
Il fut journaliste, écrivain, critique cinématographique et peut-être surtout voyageur et fin observateur des évolutions politiques, sociales et culturelles de la société italienne. Peu connu de ce côté des Alpes, Guido Piovene (1907-1974) reste une figure renommée dans la péninsule italienne, pour ses romans (il obtint le prestigieux prix Strega en 1970 pour Les Etoiles Froides), ses articles (pour La Stampa, Il Tempo, et Le Corriere della Serra) et quelques récits de voyage, au premier rang desquels figure Viaggio in Italia, dense relation de trois ans d’excursions du nord au sud de la péninsule. Guido Piovene s’y montre aussi exhaustif dans sa quête de connaissance du territoire, des hautes vallées du Trentin aux fiumare de l’Aspromonte calabrais, que dans la diversité des thèmes abordés, l’auteur s’attachant à relever les nervures, les anfractuosités, historiques, sociales, religieuses et économiques du pays.
Une Italie qui sous sa plume aura rarement été relatée dans sa pluralité avec autant d’acuité et de pertinence. Mais ce classique de la littérature de voyage contemporaine dans la péninsule est aussi un grand livre de l’histoire en marche, inscrivant dans les mots les changements structurels de l’Italie d’après-guerre, ce « miracle économique » (Il Boom selon l’expression italienne consacrée[1]) qui voit les structures économiques et agraires profondément muter pour donner naissance à l’Italie moderne que nous connaissons. Un récit d’histoire immédiate, d’autant plus passionnant que l’auteur rencontre au fil des pages quelques figures marquantes de la culture italienne, Giovanni Agnelli (le fils), Padre Pio, ou encore l’historien de l’art Bernard Berenson, spécialiste de la peinture de la Renaissance.

Guido Piovene – Wikimedia Commons
A l’occasion du chapitre romain de l’ouvrage, vers la fin du récit, Guido Piovene nous livre sa vision du baroque en architecture. Une définition resserrée en un paragraphe qui peut à bien des égards interloquer. Nous vous la livrons telle quelle, sans commentaire, comme une invitation à poursuivre la réflexion. La voici :
« Personnellement je ne cache pas ma prédilection pour la Rome baroque. On peut connaître tous les styles ailleurs mais qui n’a pas vu Rome ne connaît pas le baroque. L’opinion commune veut que le baroque soit le style de la pompe, du faste, du spectacle qui tend à transformer l’architecture en mise en scène, cherche à éblouir, et cache ce que le théâtral a de vide. Pour d’autres, il masque le nihilisme, la perception de la misère humaine et de l’irréalité de tout qui s’exaltent dans le baroque plus que dans l’aridité désespérée. Mon idée du baroque est tout autre. Devant les fontaines de la place Navona ou devant une façade du Borromini, il m’apparaît sous un jour plus positif et plus vital. A une époque où les sciences naturelles et physiques prenaient tant d’essor, le baroque fut comme la traduction dans l’art de cet élan qui portait l’homme à connaître la nature, à l’expérimenter, à l’interpréter, à la parcourir, pour s’émerveiller ensuite de ses propres découvertes. On dirait que, dans le baroque, l’artiste veuille se transformer en plante, eau, feu, lion, éléphant, serpent, joyau, minéral rare, pays exotique pour tout expérimenter, et se voir soi-même sous mille travestissements, se surprendre et s’étonner de ses propres transformations. Ce goût de l’universel engendre chez d’autres la recherche scientifique ; le baroque le consume rapidement en un feu de fantaisie. Il est le grand prologue de la civilisation scientifique et des temps modernes. »
Guido Piovene, Voyage en Italie, Flammarion, 1958.
(Viaggio in Italia, 1957 pour l’édition originale)
Pierre-Damien HOUVILLE
[1] Et auquel Vittorio De Sica consacra un film plein de verve et de second degré, Il Boom (1963) avec Alberto Sordi.
Étiquettes : Guido Piovene, Italie, littérature Dernière modification: 6 septembre 2026
