
Reines
Rameau Dauvergne Destouches
Antoine Dauvergne (1713-1797)
Polyxène (1763)
Tremblement de terre
Jean-Philippe Rameau (1683-1764)
Hippolyte et Aricie (1733)
Quelle plainte en ces lieux m’appelle ?
Antoine Dauvergne
Hercule Mourant (1761)
Marche funèbre
Dieu, grand dieu, sois sensible (air et chœur)
François Francoeur (1698-1787)
Scanderberg (1735)
Ouverture
François-Joseph Salomon (1649-1732)
Médée et Jason
Prête à porter d’horribles coups (air et chœur)
Henry Desmarest (1661-1741)
Renaud, ou la suite d’Armide (1722)
Ah ! ne puis-je savoir
Où s’égarent mes pas (air et chœur)
Dans notre empire (chœur et danse des démons)
Tremble, Armide (air et chœur)
André Cardinal Destouches (1672-1749)
Callirhoé (1712)
Premier air pour les sacrificateurs
Pancrace Royer (1703-1755)
Zaïde, Reine de Grenade (1739)
Tyrans des cœurs
André Cardinal Destouches
Callirhoé
Deuxième air pour les sacrificateurs
Antoine Dauvergne
Canente (1760)
Sombre déesse du silence
Joseph Valette de Montigny (1665-1738)
Chœur du sommeil
Jean-Baptiste Stuck (1680-1755)
Méléagre (1709)
Quel charme me retient
Gouffres qui conduisez
Jean-Philippe Rameau
Dardanus (1739)
Air tendre
Zoroastre (1749)
Amour, cruel amour
Acanthe et Céphise (1751)
Menuet
Dardanus
Air très vif
Michel Pignolet de Montéclair (1667-1737)
Jephté (1737)
Rigaudons
Canarie
Véronique Gens, soprano
Soprano : Juliette Perret, Amandine Trenc, Eva Plouvier, Julia Beaumier
Haute-contres : Stephen Collardelle, Branislav Rakic
Tailles : Romain Bazola, Martin Candela, François Joron
Basses-tailles : Louis-Pierre Patron, Sébastien Brohier, Thierry Cartier
Ensemble Les Surprises
Direction Louis-Noël Bestion de Camboulas
1 CD digipack Alpha-classics, 2026, 52’
Notre mémoire convoque des figures. Celles italiennes des opera seria, Rinaldo, Ruggiero, César, Alexandre, Hercule ou encore Orlando, échappés de quelques livrets antiquisants ou adaptations de l’Arioste et du Tasse. Leur détermination morale, leur charisme et leur habilité au da capo les accrochent au firmament de l’art lyrique. Mais au ballet français et à la tragédie lyrique brille un autre panthéon aux noms tout aussi évocateurs : Armide, Polyxène, Callirhoé, Zaïde, sans oublier l’incontournable Médée, forment une pléiade de reines et d’héroïnes hantant les partitions les plus habitées de la musique française de la première moitié du dix-huitième siècle.
Ce n’est pas le moindre des mérites de ce disque que de nous les remettre en mémoire. Pour cette nouvelle collaboration artistique Véronique Gens et l’Ensemble Les Surprises de Louis-Noël Bestion de Camboulas[1] sont allés puiser au cœur des airs pour femmes fortes ou fragiles, outragées ou déterminées, et parfois tout cela à la fois, de l’opéra baroque français. Et forcé de constater que ces figures n’ont rien à envier à leurs consœurs italiennes. Opiniâtres, denses, complexes, tourmentées, ces femmes puissantes[2] oscillent entre raison et sentiments[3], liberté et devoir dans des œuvres dont on ne cesse de jauger la profondeur psychologique, la complexité de la personnalité. Une richesse des sentiments et de l’intrigue comme autant d’occasions pour les musiciens de composer une musique tour à tour théâtrale, sentimentale, mélancolique ou démonstrative, illustrations et soulignements des attitudes de leurs héroïnes.
C’est cela que nous retiendrons avant tout de ce nouvel opus des Surprises. Au fil de ses projets l’ensemble revient avec constance et joyeuseté à une musique française qui lui réussit d’autant plus qu’il ne dépare pas dans d’autres répertoires. Louis Noël Bestion de Camboulas et ses musiciens, parmi lesquels nous retrouvons quelques habitués[4], trouvent avec ces partitions l’occasion d’exécuter une musique à la fois savante et décalée ou pour le dire sans ambages, à la rigueur de l’exécution ceux-ci ajoutent l’audible plaisir de jouer avec les curiosités musicales glissées par leurs illustres aînés. Quel plaisir à ce titre que la densité et le réalisme des tremblements karstiques du Polyxène (1763) d’Antoine Dauvergne, sons de l’apocalypse déjà présents chez Henry Desmarets avec une proche terreur caverneuse dans son Renaud, ou la suite d’Armide (1722), où tonnerre et autres tremblements ponctuent les questionnements du Où s’égarent mes pas ? comme dans l’incantation Tremble, Armide. Un jeu sur les sons, leur fabrication, leur réalisme, leur homogénéité avec le reste de l’orchestre s’associant à un chœur dont la densité et l’équilibre chez les Surprises ne se dément pas au fil des enregistrements.
