Festival de Saint-Michel en Thiérache, le dimanche 22 juin 2025

Abbaye de Saint-Michel en Thiérache © Muse Baroque, 2023
On croise du monde à Saint-Michel, et pas seulement des festivaliers, venus nombreux et souvent en habitués pour cette trente-neuvième édition du Festival, qui a déjà vu se succéder sous la nef de l’abbaye lors de ses deux premiers week-ends Christophe Rousset et ses Talens Lyriques (pour un programme essentiellement consacré à Naples), Ophélie Gaillard et l’ensemble Pulcinella (là aussi pour un hommage à la musique venue du sud de l’Italie), ou encore Reinoud Van Mechelen et A Nocte Temporis (pour une Passion selon Saint-Jean dont le souvenir est encore prégnant dans les coursives du cloître de l’abbaye). Mais cette année 2025 sera marquée aussi par une visite bien en amont du Festival, celle effectuée par le Président de la République Emmanuel Macron le 30 janvier dernier, venu en marge d’un déplacement officiel se rendre compte de l’avancée des travaux de restauration de l’abbaye et réaffirmer, outre la poursuite de ceux-ci, la vocation de Saint-Michel en Thiérache à être ce poumon de la vie culturelle de l’Aisne, plus largement du nord de la France, et la volonté de voir perdurer le rôle majeur que l’abbaye joue dans la diffusion et la création d’enregistrements de musique ancienne et baroque dans le cadre de son festival annuel, rendez-vous incontournable de la saison des festivals de musique. Et puisque qu’il est question de musique et de mémoire, il sera rappelé par le président du Festival la visite il y a de cela quelques années du pianiste Alfred Brendel, décédé dans le cours de la semaine et venu visiter l’abbaye accompagné de l’un de ses anciens élèves, originaire de la région.
Une 39ème édition qui sous un soleil radieux et une chaleur que vient agréablement tempérer les épais murs de l’édifice entame un troisième week-end qui sera autant l’occasion de quelques découvertes que d’agréables retrouvailles.

Romina Lischka © Maris Vranjes
Un portrait de Barbara Strozzi
Opere Di Barbara Strozzi (1619-1677) en cinq actes
Acte I : Kallioppe, artiste Spirituelle : L’Amante modeste (op.1/13), Merce di voi (op.1/1), Lagrime mie (intro) (op.7/4), Al battitor du bronzo (op.1/18)
Acte II : Erato, amante érotique : Begli occhi (op.3/9), L’Eraclito amoroso (op.2/14), Godere e Tacere (op.1/9)
Acte III : Melpomena, corset de la société. L’Amante segreto (op.2/16), Il Romeo (op.2/13), Moralita amorosa (op.3/2), Sospira, respira (op.6/17), Tradimento (op.7/9)
Acte IV : Euterpe, Mère aimante : Silentio nocivo (op.1/6), Cuore che reprime : ardo in tacito foco (op.3/1), Bartolomeo de Selma y Salaverde (1595-1640), Suzanne un jour ;
Acte V : Thalia, Fille protégée : Liberta (op.1/10), Godere in gioventu (op.1/12), La Vendetta (op.2/9), Il Baci (op.2/23).
Dorothee Mields, soprano
Kerstin Dietl, soprano
Hathor Consort
Romina Lischka, viole de gambe et direction
On ne présente plus Barbara Strozzi (1619-1677), compositrice encore reléguée aux limbes il y a peu, mais bénéficiant depuis quelques années d’un salutaire retour en grâce à la faveur de la reconsidération de la place des compositrices dans l’histoire de la musique, et qui depuis apparaît fréquemment dans les programmes de nombres de formations, s’attachant à en explorer les particularités autant qu’à en souligner le talent, participant à faire de la compositrice, née vénitienne et morte padouane, une figure incontournable de la musique du seicento.
Mais a contrario, c’est bien le Hathor Consort, formation d’origine flamande qui sous nos latitudes peine encore à se faire une véritable renommée, malgré la qualité de ses concerts et la perspicace composition de ses programmes (que l’on se souvienne notamment du Animam gementem cano, chez Ramée, en 2020). C’est donc avec d’autant plus de plaisir que nous plongeons dans cet hommage en cinq actes à Barbara Strozzi, chacune des œuvres de la musicienne étant regroupée autour de la figure tutélaire, symbolique, et maternelle d’une divinité mythologique, en regard de cet Hathor Consort tirant lui-même son nom de la déesse égyptienne reconnaissable à son disque solaire, déesse de l’Amour, et donc aussi de la Beauté, de la Maternité, de la Joie et comme une évidence, … de la Musique.
