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Idées heureuses (Nymphes, Virginie Thomas & Friends – l’Encelade)

Prologue
Henri Desmarets (1661-1741) : Circé,
Prélude pour la nymphe de la scène « Bornez ici votre course incertaine »,
Jean-Baptiste Lully (1632-1687) : Le Triomphe de l’Amour, Gavotte pour Orithie et ses Nymphes, Entrée des Nymphes de Diane
Jean-Baptiste Lully : Alceste, « L’art d’accord avec la nature » ; Isis, Deuxième air

Acte I
Jean-Baptiste Lully : Armide, Prélude, « Au temps heureux où l’on sait plaire » ;
Prélude, « Ah ! Quelle erreur ! Quelle folie ! »
Pascal Colasse (1649-1709) & Louis Lully (1664-1734) : Le Ballet des Saisons, « 
Me plaindrai-je toujours, Amour, sous ton empire ? »
François Couperin (1668-1733) : Premier livre de pièces de clavecin,
Les Idées Heureuses
Jean-Baptiste Lully : Proserpine, « 
Les beaux jours et la Paix sont revenus ensemble » ; Premier Air, « Que notre vie doit faire envie, Belles fleurs, charmant ombrage » ; Second air, « vaine fierté, faible rigueur » ; Le Triomphe de l’Amour, Air pour l’entrée de Borée et des 4 vents

Acte II 
André Campra (1660-1744) : Tancrède,
Menuet, « Nos plaisirs seront peu durables »,  « Règne, Amour » ; Aréthuse ou la Vengeance de l’Amour, « Sévère tyran de mon cœur,
Jean-Philippe Rameau (1683-1764): Pièces de clavecin, Les Cyclopes
François Colin de Blamont (1690-1760), Endymion, « 
Jouissez de l’heureux partage, « Dans nos forêts tout plaît, tout enchante », Loure, Rondeau, « Chantons dans ces retraites »

Entracte
François Couperin : Premier livre de pièces de clavecin, La Flore

Acte III
François Francoeur (1698-1787) et François Rebel (1701-1775) : Ismène, « 
Ô vous qui nous fîtes entendre »,
François Francoeur et François Rebel, Zélindor, roi des Sylphes, Air pour les Nymphes, « Il faut que tout seconde », Air, « Sur vos pas, par quel charme admirable »,

Jean-Joseph Cassanéa de Mondonville (1711-1772) : Titon et l’Aurore, Air lent et très doux, « Que je plains les cœurs amoureux », « Ce ruisseau qui dans la plaine »
François Francoeur et François Rebel, Zélindor, roi des Sylphes,
Passepied,
Jean-Marie Leclair (1697-1764), Scylla et Glaucus :
Serments trompeurs,
Jean-Philippe Rameau, Platée : Premier menuet dans le goût de vielle, Premier air pour les fous, « Soleil, fuis de ces lieux »

Virginie Thomas, Dessus,
Béatrice Martin, Clavecin,
Emmanuel Resche-Caserta, Dessus de violon,

1 CD digipack, L’Encelade, 2023, 70′

Premier disque de récital de la soprane Virginie Thomas, cet enregistrement reprend, à quelques nuances près, le programme du concert donné le 27 septembre dernier au Temple du Foyer de l’Âme, marquant le lancement du disque. L’occasion donc de souligner à nouveau la charmante incursion que nous offre Virginie Thomas dans le répertoire des nymphes, s’appliquant à remettre en lumières des pages pour le moins originales de rôles souvent un peu délaissés, mais qui ornent les œuvres d’une touche de fantaisie, de sagesse, voire d’une espièglerie souvent essentielle au déroulement de l’argument ou à la compréhension de la nature profonde de l’un des personnages principaux.

Et comme nous avons déjà souligné la très bonne tenue de l’ensemble, musiciens et voix, et la grâce d’une Virginie Thomas ayant au cours de sa carrière tenu à de nombreuses reprises le rôle de l’une ou l’autre de ces nymphes ou créatures aussi graciles que malignes, plutôt que de nous répéter, car l’on retrouve de manière assez homogène les qualités dudit concert au disque, explorons quelque peu davantage les textes que les librettistes de tout rang font tenir à ces sylphides peuplant les opéras entre le milieu du dix-septième et le milieu du XVIIIe siècle.

Moins légers qu’il serait possible de le penser à un premier abord, et souvent même d’une profondeur inversement proportionnelle à la durée du rôle, nombre des airs présentés sur ce disque composent également un tableau assez séduisant de la morale humaine de ces temps, où la gravité la plus désenchantée peut se chanter avec la plus déstabilisante légèreté.

