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Percé jusques au fond du cœur (Armide, Francoeur/Lully, TCE, 01/04/2019)

Il arrive parfois que l’importance musicologique de certaines résurrections dépasse l’intérêt musical, et il faut bien avouer qu’en dépit du talent d’Hervé Niquet et de Véronique Gens qui s’évertuent à défendre cette partition, l’expérience demeure très mitigée, en raison du matériau de base. Quel est-il ?Hervé Niquet a souhaité non pas s’aventurer sur les magnifiques rivages de l’Armide de 1683, mais sur ceux, inconnus et plus tardifs, de 1778. D’autant plus inconnus que… cette version ne fut pas même représentée à l’époque sur la scène de l’Académie Royale de Musique. 

“Les hommes furent jadis ce qu’ils sont à présents, c’est-à-dire médiocrement bons et médiocrement mauvais.”
(Anatole France)

Véronique Gens © site officiel de V. Gens, photo Franck Juery

Jean Baptiste Lully (1632 – 1687)
Armide
tragédie lyrique en un prologue et cinq actes, sur un livret de Philippe Quinault
(Révision de Louis-Joseph Francœur (recréation de la version inédite de 1778)

Véronique Gens : Armide
Reinoud Van Mechelen : Renaud
Tassis Christoyannis : Hidraot / la Haine
Chantal Santon-Jeffery : Phénice / Lucinde
Katherine Watson : Sidonie / une Naïade / un Plaisir
Philippe-Nicolas Martin : Aronte / Artémidore / Ubalde
Zachary Wilder : Le Chevalier danois

Hervé Niquet direction
Chœur et orchestre du Concert Spirituel

Théâtre des Champs-Elysées, Paris, 1er avril 2019 (version de concert).

Il arrive parfois que l’importance musicologique de certaines résurrections dépasse l’intérêt musical, et il faut bien avouer qu’en dépit du talent d’Hervé Niquet et de Véronique Gens qui s’évertuent à défendre cette partition, l’expérience demeure très mitigée, en raison du matériau de base. Quel est-il ? Tout comme le Persée révisé en 1770, Hervé Niquet a souhaité non pas s’aventurer sur les magnifiques rivages de l’Armide de 1683, mais sur ceux, inconnus et plus tardifs, de 1778. D’autant plus inconnus que… cette version – alternative à celle très supérieure de Gluck (1777) – ne fut pas même représentée à l’époque sur la scène de l’Académie Royale de Musique. 

En effet, comme nos lecteurs le savent bien, c’est dans les vieux Lully qu’on fait la meilleure soupe, et l’Armide fut très souvent reprise dès 1687 en France et en Europe (1687, 1688, 1689, 1690 à Rome traduite, 1701,  1703, 1708, 1710, 1713, 1714, 1724, 1726, 1740, 1742, 1746, 1747, 1761, 1764, 1777) sans même lister les innombrables parodies. La partition était souvent adaptée et révisée en fonction des circonstances d’exécution et du goût du jour. 

On conserve à la BnF le livret imprimé pour l’Armide de Gluck, abondamment annoté par Francoeur avec une note manuscrite de sa main sur la page de titre qui précise le contexte de ce remodelage : « Ce livre fut mis en ordre celon le poême // de 1761. pour me servire de model lorsque // j’arangé cet ouvrage en 1778 // en laissant l’ancienne Musique // et refesant des accompagnements // nouveaux sous le chant de // Mr de luly et refis de nouveaux // air. Ce qui me fut ordonné par Mr devismes [M. Visme de Valgay, directeur de l’Académie Royale de musique] ». 

