
Thibault Noally © Aparté Music
Jean-Sébastien BACH (1685-1750)
Passion selon Saint-Matthieu / Matthäus-Passion BWV 244
Amandine Sanchez, soprano I
Apolline Raï-Westphal, soprano II
Clémence Olivier, soprano III
William Shelton, alto I
Mathilde Ortscheidt, alto II
Morgane Boudeville, alto III
Valerio Contaldo, ténor I (l’Evangéliste)
David Tricou, ténor II
Gaël Martin, ténor III
Alexandre Baldo, baryton I (le Christ)
Sebastian Noack, basse I
Mathieu Walendzik, basse II
Jérémie Delvert, basse III
Les Ambassadeurs – La Grande Ecurie
Thibault Noally, direction
Théâtre des Champs-Elysées, Paris, 3 avril 2026
Il y a tout juste deux ans et sur cette même scène, à la tête du Freiburger Barockorchester, Francesco Corti avait délivré une Passion selon Saint-Matthieu majestueuse et sage, ample dans les chœurs, déclamatoire dans ses récitatifs, en cela assez conforme à l’image couramment associée à l’œuvre, si connue pour son célébrissime chœur final[1]. A l’occasion offerte par la Semaine Sainte, c’est ce soir Thibault Noally et l’orchestre des Ambassadeurs-La Grande Ecurie qui reprennent le flambeau, quelques jours après une tonitruante et controversée Passion selon Saint-Jean par l’Ensemble Il Caravaggio.
C’est peu dire que Thibault Noally, habitué des directions d’opéras tout comme du répertoire sacré (nous gardons notamment en mémoire son exécution du San Filippo Neri d’Alessandro Scarlatti au Festival de la Chaise-Dieu en 2021, à la tête des Accents) est bien décidé à imprimer sa marque au monument choral du grand Bach. Si cette Passion selon Saint-Matthieu est admirée pour sa puissance et son ampleur chorale, au point que lors de sa résurrection en 1829 Félix Mendelssohn n’hésita pas à s’adjoindre les services de quelques 158 chanteurs répartis en deux chœurs[2], l’habitude resta bien longtemps de la jouer avec une ferveur proportionnelle aux effectifs employés, souvent pléthoriques. Tranchant avec cette habitude, et poursuivant une évolution déjà entamée depuis plusieurs décennies (quoiqu’Il Caravaggio prenne le contrepied), Thibault Noally s’est astreint à des effectifs choraux restreints à trois par partie, plus conformes au contexte de composition de l’œuvre, Bach n’ayant jamais fait mystère des effectifs mesurés qu’il arrivait à réunir à Leipzig au moment de la création de l’œuvre, le Vendredi Saint de l’année 1727, soit le 11 avril. Ils sont répartis en solistes et ripiénistes. Deux traversos, deux hautbois et un basson, répliqués identiquement entourent les cordes, un orgue et un clavecin.
Toujours aussi précis dans sa direction et réfléchi dans ses intentions Thibault Noally a non seulement voulu revenir au plus près de l’œuvre de Jean-Sébastien Bach, s’approcher au seuil des usages en vigueur en Allemagne en ce début de dix-huitième siècle, mais aussi nous proposer une version remettant en majesté la musicalité de la partition, ce qu’elle a d’infinis reliefs, ce qu’elle comporte de variations, de diversité. Oui, cette Passion de Bach, vocale et chorale, est aussi un chef d’œuvre de minutie instrumentale, d’élégance finement cousue entre les instruments. D’où une accentuation constante portée sur les flûtes, soulignant toute la souplesse de la partition et portant nombre de récitatifs comme d’arias, ou encore le jeu coordonné des paires de hautbois et du basson placés de chaque côté de l’orchestre, apportant gravité et profondeur à une œuvre qui sous la direction de Thibault Noally se fait plus légère, plus aérienne, conservant sa grandeur d’âme et sa ferveur consubstantielle.
Autre preuve de cette attention de marqueteur portée à l’instrumentation, l’usage des hautbois de chasse (oboe da caccia), instruments reconnaissables à leurs corps courbes recouverts de cuir et à leurs pavillons en cuivre. Un usage assez typique de certaines compositions de Jean-Sébastien Bach (que nous retrouvons aussi dans le célèbre Oratorio de Noël) et non anodin, l’instrument ayant été mis au point et conçu par Johann Heinrich Eichentopf (1686-1769), facteur originaire de Leipzig. Un son plus ample, plus moelleux que le hautbois baroque traditionnel venant à plusieurs reprises sublimer le propos, dans le récitatif “Hierr zittert das quequälte Herz”, et avec encore plus de splendeur les récitatif “Er hat uns allen wohlgetan” et aria pour voix de soprane “Aus Liebe will mein Herland steiben”. Une gravité mélancolique s’exhale de l’instrument.

