’isoler cette musique de l’univers dramaturgique que l’opéra a proposé dès ses débuts autour des années 1600 et de révéler l’élégance, la profondeur et la poésie de la musique de Sigismondo d’India, loin des frivolités du monde de l’opéra. Ce n’est pas une musique qui cherche à divertir ou à amuser. C’est une musique à penser et à réfléchir, à savourer de manière presque philosophique, comme une incursion dans les profondeurs des émotions humaines. Repartir vers le silence, mais cette fois de la main de Sigismondo d’India, est presque un chemin de purification dans le sens le plus profond du terme. Un grand cadeau pour Cappella Mediterranea après ce monde silencieux que 2020 nous a imposé. » 

C’est une réalisation incroyablement planante et épurée, d’une transparence et d’un brillant de diamant, au continuo souple et perlé (superbes cordes pincées notamment l’archiluth de nica Pustilnik et le théorbe ou guitare de Quito Gato), laissant une immense primauté aux voix, caressant les aigus et chérissant les mots. A ceux qui pensent le chef trop méditerranéen et sanguin, trop coloré et nerveux (chez Lully par exemple), ce disque inflige un camouflet par sa discrète grâce souriante, son sens du théâtre et de la respiration, sa pulsation en apesanteur. Etrangement, l’on se prend à songer de temps à autres aux mélismes des lettres hébraïques des versets des Leçons de Ténèbres couperiniennes bien ultérieures mais qui rejoignent dans leur droit angélisme l’ambiance de ce récital. 

Bien entendu, pour le chant des anges, il faut des ailes. Dès le prélude instrumental d’ “Ardo, lassa, o non ardo”, toutes les qualités interprétatives explosent : ductilité de la harpe de Marie Bournisien, dont chaque note tombe comme de la rosée, viole sensuelle, très légèrement nostalgique de Margaux Blanchard. Et dans ce climat de studiolo raffiné, les deux voix mêlées et entrelacées, aux timbres proches, troublantes et fusionnelles de Julie Roset & Mariana Flores glissent avec une hypnotique simplicité. Puis Mariana Flores délivre un “Piangono al pianger mio” à la ligne céleste, aux inflexions, nuances, ornements d’une incroyable finesse, aux contours colorés d’une miniature. Le timbre, riche et doux, très égal sur la tessiture jusqu’à un extrême aigu velouté, l’émission droite et stable et la projection dynamique du murmure au cri voilé, avec un vibratello rare marquant les passages à l’émotion bouleversante. La même esthétique et les mêmes qualités se retrouvent chez Julie Roset, à la voix un rien plus aigue et diaphane, d’une innocente pureté. Le “Io viddi in terra angelici costumi” impressionne par son récit orné et épanoui, son art rhétorique et la puissance du mot. Car l’immense réussite de cette rendition, très structurée dans sa progression tonale et la variété de ses affects, c’est la manière très personnelle de cet hymne à la vie et aux mots que Leonardo García Alarcón a offert aux mélomanes. Hommage paradoxal, où le silence et les soupirs sont rois, où le chef a su donner à la fois une épaisseur à l’atmosphère mais une légèreté de textures et de timbres, la basse de viole ou l’orgue descendent rarement dans les graves et leur assise se fait discrète, où l’objectif esthétique de pureté et de discours philosophique est pleinement perceptible. Ainsi, ce “Torna il  sereno Zefiro” porté par nos deux sopranes, au style de composition si proche de Monteverdi, sait scander ses strophes, et laisser affleurer les plaintes avant que le renouveau printanier ne soit célébré, avec un tact aristocratique, alors qu’il aurait été tellement plus aisé d’en faire une explosion jubilatoire multicolore. La grandiose et vaste lamentation de l’ “Infelice Didone” par son ampleur dramatique relègue celle de Purcell aux oubliettes, Julie Roset y est impériale, alternant désespoir, colère, monologue intérieur, peur du trépas, en un dialogue introspectif saisissant que le continuo épouse comme un moule d’argile, et soutient avec fermeté et inventivité, sabrant de coups rageurs de positifs (justement très présent dans cette pièce), le trouble de la souveraine déchue et ses états d’âme erratiques. Nous nous quittons sur ces rivages, où après nous avoir fait contempler le ciel et fait subir une quasi catharsis qui nous laisse épuisés et vidés de tant de passions, les musiciens de la Capella Mediterranea nous ramènent finalement à cette terre poussiéreuse qui reste celle dont sont faits les rêves. Même si de fait, le parcours se termine sur une note soudain dansante et optimiste, avec un “Un di solettto” bref et lumineux, à la rusticité digne des festivités de bergers arcadiens.

 

Viet-Linh NGUYEN

 

 

 

 

Étiquettes : , , , , , Last modified: 23 décembre 2021
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