
© Monika Ritterhaus / festival d’Aix en Provence, 2025
Francesco CAVALLI (1602-1676)
La Calisto,
dramma per musica en un prologue et trois actes sur un livret de Giovanni Faustini, d’après Les Métamorphoses d’Ovide, créé à Venise le 28 novembre 1651 au Teatro Sant’Apollinare
Lauranne Oliva | Calisto
Paul-Antoine Bénos-Djian | Endimione
Milan Siljanov | Giove / Giove-Diana
Anna Bonitatibus | Giunone / Eternita
Sun-Ly Pierce | Diana
Zachary Wilder | Linfea
Petr Nekoranec | Natura / Pane / Furia
Dominic Sedgwick | Mercurio
Paul Figuier | Destino / Satirino / Furia
José Coca Loza | Silvano / Furia
Ensemble Correspondances
Sébastien Daucé | direction
Jetske Mijnssen | mise en scène
Julia Katharina Berndt | scénographie
Kathrin Brunner | dramaturgie
Dustin Klein | chorégraphie
Hannah Clark | costumes
Matthew Richardson | lumières
Théâtre des Champs-Elysées, Paris, 4 mai 2026
Le CD vient de paraître chez Harmonia Mundi, et cette création lors du Festival d’Aix-en-Provence de l’an dernier a déjà fait couler beaucoup d’encre. Chef-d’œuvre du seicento vénitien post montéverdien, La Calisto est une partition-monde où l’érotisme le plus cru du livret de Faustini côtoie la déploration métaphysique. La reprise au Théâtre des Champs-Élysées s’inscrit dans le cadre d’une tournée plus vaste (après Nantes en octobre, Angers puis Caen) et permet d’apprécier la production ambitieuse et stimulante de Jetske Mijnssen, qui sous l’apparence d’une sage transposition vers le XVIIIème siècle libertin des Liaisons Dangereuses (cependant bien moins réussie sous ce prisme que celle de l’Orlando par David McVicar de 2010), constitue en réalité une dénonciation beaucoup plus contemporaine de la violence sexiste et du harcèlement.

© Monika Ritterhaus / festival d’Aix en Provence, 2025
Visuellement, le décor de boiseries naturelles ou cérusées vers le plafond, étirées démesurément, est splendide, de même que les soieries colorées des robes d’Hannah Clark (moins convaincant pour les hommes avec des soucis de proportions entre l’habit et le gilet) et les lumières de Matthew Richardson (bougies réelles avec des bras de lumière et lustres, et changement au fil de la journée, clair-obscur évoquant les plus belles heures de Giorgio Strehler), de même le salon central rotatif, tour à tour oratoire, chambre à coucher ou salon est tout à fait ingénieux et permet une fluidité cinématographique. L’unité de lieu souligne l’enfermement des personnages dans leurs passions. Le carcan social est palpable : écrasés sous les lambris et la hauteur de plafond, leur quotidien scandé de révérences, parsemé de soirées d’appartements avec danses et jeux, cerné de laquais attentionnés, les protagonistes sont des fauves en cage dorée. Jupiter ? Le maître de maison, un mélange du Comte et de Don Giovanni, prédateur, dominateur, dangereux. Junon ? Son épouse vieillissante, un peu tourte, presque pitoyable. Calisto ? Une jeune et jolie dame de compagnie de la noble Diane, sans doute une princesse, duchesse, ou autre aristocrate de haut rang. L’intrigue s’en trouve renforcée. Elle est d’une théâtralité très directe, d’un cynisme glacé, suffocant huis clos qui rechigne à la comédie (même lorsque Jupiter chante en voix de fausset lorsqu’il se travestit en sa fille Diane pour abuser de la nymphe).

© Monika Ritterhaus / festival d’Aix en Provence, 2025
L’on déplorera que ce magnifique écrin très mozartien soit en décalage pour évoquer la Sérénissime grouillante de Cavalli (l’on se croirait dans les Noces). Cette transposition très chic – digne des séries Merteuil de Netflix ou des Marie-Antoinette de Canal+ ou de Sofia Coppola – gomme hélas nombre d’aspects de cette œuvre protéiforme. Jetske Mijnssen a choisi les passions humaines : la fracture entre le monde terrestre et l’éther des dieux est niée ; le choix de mise en scène prive l’œuvre de l’irruption brutale du divin dans la fragilité humaine. Même nivellement pour la variété de tons propre à l’opéra vénitien. Le comique est ici le parent pauvre, faute d’une volonté de faire vivre la farce : le rôle travesti de Linfea, le trio de Satirino, Pano et Silvano en sorte très diminués, et les allusions mythologiques et champêtres sont évacuées par cette lecture cohérente et puissante, mais résolument “#Metoo” au marivaudage cruel qui finit par en dénaturer le dénouement. Sans dévoiler le twist final ajouté, citons par exemple la scène de punition de Calisto, transformée en une séance de tonte humiliante (allusion flagrante aux femmes tondues de la Libération) substituant la métamorphose sauvage en ourse par une purge sociale puis une rédemption sous forme de présentation à la cour en robe d’apparat (très beau costume noir à brillants). Si le tableau est efficace, il dessert l’apothéose finale et prive Calisto de sa défiguration.
Si le ciel restait obstinément bas sur une scène soumise aux pulsions charnelles, il brillait de mille feux dans les gosiers. Dans le rôle-titre, Lauranne Oliva est une révélation d’une maturité stupéfiante. Son timbre, d’une pureté cristalline, possède cette transparence idéale pour incarner l’innocence. Son art du recitar cantando est admirable : chaque syllabe est pesée, chaque inflexion du texte de Faustini trouve son prolongement dans une ligne de chant d’une grande ductilité. Son “Piangete, sospirate” fut le cœur battant de la soirée, suspendant le temps dans une émotion pure.