La gambiste Romina Lischka, fondatrice de l’ensemble et ses musiciens (Angela Ambrosini au nyckelharpa, instrument que nous avons récemment évoqué lors du de la dernière parution des Curious Bards), Margit Übellacker au psalterion, Matthias Spaeter à l’archiluth, Bart Naessens à l’orgue et Hannelore Devaere à la harpe) s’attachent dans ces compositions d’un baroque précoce et épuré de Barbara Strozzi à délivrer un son étagé, bien structuré, sans maniérisme superflu et servant en cela délicieusement les deux sopranes Dorothée Mields et Kerstin Dietl. Celles-ci savent se répondre, s’entremêler ou se laisser l’ascendant pour mieux revenir de conserve. De la première, dont on se rappellera les projets en collaboration avec des chefs aussi prestigieux que Philippe Herreweghe, Frans Brüggen ou encore Gustav Leohardt, on soulignera les aigus minéraux, la projection savamment dosée et sans emphase qui fait merveille particulièrement sur L’Eraclito amoroso, plaintif certes, mais digne toujours, accompagné notamment d’une viole pizzicato et à la harpe, pour une pièce s’avérant parmi les plus émouvantes de ce programme, tout comme le sera un peu plus tard, et toujours en soliste le Moralita amorosa, poésie divine, hymne courtois d’un naturel touchant (Mon soleil se lève avec l’aube matinale, et avec l’intention de cultiver la beauté divine…) mettant parfaitement en relief le large panel de sentiments exprimés dans la musique de Barbara Strozzi. Kerstin Dietl, collaboratrice régulière du Hathor Consort (et membre également du Collegium Vocale Gent et du chœur Balthasar Neumann), timbre plus juvénile, souplesse plus exacerbée, ravit en soliste notamment sur l’Amante segredo, plainte de la disgrâce, expression de la honte sur laquelle sa voix cristalline fait merveille, même si quelques modulations, ça et là, semblent manquer leur effet. Et c’est donc sur les passages en commun que nous avons aussi le plaisir d’apprécier les deux interprètes, notamment sur quelques Duetto de Barbara Strozzi les mettant en majesté, le Sospira, Respira, Amato…aussi enlevé qu’épuré, ou sur le Al battitor di bronzo della sua crudelissima dama, poème brulant emprunt de pensées charnelles et en cela très représentatif d’une imagerie érotique propre à la musique de Barbara Strozzi, une musique dont la diversité des thèmes et des inspirations bénéficie avec ce programme du Hathor Consort d’un bien bel hommage, qui enchanta les spectateurs de cette matinée.

Christina Pluhar © Michal Novak pour Warner Classics
La Torre del Oro
Maurizion Cazzati (arr. Christina Pluhar), Improvisation Ciaccone Instrumental
Alonso Mudarra (1508-1580), Si me Llaman
Traditional (Mexique, région de Oaxaca), La Martiniana
Anonymus Jacara, No Hay, que decircle el primor
Nicola Matteis (arr. C. Pluhar) Improvisation La Dia Spagnola
Gabriel II Bataille, Rio de Sevilla
Henry de Bailly (arr. C. Pluhar), Yo soy la locura
Traditional (Venezuala), Montilla
Diego Pisador, Los Delfines
Traditional (Mexique) (Arr. C. Pluhar) La Llorona
Traditional (Mexique, région de Huastac), El Coco Luciana Mancini
Improvisation, Canario
Alonso Mudarra, Claros y Frescos rios
Traditional (Venezuela), Que me entierren en un Arpa
Traditional (Venezuela, Chili), Coplas, Caminoreal (Merengue)
Traditionnal (Venezuala), El Gavilan (Joropo)
Alonso Mudarra, La manana de Sant Juan
Traditional (Mexique, région de Huastec), La Sirena
Traditional (Mexique), La Bruja
Santiago du Murcia Fandango,
Juan Bautista Plaza, El Currucha
Celine Scheen, Soprano,
Vincenzo Capezzuto, alto
Luciana Mancini, chant (Chile)
L’Arpeggiata, direction Christina Pluhar
Après la découverte du Hathor Consort et sa plongée dans l’Italie du Seicento, retour aux sources, ou du moins aux grands habitués pour le Festival de Saint-Michel en Thiérache, qui une fois encore a le plaisir d’accueillir Christina Pluhar et son Arpeggiata, non pas pour un concert, mais pour toute une semaine, le concert de ce dimanche après-midi venant conclure une semaine entière de répétition et d’enregistrement au sein de l’abbaye, à l’exemple de ce que l’ensemble avait fait notamment l’année dernière au moment de la conception de Terra Mater[1].
Et le moins que l’on puisse dire est qu’avec ce nouveau programme, L’Arpeggiata semble opérer un heureux retour à ses fondamentaux. Non que nous n’eussions pas apprécié terra mater, hymne à la Nature et aux œuvres inspirées par elle, mais disons que nous avions trouvé l’hommage un peu sage, un brin convenu, sans cette touche de folie un peu débridée, cette audace formelle qui a aussi bien valu à Christina Pluhar et ses musiciens leur succès que quelques contradicteurs ébouriffés.
Retour à la source pour les interprètes, Christina Pluhar s’entourant pour ce nouveau projet des complices de longue date, au premier rang desquels Céline Scheen, vite rejointe par Vincenzo Capezzuto, au timbre et à la personnalité toujours aussi solaires, et Luciana Mancini, mezzo baroque accomplie, qui explore notamment avec Christina Pluhar les contrées plus lointaines et diverses d’une musique moins instituée mais sur laquelle sa couleur vocale ardente et sa personnalité trouvent terrain à une séduisante expression.
