
Nicolas Poussin, Le Triomphe de Pan, huile sur toile, National Gallery, Washington CDC – cliché Wikimedia Commons
Marc-Antoine CHARPENTIER (1643-1704)
Airs Sérieux & à Boire
Claire Lefilliâtre, Soprano
Gwendoline Blondeel, Soprano,
Cyril Auvity, Haute-Contre
Marc Mauillon, Ténor,
Geoffroy Buffière, Basse,
Après du feu l’on fait l’amour, H.446
Beaux petits yeux d’écarlate, H.448
Tout renaît, tout fleurit, H.468
Que Louis par sa vaillance, H.459 bis
Si Claudine ma voisine, H.499a
Ne fripez point mon bavolet, H.499a
Celle qui fait tout mon tourment, H.450
Ayant vu du vin clairet, H.457
Rendez-moi mes plaisirs, H.463
Rentrez, trop indiscrets soupirs, H.464
Fenchon, la gentille Fenchon, H.454
Stances du Cid
Percé jusques au fond du cœur, H.457
Que je sens de rudes combats, H.459
Père, maîtresse, honneur, amour, H.458
Quoi ! Rien ne peut vous arrêter, H.462
A ta haute valeur, H.440
En vain, rivaux assidus, H.452
Ruisseau qui nourrit dans ce bois, H.466
Feuillages verts, naissez, H.449a
Oiseaux de ces bocages, H.456
Tristes déserts, sombres retraites, H.469
Consolez-vous, chers enfants de Bacchus, H.451
Au bord d’une fontaine, H.443bis
Allons sous ce vert feuillage, H.444
Sans frayeur dans ce bois, H.467
Il n’est point de plaisir véritable,
Non, non, je ne l’aime plus, H.455
Ah ! Laissez-moi rêver, H.441
Veux-tu compère Grégoire, H.470
Ah ! Qu’on est malheureux d’avoir eu des désirs, H.443
Il faut aimer, c’est un mal nécessaire, H.454bis
Les Epopées
Direction Stéphane Fuget
Salle Cortot, Paris, 9 avril 2026
« Mon but, l’île où je veux aller…, c’est Panzéra/Cortot chez Schumann ! [1]» Une confidence donnée au public lors d’une intervention de mi- concert où il fut aussi question d’Edgar Varèse, d’une main gauche éprise d’horizons lointains chez le pianiste et d’une voix dérivant vers quelques sinuosités chez le baryton. Mais aussi de techniques d’enregistrement post-seconde guerre mondiale. Un aveu pouvant sembler bien incongru au milieu d’un concert tout entier dédié à Marc-Antoine Charpentier mais qui en dit long sur la conception de la direction d’ensemble par Stéphane Fuget. Une liberté assumée, une audace formelle au risque de parfois déconcerter, une signature qui ose les chemins de traverse, jamais hautaine et toujours référencée, sachant que pour séduire il faut prendre le risque de parfois irriter. Convoquer Alfred Cortot et Charles Panzéra pour nous parler de Charpentier, voici assurément une digression à laquelle nous ne nous attendions pas, mais qui éclaire par la sincérité du chef d’ensemble tout un pan entrepris par ce dernier depuis la création en 2018 des Epopées.
Et avant de l’entendre chez Varèse ou Schumann (pourquoi pas), et quelques jours après un magnifique Didon & Enée de Purcell au TCE, retour ce soir à ce que nous pourrions presque appeler des fondamentaux pour les Epopées avec ce concert dédié aux Airs sérieux & à boire de Marc-Antoine Charpentier, que l’ensemble a enregistré en 2023 (Château de Versailles Spectacles), sous le titre aussi évocateur que coquin de l’une des pièces, Auprès du feu l’on fait l’amour[2]. Un florilège d’airs amoureux, ou parfois plus gaillards dont se délectent la fine fleur du chant baroque français, Stéphane Fuget s’entourant, pour ce concert comme sur le disque cité, de quelques-uns des meilleurs interprètes du chant français de la fin du Grand Siècle, avec ce qu’il comporte de spécificité d’ornementation et d’intonations. Claire Lefilliâtre, Gwendoline Blondeel, Cyril Auvity et Marc Mauillon, que nous ne présentons plus dans ces pages entourent le moins souvent cité Geoffroy Buffière.

Claire Lefilliâtre © MBG Productions
Faussement anodins, ces Airs sérieux & à boire sont plus intéressants que ne le laisse supposer un titre fleurant bon les arrières salles de taverne. Dans l’œuvre, féconde de Charpentier, dont nous noterons au passage la truculence d’un esprit lui permettant d’embrasser avec un même talent la ferveur de sa musique sacrée, la pompe de ses œuvres de cour, une Médée multipliant les meurtres sanglants, ou ces airs, oscillant du sérieux au moins pudibond, très prisés dans les salons de l’époque. Une quarantaine d’airs au total sont recensés chez Charpentier, dont les Epopées reprennent ici l’essentiel (une trentaine), arrivés jusqu’à nous le plus souvent sous forme uniquement manuscrite, mais aussi édités par l’incontournable éditeur Christophe Ballard ou le périodique Le Mercure Galand, mensuel fondé par Jean Donneau de Visée dont la visée d’information sur les plans politiques et culturels passa par le truchement d’un dialogue entre son rédacteur et une correspondante imaginaire, astucieux moyen de faire œuvre d’un savoureux second degrès et de quelques sous-entendus bien compris. Si les textes, d’une qualité littéraire très variable, sont le plus souvent devenus de nos jours anonymes, relevons au passage quelques belles signatures de l’époque, Pierre Corneille pour les fameuses Stances du Cid, mais aussi son frère Thomas Corneille que nous retrouvons ici à la plume du Si Claudine ma voisine, petit poème tout en rythme en malice. Mais aussi l’audacieux et déjà cité Jean Donneau de Visé, que l’on serait bien avisé de relire pour sonder tout ce que sa plume contient de l’esprit français du dix-septième siècle, affirmant ici Il faut aimer, c’est un mal nécessaire, hymne épicurien et ode à la jeunesse, pièce conclusive du concert entonnée par la voix gracile et claire de Gwendoline Blondeel. C’est encore au même Donneau de Visé que l’on doit le Ne fripez point mon bavolet, humoristique billet sur le courroux pouvant se nicher sous cette coiffe d’un autre âge. Citons encore Madame Des Houilières (1638-1694), salonnière et femme de lettres proche de Madame de Sévigné et de Madame de Scudéry, bien charnelle dans le Quoi ! rien ne peut vous arrêter présenté ce soir.