© Monika Ritterhaus / festival d’Aix en Provence, 2025
À ses côtés, Paul-Antoine Bénos-Djian se révèle superlatif. Son Endimione atteint des sommets de douce poésie. Le contre-ténor déploie un timbre d’ambre et une ligne de chant souveraine, d’une mélancolie profonde malgré le costume ridicule (une sorte de Pierrot à fraise) dont on l’a affublé, il a incarné dans le même style un mémorable Ottone dans Poppea sur cette même scène en 2024, spectacle que nous avions chroniqué à Rennes. La Diane de Sun-Ly Pierce a, elle aussi, emporté tous les suffrages. Son chant, d’une pureté de ligne exemplaire, se révèle résolument mozartien, apportant une noblesse élégante à un personnage bien ambigu, et finalement très hypocrite. Face à elle, l’immense Anna Bonitatibus campe une Junon d’une envergure dramatique exceptionnelle. Si l’on retrouve avec bonheur sa hargne d’épouse trahie, elle a surtout bouleversé dans son air d’abandon désarmant. Le Jupiter de Milan Siljanov, à la voix sombre et autoritaire, complète ce plateau de haute volée, même si l’incarnation est trop brutale et monochromatique, et manque de grandeur et de complexité, point de Dieu tonnant ici, mais une bête en manque de chair fraîche, un Epstein en puissance.
Parmi les seconds rôles, on regrettera la Linfea trop bridée et bien tranquille de Zachary Wilder (on regrette bien un Dominique Visse !). Le Mercure souriant et très libertin de Dominic Sedgwick dénote une grande souplesse vocale, tandis que Paul Figuier émerge résolument du trio de divinités des bois ou Furies.

© Monika Ritterhaus / festival d’Aix en Provence, 2025
En fosse, Sébastien Daucé et l’Ensemble Correspondances font preuve d’une énergie constante, compensant la rigidité du décor par une luxuriance sonore de tous les instants (35 instrumentistes au lieu des… 6 de la création de 1651 !!!) : sacqueboutes, bassons, cornets, percussions, flûtes, harpes, 2 claviers, un orgue, n’en jetez plus la fosse est pleine ! Comme il l’a exprimé lors de plusieurs entretiens, Daucé conçoit La Calisto comme préfigurant le belcanto. Aussi sa lecture privilégie une approche très vocale et dramatique, et les solistes se trouvent à chanter au-dessus d’un continuo à la fois inventif et très présent, y compris avec un accompagnement en contre-chant. On est très loin des effectifs restreints du Teatro Sant’Apollinare (mais les instrumentistes pouvaient changer d’instrument) et cette palette sonore s’avère séduisante et colorée. Les ensembles vocaux sont splendides de précision et d’intensité (ce n’est pas pour rien que Sébastien Daucé est l’un de nos grands experts du motet de maîtrise de Charpentier), la pulsation animée et vive, d’une fluidité alerte manquant un peu de poésie et de respiration, privilégiant l’enchaînement aux sections.
Cependant, cette approche nous a semblé trop riche et étoffée pour les subtilités de Cavalli : l’effectif massif, associé à des percussions omniprésentes, finit par saturer l’écoute. Ce luxe de timbres, s’il est flatteur au premier abord, a tendance à masquer les subtilités du continuo et à alourdir le discours musical qui devrait davantage épouser la fluidité organique du verbe. De plus la distinction entre les récitatifs et les ariosos est volontairement effacée. Par rapport à la version de référence de la Monnaie de René Jacobs, lui aussi pourtant partisan d’un instrumentarium généreux (DVD et disque Harmonia Mundi), la dynamique est très différente, beaucoup plus “moderne”, tirant résolument l’œuvre vers la fin du XVIIIème siècle, en plein accord avec la mise en scène. A vous de voir si vous préférez une Calisto grouillante et bigarrée, nimbée de mythologie et de commedia dell’arte, ou les luttes féroces des boudoirs, où l’Olympe peut s’avérer tout aussi mortelle, comme la belle scène d’ouverture, en grande tenue de deuil, l’annonçait dès le lever de rideau.
Viet-Linh Nguyen
Étiquettes : Bénos-Djian Paul-Antoine, Bonitatibus Anna, Daucé Sébastien, Ensemble Correspondances, Figuier Paul, Francesco Cavalli, Mijnssen Jetske, Oliva Lauranne, opéra, Petr Nekoranec, Pierce Sun-Ly, Sedgwick Dominic, Siljanov Milan, Théâtre des Champs-Élysées, Wilder Zachary Dernière modification: 11 mai 2026