Valerio Contaldo © Leonardo Aloi
Jean-Sébastien Bach envisage cette Passion selon Saint-Matthieu aussi comme une œuvre à la ferveur intimiste, soutenant à plusieurs reprises le récit par un instrument soliste. Si la pratique a été souligné pour le hautbois de chasse (et bien qu’ils soient alors deux à jouer), nous retrouvons cette attention dans le très beau thème pour violon soliste accompagnant l’aria pour basse “Gebt mir meinen Jesum wieder !” ou encore pour un autre air de basse, le “Komm süsses Kreuz”, porté d’un trait de viole de gambe qui rappellera si besoin était, la parfaite maîtrise acquise par le compositeur dans les possibilités expressives de l’instrument. Un usage de l’instrument soliste qui, et ce n’est en rien un hasard, vient le plus souvent accompagner des vers écrits par Christian Friedrich Henrici, autrement appelé Picander (1700-1764), principal artisan du livret de cette Passion, du moins pour les passages non puisés directement des textes liturgiques, et qui collabora également avec le Cantor, outre sur plusieurs cantates, également sur la Passion selon Saint-Marc, plus chorale, à la partition perdue, mais qui compte près d’une cinquantaine d’enregistrements reconstitués puisqu’elle était fondée majoritairement sur un procédé de parodie.
Dévolue essentiellement aux solistes, outre les passages choraux fréquemment cités mais ne constituant pas la majeure partie de la composition, La Passion selon Saint-Mathieu est centrée autour de la figure de l’Evangéliste, ce soir Valerio Contaldo. Le ténor d’origine italienne, s’avère un Evangéliste sincère, parfait dans les inflexions des récitatifs, posé, affirmé, bien que vocalement un peu plus timide dans les quelques airs de l’œuvre.
A ses côtés Alexandre Baldo, plus nouvellement venu dans le paysage baroque, campe un Christ dont les interventions solistes, au demeurant pas si nombreuses, démontrent vocalement d’une tessiture de baryton lorgnant sur la basse, toute la détermination assurée d’un Christ sauveur qui sait qu’il ne renoncera pas devant les épreuves.
Mais c’est surtout l’alto de William Shelton qui fait merveille ce soir et recueillera de très nourris applaudissements en fin de représentation. Remarqué[3] dernièrement dans le rôle de l’Amour dans le Cadmus & Hermione de Lully dirigé par Christophe Rousset. Au-delà de la justesse vocale, une précision dans les inflexions, une capacité à diffuser une émotion sensible et sincère qui font merveille. En alto s’adjugeant ici plusieurs passages habituellement dévolus aux voix de soprane, il irradie d’une ferveur simple, humaine et poignante.
Également nouvellement venue, la jeune Amandine Sanchez s’octroie les plus beaux passages pour voix de soprane, particulièrement dans la seconde partie, limpide dans sa diction, jouissant d’une belle longueur de note et se montrant à l’instar du plateau masculin apte à émouvoir sur cette partition à la croisée de l’œuvre purement sacrée et de l’oratorio. Apolline Raï-Westphal apporte la lumière vocale et la rigueur d’interprétation dont elle est coutumière.

Apolline Rai-Westphal © Amandine Lauriol
Et nous ne serions tout à fait justes en oubliant de mentionner les très belles interventions de la voix de basse de Sebastian Noack, ici dans une tessiture de basse, prolongeant avec cette Passion une carrière l’ayant amené à devenir un interprète reconnu du compositeur allemand.
L’audace tient parfois dans la mesure, et c’est bien à une interprétation de la Passion selon Saint-Matthieu toute en tempérance que nous aura convié ce soir Thibault Noally et les musiciens des Ambassadeurs-La Grande Ecurie. Cela jusque dans le chœur final, moins démonstration d’une ferveur exaltée qu’espérance en un repos empreint de sérénité. Un Bach naturel et intime, une interprétation emplie de simplicité et d’une ferveur profondément humaine. Quand bien des versions de cette Passion lorgnent vers les effets plus démonstratifs connus chez Haendel ou Mozart, Thibault Noally, orfèvre de chaque relief de la composition nous aura offert une vision de la Passion d’une profonde humanité. Voilà décidément deux Passions radicalement différentes pour cette semaine sainte au TCE.
Pierre-Damien HOUVILLE
[1] Très fréquemment utilisé au cinéma, pour L’Evangile selon Saint-Matthieu (1964) de Pier Paolo Pasolini, et cela avec une certaine évidence. Mais aussi de manière moins attendue pour Casino (1995) de Martin Scorsese, ainsi que dans nombre d’autres métrages plus confidentiels.
[2] Cela parmi une multitude d’évolutions des effectifs, des tessitures et de l’instrumentum changeant profondément l’œuvre telle qu’elle pu être jouée du temps de Jean-Sébastien Bach.
[3] Remarqué pour sa voix… et aussi un costume d’un rose pour le moins audacieux dont nous hésitons à lui demander la provenance.
Étiquettes : Baldo Alexandre, Contaldo Valerio, Jean-Sébastien Bach, Les Ambassadeurs - La Grande Ecurie, Noack Sebastian, Noally Thibault, Raï-Westphal Apolline, Sanchez Amandine, Shelton William, Théâtre des Champs-Élysées Dernière modification: 6 avril 2026