Si quelques signatures sont renommées, c’est au plaisir du texte et de sa déclamation musicale que nous nous laissons aller ce soir. Le Charpentier de ce soir ne force pas sur l’ossature, une basse de viole (Alice Boissonnot-Guibault), une basse de violon (Alice Coquart) et un théorbe (Léo Brunet) entourant le clavecin de Stéphane Fuget pour assurer la basse continue de ces courtes pièces dont la qualité se jauge à la précision de la déclamation. A ce jeu, Les Epopées allient rigueur et fantaisie, ponctuant l’introductif Auprès du feu l’on fait l’amour de quelques sifflements finaux laissant presque penser que l’antre se situe non loin de la rivière Kwaï, tout comme les Beaux petits yeux d’écarlate, chanté quasi a capella par les trois voix masculines s’avère un bel exercice d’homogénéité vocale, configuration reprise sur le très osé Fenchon, la gentille Fenchon[3]. Geoffroy Buffière, basse posée ne se déparant pas d’une agréable souplesse porte haut quelques airs, un Si Claudine ma voisine, bref mais à la scansion très technique à l’évocateur Consolez-vous, chers enfants de Bacchus. Des airs où nous apprécions toute la technique de Marc Mauillon, parfait aussi bien sur une pièce hagiographique comme Que Louis par sa vaillance, que sur le magnifique Rendez-moi mes plaisirs, saisissant de profondeur des sentiments, sur tout juste huit vers. Le haute-contre Cyril Auvity, complice et comparse, lui rend bien la pareil, parfait dans la déclamation des Stances du Cid, précis dans les moindres inflexions.

© Muse Baroque
Les voix féminines ne sont pas en reste, que ce soit le soprano lui aussi très finement ornementé de Claire Lefilliâtre, grande habituée de l’exercice et enchantant en soliste le très poétique Celle qui fait tout mon tourment, ou en compagnie d’une voix masculine pour le très badin Ayant du vin clairet, ode au vin, et pas seulement. Gwendoline Blondeel, elle aussi habituée à l’ornementation propre à ce répertoire se montre parfaite sur le Ne fripez pas mon bavolet, notamment sur la litanie des petites tortures que comporte le texte. Ajoutons le Ruisseau qui nourrit dans ce bois et encore un très beau Laissez-moi rêver pour terminer de nous convaincre que la chanteuse originaire de Belgique est bien l’une des voix de soprane les plus intéressantes de la musique baroque actuelle, se réservant le doloriste et magnifique air final, Il faut aimer, c’est un mal nécessaire dont les rimes finales tombent comme une sentence « Pour la tendresse, il n’est qu’un temps, et les beaux ans, s’en vont sans cesse ».
Sur ces airs oscillants entre divertissement et poésie plus profonde Stéphane Fuget semble follement se divertir, dessinant les reliefs, accentuant les contours, ajoutant aux sifflements déjà cités des claquements de doigts sur le Feuillages verts, naissez, faisant revivre ces pièces de divertissement avec toute leur liberté originelle, avec une décontraction derrière laquelle un travail tout à fait abouti sur les déclinaisons vocales et les reliefs à respecter entre voix et instruments. Voilà un concert à aborder comme un récital de quelques très belles voix de la musique baroque actuelle, où l’exigence interprétative s’allie à l’audace formelle pour une plongée aussi musicale que littéraire dans un Grand Siècle se finissant en apothéose. Mais au fait…, Panzéra chez Charpentier, cela aurait donné quoi ?
Pierre-Damien HOUVILLE
[1] Comprendre Charles Panzéra (1896-1976) et Alfred Cortot (1877-1962) dans les Diechterliebe (Les Amours du Poète) de Robert Schumann (1810-1856). Un enregistrement de 1935 (pour la Compagnie Française du Gramophone). Plusieurs fois réédité et disponible sur Youtube, avec souffle d’époque.
[2] A ce stade, nous recommandons chaudement des séances obligatoires d’écoute de Charpentier pour relancer la démographie déclinante de l’Hexagone.
[3] Dont nous vous laissons savourer le vers conclusif : « S’il te venait de queue aussi longue qu’une rave, on te prendrait pour un bichon ».
Étiquettes : Auvity Cyril, Blondeel Gwendoline, Buffière Geoffroy, Fuget Stéphane, Lefilliâtre Claire, Les Epopées, Marc-Antoine Charpentier, Mauillon Marc, Salle Cortot Dernière modification: 17 avril 2026