Il y a un évident plaisir de jeu, une joie de l’ornementation musicale palpable tout au long du disque. Sur cette ouverture du Scanderberg[5] (1735) de François Francoeur, on admire la baguette de Louis-Noël Bestion de Camboulas qui sait passer d’un rythme solennel à de piquantes attaques de cordes, qui s’épanouissent en accélération avec allant et une verdeur de partition en quelques rodomontades bien françaises, et tout aussi charmantes. Les Surprises embrassent cette musique française avec délectation, savourant ce qu’elle a de diverse, de théâtralement pompeux, n’étant pas dupes d’une intention de second degrés (à l’inverse d’un Haendel ou en France d’un Henry Madin, qui useront de ces effets sans détours). Une musique prenant le chemin du soulignement champêtre à l’exemple de cet Air tendre tiré du Dardanus (1739) de Rameau, auréolée d’une flûte qui à défaut d’être totalement originale, sait toucher nos sentiments de ses aigus boisés.
Du côté du faste, le chef a judicieusement sélectionné le Premier air pour les sacrificateurs issu du Callirhoé (1712) d’André Cardinal Destouches, avec déploiement de force tambours, et côté tension, crispation épidermique, nous pencherons vers le bref mais marquant Tyrans des cœurs du Zaïde, reine de Grenade (1739) de Pancrace Royer davantage reconnu comme compositeur de clavecin.
Voici mille facettes de la musique française qui s’écouteraient pour le pur plaisir de l’inventivité, sans autre attention. Mais quand le fond, l’incarnation prennent la figure et la voix de Véronique Gens, avouons que ce serait une gageure. Avec le temps, sa voix a acquis une profondeur nouvelle, une majesté souveraine. Là ou d’autres pourraient être dans la redite, ou vocalement à l’automne, Véronique Gens semble délivrer avec une facilité toujours aussi naturelle une qualité de déclamation et d’ornementations en faisant l’interprète évidente de ces personnages complexes, tourmentés, hantés par leur passé.
Avec ce disque, elle revient à quelques anciennes passions, comme cet Hercule Mourant d’Antoine Dauvergne qu’elle avait contribué à récréer en 2011, incarnant Déjanire dans la version donnée par Christophe Rousset et les Talens Lyriques à l’Opéra Royal de Versailles sur une partition éditée par le CMBV (Aparté). Nous retrouvons présentement outre une marche funèbre lente et épurée, ténébreuse et sépulcrale, la magnifique imploration que constitue le Dieu, grand dieu, sois sensible, où sa voix porte une douleur que le chœur soutient avec une déchirante sensibilité, contribuant à faire de cet air un grand moment de la tragédie lyrique à la française. Une intensité vocale et doloriste que l’on retrouve en fin de programme dans le non moins émouvant Amour, cruel amour tiré du Zoroastre (1749) de Rameau, œuvre pour laquelle elle avait tenu le rôle d’Erinice dans la version donnée au Théâtre des Champs-Elysées sous la direction d’Alexis Kossenko.
Mais Véronique Gens sait aussi se faire douce, apporter une délicatesse vocale remarquable, toute en précisions à l’exemple du Quel charme me retient emprunté au Méléagre (1709) de Jean-Baptiste Stuck, œuvre à la maigre considération mais brillant de quelques éclats. Une précision, une finesse dans l’ornementation qui fait aussi le bonheur du Sombre déesse du silence du Canente (1760) d’Antoine Dauvergne où Circé implore la Nuit d’apaiser ses tourments. Autant d’airs et de pages de femmes fortes que Véronique Gens visite et revisite, tournant les feuillets de partitions françaises, où les reines se distinguent par leur force et leur complexité morale, asseyant leur puissance et assumant leurs choix au prix de nombreux tourments.
Cette seconde collaboration entre Véronique Gens et Les Surprises poursuit le voyage et le travail initiés avec Passion en 2021 autour des grands airs de la tragédie lyrique. Deux enregistrements à écouter tel un diptyque, avant une éventuelle transformation en triptyque ?
Pierre-Damien HOUVILLE
Technique : enregistrement clair et équilibré
[1] Après Passion sorti en 2021 chez le même label et s’aventurant dans des pages écrites par Lully, Desmarets ou encore Charpentier (cf. notre compte-rendu).
[2] Et si Léa Salamé écrivait un livret d’opéra contemporain durant sa retraite médiatique…
[3] …par exemple sur Jane Austen.
[4] Gabriel Grosbard et Anaëlle Blanc-Verdin au violon, Matthieu Bertaud à la flûte, Juliette Guignard à la viole de gambe ou encore Clément Geoffroy au clavecin.
[5] Œuvre représentative de la musique française de cette période, sur cette grande figure historique albanaise qui inspira à Antonio Vivaldi une œuvre bien plus connue.
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