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Suiveurs de Lully (Muffat, Fisher, Telemann, El Gran Teatro del Mundo – Ambronay)

Les suiveurs de Lully en Allemagne
Georg Muffat : Sonate n°2 en sol mineur (extraite de l’Armonico Tributo)
Johann Caspar Ferdinand Fisher : Suite n°1 en Do majeur
Georg Muffat : Suite « Nobilis Juventus »
Georg Philip Telemann : Suite TWV55:Es4 

El Gran Teatro del Mundo : 
Coline Ormond, Yoko Kawakubo – violon
Michael Form – flûtes à bec
Miriam Jorde Hompanera – hautbois
Claudius Kamp – basson, flûtes à bec
Jonas Nordberg – théorbe
Bruno Hurtado Gosálvez – basse de violon, viole de gambe
Julio Caballero Pérez – clavecin & direction artistique

1 CD, Ambronay éditions, sortie 5 octobre 2021, 68’24.

D’habitude, quand on écume les salles des ventes, l’on espère que l’œuvre attribuée à un “suiveur de” soit en réalité une fois décrassée de la main du Maître. Un Rembrandt bon marché, cela ne se refuse guère. Et quand ces suiveurs sont d’un calibre aussi redoutable que Muffat ou Telemann, cela ne se refuse guère. Pour leur premier enregistrement, le jeune ensemble El Gran Teatro del Mondo (qui tire son beau nom de la pièce de Pedro Calderón) a sélectionné des partitions d’orchestre réduites pour ensemble de chambre. Cette pratique du temps permettait ainsi d’interpréter les pièces instrumentales ou des opéras avec un effectif réduit, proche ici de celui des Concerts Royaux de Couperin, auxquels on songe assez vite devant ces riches textures combinant cordes, vents et bois avec un sens des couleurs et une épaisseur remarquables. Ainsi dans l’Armonico Tributo, Muffat offre bien de nombreuses options d’interprétation et les “sonate a pocchi o a molti strumenti” pouvaient se jour à partir d’un mini-effectif en trio (2 violons et un violoncelle), à quatre parties jusqu’à la version étoffée pour un grand orchestre corellien fourni à cinq parties et auquel Muffat conseille même d’ajouter des hautbois, bassons, bombardes, clavecins, théorbes, harpes ou regales ! 

Si la Muse n’est point d’or, c’est que l’enregistrement n’est pas également inspiré, et qu’on alterne entre de sublimes mouvements, et des choix moins convaincants. Il manque encore quelquefois à ce jeune ensemble un liant, un souffle, une atmosphère et l’on n’adhère pas toujours à des tempi trop étirés dans les mouvements lents, si étirés qu’ils s’usent à révéler la trame… Les textures individuelles des instruments, très marquées, rappellent le chatoyant des Ombres, autre pépite d’Ambronay, et il y a dans l’expérimentation rugueuse, la volonté de contrastes, la complexité des influences mêlées de France, d’Italie et d’Allemagne une ambition artistique forte.  Ce Grand Théâtre du Monde n’est pas qu’un intermède joli. Commençons par la Sonate n°2 de Muffat. S’il n’est plus connu aujourd’hui que pour son Armonico Tributo,  il a été un personnage important de son époque, élève de Lully, mais aussi de Corelli et de Pasquini, il a travaillé avec Biber, a occupé le même poste que WA Mozart à Salzbourg et  ses œuvres étaient connues notamment d’Haendel ou de Bach, notamment pour sont traité de basse continue, le Regulae Concentuum Partiturae (1699). La Sonate s’ouvre sur un beau Grave introductif, très corellien, aux effets appuyés. Hélas, en version maigrichonne, l’on perd en substance et il faut avouer que la réduction chambriste, malgré son ton très urbain et réminiscent des Concerts Royaux de Couperin, rend l’œuvre plus étriquée, plus décorative, loin de l’opus magnum noble et sévère enregistré par Chiara Bianchini (Harmonia Mundi).  La Suite n°1 de Fisher, extraite du Journal du Printemps, nous a davantage convaincu du fait de sa vivacité dansante. Les interprètes d’Il Teatro d’Il Mondo ont superbement rendu un bouillonnement de timbres, une ligne virtuose et gourmande, une joie de vivre (toute printanière ?). L’ouverture sautille déjà, avec ses temps forts marqués, son caractère uniformément souriant, que confirme une marche belliqueuse due à l’alliance martiale du hautbois de Miriam Jorde Hompanera et du basson de Claudius Kamp culminant dans l’Air des combattants stylistiquement proche de Biber ou du Lully d’Amadis. Le Rigaudon expédié par les flûtes de Michael Form et Claudius Kamp fait valoir sa démonstration de virtuosité palliant la simplicité de la mélodie, le Menuet curial mais convenu qui hélas débouche sur une Chaconne trop pressée, peu dansante de ce fait, et dont la brièveté ne permet pas de développer une ampleur hypnotique malgré un violon agile et italianisant. L’on passera sur la succession d’entrées décoratives et oubliables des Espagnols, Hollandois, Angloys, Italiens et François du Nobilis Juventis de Muffat, à l’inspiration bien inférieure à celle de son Armonico Tributo. Heureusement, le grand Telemann vient conclure ce programme “post-lullyste” avec la Suite TWV 55:Es4 qui couronne superbement l’enregistrement et en constitue la pièce de résistance : ouverture très théâtrale, d’une verticalité élégante, avec de beaux bois, Loure poétique et douce toute bercée de la viole de gambe sensible de Bruno Hurtado Gosálvez, Aria intensément dessinée par la ligne de dessus du violon, sinueuse, hésitante, d’une humanité nostalgique qui continue de hanter l’auditeur bien après les Passepieds finaux presque superflus. 

 

Viet-Linh NGUYEN

Étiquettes : , , , , , , Last modified: 12 janvier 2022
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