Rédigé par 2 h 50 min CDs & DVDs, Critiques

Au Pays des Fées ! (Indiscretion, The Curious Bards – Harmonia Mundi

“Indiscretion”
National Music from Scotland and Ireland in the XVIIIth Century

Jigs, Robbin Powers Fancy, Miss Douglas Brigton’s Jigg, Cosey’s Jig
Strathspeys, Miss clementia sarah Drummond of Perth, The Marquis of Huntley’s farewell, Mr Moore’s Strathpey,
Song (Turlough O’Carolan), Mable Kelly,
Reels, Miss Rose of Tarlogie’s Reel, Colonel Mc Beans Reel, Mr Reid’s Reel, Anonyme,
Air / Two Slip Jigs, Huntingtone Castle, I Have a wife o’my ain, Hey me Nancy,
Lament, Daughters Laments,
Song, The Tears of Scotland,
Airs, And thou wert my own thing / John Hays Bonny Lassy,
Reels, The Perthsire Hunt, Mrs James Erskine of Kirkwall’s Reel, Mrs Gillespies Reel,
Air (Turlough O’Carolan), Miss Noble,
Song, By Moonlight on the green,
Variations, Jackie Latin,
Reels, The Honorable Miss Roll’s Reel, Drunken Friday, Kelo House,
Variations, Fy Gar,
Laments / Three Reels, Scots Lament by Mr Oswald, Miss Preston Ferntons Reel, Miss Johnstons Reel, The Countis of London’s Reel.
Song (Turlough O’Carolan), Fanny Dillon,
Hornpipes, Morepeth Rant, The Cruskeen Lawn N°2.
Song, Old Towler,

The Curious Bards :
Alix Boivert, violon
Jean-Christophe Morel, cistre
Sarah Van Odenhove, viole de gambe
Louis Capeille, harpe
Bruno Harlé, traverso and “tin whistle” irlandaise


avec en artistes invités :
Ilektra Platiopoulou, mezzo-soprano
Quentin Viannais, smallpipes
Pierre Gallon, clavecin
Samuel Sérandour, bodhran

1 CD digipack, Harmonia Mundi, 2023, 67′

La dernière édition du Festival d’Ambronay avait été l’occasion d’entendre l’Ensemble Prisma venu y interpréter In the Streets Of London, joyeux assemblage d’airs traditionnels du Royaume-Uni des dix-septième et dix-huitième siècles. Et à peine moins récemment les Musiciens de Saint-Julien et François Lazarevitch nous avaient emportés vers de forts belles découvertes musicales propres au nord de l’Europe avec The Queen’s Delight (Alpha, 2020).

Retour outre-Manche avec The Curious Bards, qui après le succès de leur précédent album, malicieusement intitulé [Ex]Tradition (Harmonia Mundi, 2017) nous revient aujourd’hui avec  Indiscrétion, nouvelle occasion pour le quintet et quelques invités de croiser les répertoires issus d’Irlande et d’Ecosse et d’explorer les frontières, toujours poreuses en ces régions entre musique savante et populaire. Un programme qui fait la part belle au XVIIIème siècle, période qui voit les sociétés des deux contrées considérablement évoluer et leur culture rayonner, ne serait-ce que par l’émigration d’une partie de leur populations, nombre d’airs présents sur ce disque contribuant au fondement de la musique des premiers colons nord-américains.

Alix Boivert, Jean-Christophe Morel, Sarah Van Odenhove, Louis Capeille et Bruno Harlé sont allés puiser pour constituer à la source des nombreux recueils de musique publiés en Irlande et en Ecosse, plus particulièrement dans la seconde moitié du XVIIème siècle et le XVIIIème siècle, suivant en cela un engouement croissant de la population pour l’affirmation d’une musique nationale, en particulier au sein des strates sociales les plus élevées de la population, celles à même de pratiquer d’un instrument de musique. De nombreux airs, auparavant transmis de musiciens à musiciens au gré des fêtes et des vagabondages de leurs interprètes, trouvent avec ces publications une forme à la fois plus définitive et plus à même de se transmettre au-delà des vicissitudes des parcours de leurs musiciens. Un mouvement qui s’amplifiera dans la seconde moitié du dix-huitième siècle, période d’affirmation nationale des deux régions, surtout en Ecosse qui voit les derniers espoirs de la cause jacobite se briser à la bataille de Culloden (1746). En perdant ce qu’ils avaient de spécificité, les peuples de ces régions aux paysages rudes, brumeux et vallonnés acquièrent une mythologie certaine, que renforce les traductions par James MacPherson (1736-1796) des supposés poèmes gaéliques du barde Ossian (IIIème siècle ap. JC).

