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Coup de Ballet (Lully, Ballet Royal de la Naissance de Vénus, Les Talens Lyriques, Rousset – Aparté)

Jean-Baptiste Lully (1632 – 1687)
Ballet royal de la Naissance de Vénus 

Dessus : Deborah Cachet, Bénédicte Tauran
Bas-dessus : Ambroisine Bré
Haute-contre : Cyril Auvity
Taille : Samuel Namotte
Basse-taille : Guillaume Andrieux
Basse-taille : Philippe Estèphe

Chœur de Chambre de Namur
Les Talens Lyriques
Direction Christophe Rousset

1 CD Aparté AP255,  paru le 18 juin 2021, 72’09.

Nous avions déploré l’annulation du concert si attendu à la Cité de la Musique en janvier dernier. Heureusement, en voici la captation. De quoi s’agit-il ? Du Ballet de la Naissance de Vénus. Ballet Royal, cela va sans dire, puisque composé à l’instigation de Louis XIV en l’honneur de sa belle-sœur, Henriette d’Angleterre (l’infortunée du “Madame se meurt”). Il fut donné en janvier 1665 au Palais Royal avec la princesse elle-même dans le rôle de la déesse. Conformément au genre, construit autour de succession d’entrées, ce spectacle fastueux associait la danse, la musique et la poésie. Chronologiquement, il se situe peu après le premier grand ballet de cour français (Le Ballet des Arts de janvier 1663 et Les inclassables Plaisirs de l’Isle Enchantée de 1664 qu’Hugo Reyne grava avec conviction chez Accord). Hélas, Lully & son beau-père Michel Lambert n’y insérèrent pas autant de pièces vocales, et ce Ballet-ci comprend énormément de danses qui nous font regretter que le Ballet ne soit pas représenté, avec danseurs et costumes.

Christophe Rousset brosse un Ballet d’une rare élégance, et d’une noblesse naturelle. Ses Talens Lyriques, à la précision horlogère, allient à la fois l’homogénéité des timbres, la cohésion des textures qui produit cet assemblage si subtil et si reconnaissable de cordes, de bois et parfois de flûtes, d’une densité un peu grave, et une souplesse fluide. On avouera que toutes les Entrées ne se valent pas. Après une très théâtrale ouverture, puissantes et ferme, qui annonce le Lully des tragédies lyriques, après de premiers récits et chœurs agréablement et humblement menés, on se retrouve un peu déçu d’être projeté dans une longue succession de brefs airs d’une à deux minutes (comprenez danses instrumentales). Rousset les aborde en danseur et en peintre. Il soigne les articulations, choisit des tempi naturels et dansant, laisse respirer son Lully. Mais le vocabulaire de Lully, si efficace et insidieusement prenant sur la durée dans les tragédies lyriques s’avère tout de même assez répétitif dans cette litanie de notes inégales, bourrées, menuets, rigaudons…

La seconde partie est plus riche que la première. Elle recèle le petit bijou du Dialogue des trois Grâces attribué à Michel Lambert (ce qui stylistiquement nous semble indubitable). Ce trio pour deux dessus et bas-dessus, au contrepoint complexe, est superbement interprété par Deborah Cachet, Bénédicte Tauran et Ambroisine Bré aux enlacements d’une sensualité troublante (et qui n’est d’ailleurs pas sans rappeler une écriture montéverdienne dans certains chromatismes et passages en imitation). De même, la plainte (toujours de Lambert) : “Rochers, vous êtes sourds, vous n’avez rien de tendre” permet à Deborah Cachet de faire valoir une admirable maîtrise vocale du souffle et des ornements, de même qu’une déclamation altière et intelligible. Cyril Auvity en revanche a paru fatigué dans le récit d’Orphée “Dieu des Enfers”, le médium appauvri, et quelques instabilités et aigus tirés. Mais la poésie touchante du demi-dieu malheureux émeut.

Est-ce parce qu’il y a trop peu à chanter dans ce Ballet que Christophe Rousset a compléter cette œuvre par des  extraits du Ballet royal des Amours déguisés (la fameuse plainte d’Armide “Ah! Rinaldo, è dove sei?” où l’italien d’Ambroisine Bré sonne très… français), Psyché (une noble et lancinante Plainte italienne sombre très inspirée), Le Carnaval (un inattendu air burlesque “Son dottor per occasion” tiré des Noces de village du maître d’école vantard Barbacola, rôle de basso buffo écrit par Lully pour lui-même et qui rappelle Cavalli, Philippe Estèphe s’en donne à cœur joie).

Voilà donc un Ballet dont la principale faiblesse n’est pas le fait des interprètes mais du matériau de base : le manque pièces chantées. A la condition d’accepter que l’œuvre est sensiblement moins grandiose que les opus lullistes précédents des Talens et surtout qu’il nous manque l’éblouissement visuel, voici une addition hautement recommandée à toute discothèque du Surintendant. 

 

Armance d’Esparre

Étiquettes : , , , , , , , , , , Last modified: 10 octobre 2021
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