Partition manuscrite (détail) Armide // Tragedie // En Cinq Actes. // Mis en Musique par M. de Lully Secrétaire // du Roy et Surintendant de la musique de sa Majesté. // Le Poème est de M. Quinaut // L’Ouverture, et la plus grande partie des Airs des Divertissements sont de M. Francoeur Surintendant // de la Musique du Roy et Chevalier de St. Michel. // Edition derniere. // 1781 – Source : Gallica / BnF

Francoeur (attention un Francoeur peut en cacher un autre, il s’agit de l’ancien directeur de l’Académie Royale Louis-Joseph Francœur, neveu de François Francœur) se voit donc confier le soin de réviser – respectueusement – la partition du grand Lully. L’opération est hélas un double échec : d’une part Louis-Joseph Francoeur, qui n’a pas laissé grand chose en tant que compositeur, n’est visiblement pas à la hauteur de la tâche : il supprime le Prologue passé de mode, conserve la ligne des récitatifs mais en survitaminant leur accompagnement de manière envahissante (arpèges brisés et autres cordes bavardes remplacent la basse continue avec clavecin 1). Toutes les danses, une large part des airs, et certains chœurs (comme le chœur de la Suite de la Haine étoffé), sont réécrits, et les lignes orchestrales toutes refondues au profit d’un orchestre très riche (flûtes, hautbois, clarinettes, bassons, cors, trompettes), des divertissements insérés (l’horrible fête villageoise qui remplace le chœur d’enchantement de l’acte II, la simplification de l’acte IV il est vrai déjà faiblard chez Quinault (une seule fausse amante), ainsi que la perte de la grande passacaille pour un morceau tout à fait oubliable.

Partition manuscrite du 3ème acte d’Armide (monologue d’Armide) : version de la reprise de 1778 / Jean-Baptiste Lully ; arrangement de François et Louis-Joseph Francoeur – Source : Gallica / BnF

Vous l’aurez compris, que reste t-il du génie de Lully ? Pas grand chose. Tant et si bien que le TCE, prudemment avait laissé Lully en grands caractères dans le programme, et qu’il faut y regarder à deux fois avant de découvrir le lifting. C’est un peu comme vouloir regarder le Grand Sommeil, et se retrouver devant le remake délavé de 1978 avec Robert Mitchum. Hervé Niquet, afin de compenser la faiblesse de la partition, nous en met plein la vue : le Concert Spirituel, débordant de vitalité et de fougue, se lance dans une charge effrénée. On admire la précision des pupitres, la conviction énergique des musiciens et des chœurs. Mais cet amas sans contraste ni respiration fatigue. Les récitatifs trop accompagnés, les chœurs trop riches, les danses et divertissements constants déséquilibrent une œuvre pompière et trop fardée. Passent encore quelques danses rappelant Gossec ou Gluck, voire Gretry ou Salieri, mais l’ossature du drame est camouflée par tous les repeints, et si on distingue encore l’or fané, délicat, noble et sensible du récitatif lulliste d’origine, l’agitation perturbatrice de l’orchestre qui ne le laisse pas s’exprimer avec fluidité tue le théâtre. Tragédie lyrique ? Opéra grossier, à coups de tremolos et de notes, cette Armide, laissée inachevée, n’a pas vu le jour à l’époque. Pourquoi fallait-il y embarquer la crème de nos artistes : le couple maudit Véronique Gens & Reinoud Van Mechelen, bien timbré, familier de la prosodie, se retrouve à devoir projeter à tout va pour couvrir le fatras instrumental raide et sans relief à refuser les ombres, les creux, les soupirs et les nuances. Peut-être une mise en scène aurait-elle permis de dorer la pilule ? Hélas en version de concert, on attend la passacaille (escamotée au profit d’un morceau quelconque et expéditif), et la sortie.

La faute donc à Francoeur. Et à Hervé Niquet, atteint de la malédiction des pharaons. Car il est certains tombeaux qu’il faut laisser ensablés.

 

Viet-Linh NGUYEN

  1. on entend souvent que le clavecin a alors quitté la fosse de l’Académie Royale, cela n’est qu’à moitié vrai, puisqu’il disparaît en 1770, sauf dans la basse continue en vue d’accompagner les récitatifs justement et c’est le musicien Jean-Baptiste Parant qui le tient.
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