Plus prosaïquement nombre des morceaux compilés par les divers recueils publiés furent alors composés pour la classe la plus aisée de ces régions, où la pratique des instruments solistes de dessus est assez largement répandue, à l’exemple du violon, hautbois et autres flûtes, qui constituent la base mélodique de nombreux airs. Un intérêt pour les rythmes et sonorités surtout écossais qui vire à la véritable mode, au point que certains morceaux présentés comme spécifiquement écossais, à l’exemple de la chanson By Moonlight on the Green peinent à légitimer leur origine. Au-delà des recueils, parmi lesquels nous pouvons citer A collection of the most celebrated Irish tunes proper for the violin, German flute or hautboy, publié à Dublin en 1724, nombre de sociétés musicales se constituent à l’exemple de la Musical Society d’Edimbourg se réunissant à la Cross Keys Tavern dès 1726 sous le patronage du musicien et prolifique compositeur William McGibbon (1690-1756) dont les compositions aux tonalités nationales laissent transparaître une influence italienne certaine, McGibbon ne dédaignant pas les partitions de Corelli, Haendel ou Purcell.

De cet enregistrement bigarré, s’aventurant tantôt vers d’effrénés rythmes de gigues et tantôt vers les lamentations les plus doloristes, nous apprécierons la capacité d’embrassement et souvent d’embrasement. Parmi les gigues, incontournable rythme de danse de la musique populaire de ces régions nous retiendrons la très enlevée Miss Douglas Brigton’s Jigg, publiée en 1789 par John Bowie (1759-1815), musicien originaire de Perth (la ville d’Ecosse au nord d’Edimbourg, pas la métropole australienne), compositeur prolifique et éditeur (A collection of Strathpey Reels & Country Dances), véritable figure de la musique écossaise, où il donnait de très nombreux concerts. La Cosey’s Jigg qui vient immédiatement à la suite sur l’enregistrement, avec son violon très marqué s’avère aussi un témoignage fort enthousiasmant de la musique de cette période, publiée elle en 1790 dans A collection of favorite Irish Tunes par Walter Jackson.

Au-delà des gigues, thème toujours apprécié mais loin d’être la forme la moins connue, le disque se révèle dans les quelques chansons évocatrices et suggestives qu’il nous offre, à l’exemple de Mable Kelly, attribuée au harpiste irlandais Turlough O’Carolan (1670-1738) dans laquelle la voix de la mezzo Ilektra Platiopoulou fait merveille, illuminant la partition d’une expressivité et d’une sensibilité épousant parfaitement le caractère intimiste de la chanson. Une clarté propice à l’extase que l’on retrouve un peu plus loin en cours de programme à l’occasion de l’interprétation, toujours par Ilektra Platiopoulou de Daughters Lament, extatique lamentation, préambule à The Tears Of Scotland, poème de Tobias Smolett (1721-1771) écrit suite à la bataille de Culloden, et mis en musique par James Oswald (1710-1769), compositeur de la chambre du Roi George III et éditeur de très nombreux morceaux constitutifs du répertoire mélodique écossais de cette période. Une superbe voix que l’on retrouve toujours avec autant de bonheur sur Fanny Dillon, également une composition attribuée à Turlough O’Carolan.

Autre curiosité, moins connue que les gigues, la strathpey est une danse composée de rythmes pointés, que the Curious Bards ressuscite avec une belle vigueur et d’une grande vitalité. Elle tire son nom de la région éponyme des Highlands (au niveau du Loch Spey) et les trois beaux exemples :  Miss Clementina Sarah Drummond, écrite en l’honneur d’une jeune fille jacobite dont plusieurs membres de la famille furent exécutés pour fidélité à la cause jacobite (Clementia Sarah Drummond, 1786-1865, héritière de James Drummond, Lord of Perth), Mr. Moore’s Strasthpey (1794) en passant par The Marquis of Huntley’s Farewell, œuvre composée par William Marshall datée de 1781 et l’une des plus célèbres compositions de son auteur, sont interprétées avec allant, énergie et naturel.

Ajoutons à ces belles découvertes la très enlevée The Honorable Miss Rollo’s Reel, autre danse par bien des aspects comparable à la trille et la très subtile mélodie Fy Gar exécutée à la flûte, initialement composée par Daniel Wright, et dont le thème sera ensuite chanté dans The Gentle Shepherd (opéra de Allan Ramsay, 1725) et Patie & Peggy (opéra de Theophilus Cibber, 1730) et retenons que ce disque, d’un plaisir d’écoute constant, s’avère une plongée aussi agréable qu’érudite dans des rythmes et des musicalités jetant un pont fort divertissant entre les genres et les formes musicales. Un opus stimulant et optimiste.

 

                                                                                   Pierre-Damien HOUVILLE

 

Étiquettes : , , , , , , , , , Dernière modification: 24 mars 2024
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