Après nous avoir emporté aux frontières du baroque et de la musique traditionnelle italienne, et plus largement méditerranéenne, avec quelques précédentes albums remarqués L’Arpeggiata enjambe l’Atlantique pour explorer les rivages sud-américains et centro-américains, où perdurent instruments, sonorités et arrangements issus du baroque espagnol bien plus que du côté ibérique de la civilisation hispanique. L’occasion d’un voyage où aux compagnons de route de l’Arpeggiata s’associent plusieurs musiciens issus spécifiquement de la musique traditionnelle de cette partie méridionale du continent américain, notamment Alvaro Pinto (guitares traditionnelles et percussions, originaire du Chili), Manuel Sanchez (cuatro, Venezuala) et Rafael Mejias (maracas, Venezuela).
Le programme s’intitule La Torre del Oro, du nom de cette tour almohade dominant Séville contrôlant l’accès au Guadalquivir des bateaux espagnols revenant des Amériques. C’est l’occasion de retrouver le savoir faire des arrangements de Christina Pluhar, coulant nombres de morceaux issus du patrimoine traditionnel de la musique sud-américaine dans des arrangements toujours aussi soyeux et équilibrés, où domine son théorbe et bien entendu l’incontournable, souple, séduisant et enjôleur cornet de Doron Sherwin, empreinte musicale de l’ensemble.
Nous retrouvons dans ce programme quelques œuvres de compositeurs dont les noms nous sont parvenus, à l’instar de Alonso Mudarra (compositeur Sévillan 1508-1580), référence matricielle avec la publication d’un recueil de pas moins de 77 pièces dont sont extraites le Si me llaman et le Claros y frescos rios bien mis en valeur par la voix toute en clarté de Céline Scheen, ou encore l’enlevé La manana sa Sant Juan (Céline Scheen également). On citera également Diego Pisador (vers 1510-vers 1557) pour un Los Delfines, dans lequel Céline Scheen, implorante, doloriste, émeut de sa sobriété vocale, la plupart des œuvres du concert sont issues du folklore hispanique sud-américain, réarrangés à de multiples reprises et dont le compositeur d’origine s’avère donc rarement identifiable. De ces morceaux, subtilement réarrangés, nous soulignerons l’extatique beauté du traditionnel vénézuélien Montilla, porté par Luciana Mancini, accompagnée d’une guitare quatre cordes et de maracas pour une alliance subtile et rythmée, tout comme El Gavilan, lui aussi d’origine vénézuélienne et lequel la voix de Vincenzo Capezzuto, naturelle, légèrement et joliment nasillarde, presque enfantine par certaines intonations, rend limpide cette œuvre attachante. Christina Pluhar, toute à sa volonté de mélanger styles et influences et de rendre ce répertoire aussi vivant qu’actuel s’autorise des arrangements avec des instruments plus modernes, comme l’accordéon malvenu, s’invitant sur cet instrumental Canario, pointant son soufflet avec toupet sur quelques autres morceaux, avec élégance, et au risque de s’attirer les foudres de quelques puristes dont nous sommes.
Ce programme qui s’offre aussi quelques incartades vers des compositeurs n’ayant a priori jamais vu ni les Amériques ni même la péninsule ibérique, mais que cette dernière inspira, à l’exemple de Nicola Matteis (vers 1650-vers 1713), italien installé à Londres dès la vingtaine qui composant La Dia Spagnola offre sa vision toute personnelle de l’Espagne, mais surtout à Christina Pluhar l’occasion d’arrangements offrant un boulevard à la souplesse et à la virtuosité au cornet à bouquin. Gabriel II Bataille (vers 1608-vers 1666) (et non Gabriel de Bataille comme le suggère le livret), portant numéro pour le distinguer de son homonyme paternel lui aussi compositeur, livre de son côté un Rio de Sevilla très enlevé sur lequel Vincenzo Capezzuto excelle, même si l’une des plus belles curiosités revient à Céline Scheen et ce Yo soy la locura de Henry de Bailly (vers 1580-vers 1637), très vif et porté par un arrangement sublimant l’usage, pas si fréquent, des castagnettes.
Loin d’être anodin, ce programme enlevé démontre que l’Arpeggiata n’est jamais aussi séduisante que dans l’exploration des frontières, poreuses, malléables entre musique savante et traditionnelle, et qui avec ce nouveau pont lancé par-dessus l’Atlantique nous offre le visage d’un baroque qui ne s’éteint pas, qui ne cesse de se métamorphoser et d’infuser dans la musique de tout un continent. Un concert très séduisant donc, qui, c’est maintenant presque une tradition, se termine en rappel par le Pizzica di san Vito, Céline Scheen et Vincenzo Capezzuto à l’unisson de leur énergie vocale et scénique, et Doron Sherwin en merveilleux cabot.
Pierre-Damien HOUVILLE
[1] Depuis paru chez Erato en janvier 2025.
Étiquettes : Arpeggiata, Barbara Strozzi, Dietl Kerstin, festival, Hathor Consort, Lischka Romina, Mields Dorothee, Pluhar Christina, Saint-Michel en Thiérache Dernière modification: 30 juin 2025