Apreté de la vie et conscience de la finitude qu’exprime très bien cet extrait du Tancrède (1702) d’André Campra, sur un livret d’Antoine Danchet, bien oublié de nos jours. Collaborateur régulier de Campra, il se fit élire en son temps à l’Académie Française, élection provoquant l’ire de quelques fâcheux déçus et outrés qu’un si peu connu auteur puisse arriver à de si nobles fonctions, tempête que l’on ne qualifiait pas encore de germanopratine, mais qui inspira à Voltaire cet épigramme enlevé : « Danchet si méprisé jadis, apprend aux pauvres de génie, qu’on peut gagner l’Académie, comme on gagne le paradis ». A interpréter comme il vous plaira ! Danchet donc, qui fait dire à une dryade (Acte III, scène 4) « Nos plaisirs sont peu durables, le Destin a compté nos jours ! Ne songeons qu’à les rendre aimables, puisqu’il les a rendus si courts. Soupirons, tous nous y convie, livrons-nous à tous nos désirs, sans compter les jours de la vie, cherchons à goûter ses plaisirs. ». Une invitation à l’hédonisme, une conscience aigüe de l’éphémère et presque un appel libertin à jouir des plaisirs de la vie. Une morale avec laquelle devra composer Clorinde, la véritable héroïne de l’œuvre, dont le rôle fut tenu à l’époque par Julie d’Aubigny, la Mademoiselle de Maupin du roman du roman de Théophile Gautier (adapté au cinéma par Mauro Bolognini en 1966, avec la non moins mémorable Catherine Spaak).

Mais si Virginie Thomas rend palpable toute la dualité du texte de Danchet chez André Campra, il en est de même avec celui, plus connu, de Philippe Quinault pour l’Armide de Lully (1686), dont la Nymphe des Eaux entonne (Acte II, scène 4) « Au temps heureux où l’on sait plaire, qu’il est doux d’aimer tendrement ! Pourquoi dans les périls qui empressent, chercher d’un vain honneur l’éclat imaginaire ? Pour une trompeuse chimère, faut-il quitter un bien charmant ? » Questionnement existentiel auquel répond le chœur des Bergers et Bergères héroïques « Ah ! quelle erreur ! Quelle folie ! De ne pas jouir de la vie ! C’est aux jeux, c’est aux amours, qu’il faut donner les beaux jours ». Là encore une ode à la jouissance de l’instant présent, une injonction au bonheur et à rompre les liens entravants des conventions, qui plus de trois siècles plus tard s’écoute avec une ferveur et une urgence toute contemporaine.

Allons fureter également du côté de ce Titon et l’Aurore (1753) de Jean-Joseph Cassanéa de Mondonville, qui fut donné en 2021 sous la direction de William Christie avec notamment Virginie Thomas dans la distribution. Une nymphe y affirme, dans une résignation qui n’exclue pas l’espoir « Que je plains les cœurs amoureux, la constance est un long martyre. Près d’un objet volage ou rigoureux, jeunes cœurs que l’amour inspire, ne prenez du tendre délire, que ce qu’il faut pour être heureux ». Le livret est cette fois signé de l’Abbé de Voisenon (1708-1775), s’inspirant lui -même de deux autres livrets signés par Houdar de la Motte et l’Abbé de la Marre. Des mots d’une liberté que l’on peut s’étonner de trouver auprès d’un ecclésiastique, sauf à se rappeler que celui-ci, qui termina à l’Académie par l’entremise du malicieux et influent Voltaire, fut un habitué de salons littéraires aux conversations les plus débridées de la mi-XVIIIème  et publia des romans ouvertement libertins (Zulmis et Zelmaïde, 1745 et le Sultan Misapouf et la Princesse Grisemine, 1746, ce dernier à retrouver dans le volume de Pléiade consacré aux romanciers libertins du XVIIIème), et  d’un autre que nous confessons ne pas avoir lu mais dont nous ne pouvons qu’espérer que l’argument soit à la hauteur de la saveur du titre (Turlubleu, histoire grecque tirée du manuscrit gris-de-lin, trouvé dans les cendres de Troye, 1745).

Si nous ne voilerons pas quelques réserves, les mêmes que lors du concert, à savoir un découpage du disque en actes, procédé apparaissant un peu artificiel et d’une grande utilité contestable à l’écoute, ainsi que quelques airs charmants, mais dont la brièveté empêche d’en goûter toute la saveur, nous soulignerons tout le plaisir pris à l’écoute de ce disque, qui éclaire la curiosité de tout mélomane lyrique sur ces airs quelques peu secondaires, et dont les tonalités, sous une apparente légèreté, cachent souvent une profondeur révélatrice des questionnements moraux de leur époque. Secondaire, mais absolument charmant.

 

                                                                                   Pierre-Damien HOUVILLE

Étiquettes : , , , , , , , , , , Dernière modification: 11 novembre 2023
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