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Venez, venez, Haine implacable (Lully/Francoeur, Armide 1778, Le Concert Spirituel, Hervé Niquet – Alpha)

Il faut savoir être fidèle à soi-même. En dépit du livre-disque soigné et des excellents textes de présentation, cette version reliftée 1778 de Louis-Joseph Francœur, qui ne nous avait guère convaincu en concert au TCE ne nous a pas davantage touché au disque.

Jean-Baptiste Lully (1632-1687) version révisée par Louis-Joseph Francœur (1738-1804)
Armide, tragédie lyrique en un prologue et cinq actes, sur un livret de Philippe Quinault.

Véronique Gens, Armide ;
Reinoud Van Mechelen, Renaud ;
Tassis Christoyannis, Hidraot, La Haine ;
Chantal Santon Jeffery, Phénice, Lucinde ;
Katherine Watson, Sidonie, une Naïade, un Plaisir ;
Philippe-Nicolas Martin, Aronte, Artémidore, Ubalde ;
Zachary Wilder, le chevalier danois.

Le Concert Spirituel
Direction Hervé Niquet

2 CD Alpha Classics dans un livre-disque. Enregistrés en avril 2019 à l’Arsenal – Cité Musicale de Metz. Texte de présentation en français, anglais et allemand. 137’08.

Il faut savoir être fidèle à soi-même. En dépit du livre-disque soigné et des excellents textes de présentation (où l’on apprend d’ailleurs que le dernier acte de la partition révisée de Francoeur a été laissé inachevé a été complété par Benoît Dratwicki et Julien Dubruque), cette version reliftée 1778 de Louis-Joseph Francœur, qui ne nous avait guère convaincu en concert au TCE ne nous a pas davantage touché au disque. Nous serons brefs et renvoyons au compte-rendu précité pour les circonstances de ce travail de remise au goût du jour, son inutilité aussi, puisqu’il ne fut jamais terminé ni représenté ou encore ses grandes caractéristiques et les différences par rapport à l’œuvre originelle si célèbre de 1686

Toutefois, la captation est bienvenue : d’abord à titre documentaire et musicologique, puisqu’elle permet d’étudier plus finement les remaniements laborieux de Francoeur, typiques d’une esthétique sonore qui a significativement évolué, notamment dans l’usage omniprésent et les coloris orchestraux sous la battue nerveuse et sanguine d’Hervé Niquet. L’excellente prise de son rend ainsi justice à l’orchestre du Concert Spirituel, à la précision cinglante des cordes, à la rutilance moirée des cuivres, et fait d’autant plus sentir la perte de la basse continue et des cordes pincées dont Lully était si friand (hors harpe). La pâte sonore s’écarte franchement de l’alchimie versaillaise de l’orchestre à cinq parties lulliste, et de sa fine combinaison de cordes denses et de bois, au profit de coloris plus francs et plus vifs. Vous l’aurez compris, nous demeurons des lullystes/ramistes dans cette cabale.

L’enregistrement au disque permet surtout de rééquilibrer la balance entre les voix d’un plateau vocal de première classe, forcé en salle de lutter contre l’invasion de cet orchestre si proéminent, et l’on découvre beaucoup plus de nuances dans l’interprétation de Véronique Gens que dans notre souvenir, sculptant les récitatifs, variant les affects, renouant avec la pureté de la ligne de Lully, heureusement rigoureusement préservée par Francoeur sous ses ajouts peinturlurés et racoleurs. Le CD, telle une radioscopie, rend ainsi possible de mieux cerner l’ossature du récitatif malgré la surcharge orchestrale et l’agitation permanente (parfois en contre-sens dramatique total), et de recréer artificiellement les oppositions entre passages solistes et tutti opulents dans les divertissements et chœurs. Ce contraste était noyé dans une masse continue tonitruante et bavarde en concert et se voit partiellement rétabli, tel un bloc épanelé qui attendrait encore le ciseau du sculpteur pour le fouiller plus avant. Même chose pour le Renaud de Reinoud Van Mechelen, haute-contre au timbre clair, un peu métallique dans les aigus, mais doté d’un sens de la prosodie inné et d’une grâce noble incarnant avec naturel ce guerrier aussi invincible que trop peu amoureux. Le reste du casting est à l’avenant.

Ajoutons le produit de luxe très soigné concocté par Alpha. Un livre disque à la sobre couverture (antithétique de l’écriture de Francoeur), avec un essai historique et musicologique des plus instructifs de Benoît Dratwicki qu’on eut aimé approfondir (peut-être une idée d’ouvrage du CMBV sur “Les reprises et arrangements de Lully en France et en Europe au Siècle des Lumières” ?). Il est ainsi passionnant de décortiquer et contextualiser les révisions, et de voir planer l’ombre du Commandeur, pardon Surintendant, presque un siècle après son coup de canne fatal, figeant tels les Grand Appartements versaillais, un cadre que l’on modernise en tremblant et avec respect. L’iconographie est exceptionnelle : décors scéniques d’Armide pour la reprise de 1761, costumes de la reprise de 1761 et de 1825 (version de Gluck), manuscrit autographe de la partition conservé à la BnF… 

Il n’empêche. Ces améliorations, doublées de la possibilité d’une écoute informée et fragmentée de l’œuvre, ne transmuent pas le plomb en or, et l’on se tournera résolument vers l’Armide de Gluck sur le même livret qui tout en ne préservant pas la ligne mélodique lulliste est dans l’esprit plus post-ramiste et théâtrale que cet assemblage médiocre (excellent enregistrement de Minkowki – Archiv), à moins de carrément renouer avec la merveilleuse création du Surintendant (Herreweghe II, Harmonia Mundi voire le DVD de Christie – FraMusica). 

 

Viet-Linh NGUYEN

 

Étiquettes : , , , , , , , , , Last modified: 17 décembre 2020
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