Rédigé par 7 h 53 min CDs & DVDs, Critiques

Pleurez, pleurez mes yeux (Lassus, Lagrime di San Pietro, Doulce Mémoire, Raisin-Dadre – Alpha)

lasso agostini lagrime di san pietro alpha front

“À peine la parole avoit quitté sa bouche,
Qu’un regret aussi prompt en son ame le touche ;
Et mesurant sa faute à la peine d’autrui,
Voulant faire beaucoup, il ne peut davantage
Que soupirer tout bas, et se mettre au visage
Sur le feu de sa honte une cendre d’ennui.”
(François Malherbe, Les Larmes de Saint-Pierre, imitées du Tansille, 1587)

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Lagrime di San Pietro
Lasso – Agostini

Orlando di LASSO (1532 – 1594)
Deficiat in Dolore, Chi ad una ad una (instrumental)
Lagrime di San Pietro (1594, publ. poth. 1595)

Ludovico AGOSTINI (1534 – 1590)
Le Lagrime del Peccatore (Venezia, 1586)

Anonyme
O Sacro santo legno (laudes)

Doulce Mémoire
Direction Denis Raisin Dadre

1 CD digipack, enr. en janvier 2025 à l’Abbaye de Noirlac, Alpha / Couthere 1209 2026, durée totale : 67’41

Denis Raisin-Dadre a entièrement dirigé la production de cet ultime album, qui lui était particulièrement cher : « Les Lagrime di San Pietro et Le Lagrime del peccatore ont en commun de traiter un sujet rarement mis en musique, le reniement de Saint Pierre, et d’être le chant du cygne de deux compositeurs. Münich 1594. En sa dernière année d’existence, Roland de Lassus compose son chef-d’œuvre, apogée de la science du contrepoint de la Renaissance et de l’éloquence musicale. Ferrare 1586. Lodovico Agostini, publie sa dernière œuvre, dont le langage cherche avant tout à émouvoir et à bouleverser l’auditeur en utilisant tous les artifices déjà baroques des chromatismes et des dissonances. » Voici donc un triple chant du cygne, pour un adieu à ce grand musicien, et d’aucuns trouveraient que ce choix préfigurait sa tragique et brutale disparition.

Nous avons longtemps hésités à publier ce compte-rendu tant le disque semblait prémonitoire. Et parce que la rédaction d’une critique analytique ordinaire semblait vaine, face au vide laissé par le chef dont on retrouve immédiatement l’empreinte. Celle d’un son d’une pureté intense, qui brûle d’un éclat souffré, loin de l’esthétique plus diaphane des Britanniques, celle plus sanguine des Allemands. celle plus animée des Italiens. Il y a une lueur mélancolique qui consume de l’intérieur les lignes, un contrepoint d’une force et d’une profondeur rares (non sans rappeler Suzuki chez Bach), fidèle à la familiarité de Doulce Mémoire avec ce répertoire, qui force l’auditeur à l’attention permanente s’il veut en saisir les lignes et les dynamiques. Car les nuances et lignes privilégiées, les entrées fuguées, le vocabulaire madrigalesque réclament un écoute active et impliquée.

Contrairement à d’autres lectures de références, l’on avouera que les splendides Lagrime de Lassus, parfois présentées comme son testament musical, ne se laissent ici pas facilement approcher : certains regretteront l’opulence chantante et la débauche instrumentale colorée de Paul van Nevel (Sony), ou la démonstrative fervente d’Herreweghe (Harmonia Mundi). Denis Raisin Dadre a choisi à la fois des tempi tempérés (l’on aurait parfois aimé un tactus plus varié dans “Il magnanimo Pietro” notamment), une rondeur sans sensualité ni séduction, une fluidité hypnotique, une approche du cycle comme intégrale, entrecoupé par la partition d’Agostini en miroir. Dans les passages purement instrumentaux, Doulce Mémoire déploie dulcians, cornets, sacqueboute et flûtes, mais ceux qui espèrent la truculence de leurs enregistrements de carnaval, de ballets ou de chansons, en seront pour leurs frais : une rigueur ascétique préside à ce déploiement dont l’orgie de timbres se fait symbole, à l’image de l’éblouissement des vitraux.

L’on évoquera davantage l’œuvre quasi inédite d’Agostini, les Lagrime del Peccatore. Le Ferrarais publia également ses Larmes, et ces 21 madrigaux furent sa dernière œuvre éditée. Face aux 7 voix de Lassus, l’écriture à 6 voix d’Agostini est plus traditionnelle, et son contrepoint moins complexe mais cette méditation, d’ailleurs moins centrée sur la seule figure de Saint Pierre, se révèle d’une poésie sereine et figurée, et dénote une plume très sûre, capable de donner la réplique à l’immense Lassus. On louera en particulier la noblesse affligée de “La Morte è morta” et “La Vita è breve”, ou encore des changements de textures très habiles (Agostini était chanteur) voire la virtuosité des voix de dessus qui perle parfois au-dessus des bois.

Qu’ajouter pour cerner ce disque de déploration, qui ne se complaît pas dans le désespoir et avance si résolument, avec une force intérieure, une droiture, une finalité, une dignité incommensurable et une humanité blessée ? Rien. Ecoutez-le. Jusqu’au chant du coq.

 

 

Viet-Linh Nguyen

Technique : captation très équilibrée, notamment entre voix et instruments (jamais invasifs), dotée d’une légère réverbération.

Étiquettes : , , , , , , , Dernière modification: 2 juillet 2026
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