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En ma puissance (“Autour de Lully”, Véronique Gens, Les Surprises – Festival de Saint-Denis, 25 juin 2021)

Véronique Gens et les Surprises à Saint-Denis © Muse Baroque, 2021

“Autour de Lully”
Airs, danses et chœurs extraits de tragédies lyriques et opéras-ballets de Jean-Baptiste Lully et de ses contemporains

Jean-Baptiste Lully (1632-1687) : Persée – Ouverture (1682)
Henry Desmarest (1661 – 1741) : Circée – Air « Désirs, transports » (1694)
Jean-Baptiste Lully : Proserpine – Deuxième air (1680) ; Ballet du Temple de la Paix – Entrée des Bretons, passepied (1685) ; Proserpine – Air et choeur « Ô malheureuse mère… » (1680) ; Proserpine – Air et choeur « Que tout se ressente de la fureur que je sens » (1680) ; Armide – Air « Enfin il est en ma puissance » (1686)
André-Cardinal Destouches (1672 – 1749) : Les Éléments – Air pour les néréides & Air pour les divinités (1721)
Jean-Baptiste Lully : Atys – Air « Espoir si cher et si doux » (1676) ; Ballet de la naissance de Vénus – Sarabande Dieux des Enfers (1665) ; Le Bourgeois Gentilhomme – Canaries (1670) ; Amadis – Air « Toi qui dans ce tombeau… » (1684) ; Amadis – Prélude (1684)
Pascal Collasse (1649 – 1709) : Achille et Polyxène – Air « Calme tes déplaisirs » (1687) ; Thétis et ; Pélée – Tempête (1689)
Jean-Baptiste Lully : Le Triomphe de l’Amour – Air de La Nuit : « Voici le favorable temps… » (1681)
Henry Desmarest : La Diane de Fontainebleau – Choeur du Sommeil (1686)
Jean-Baptiste Lully : Alceste – Pompe Funèbre (1674) ; Alceste – Air et choeur « La mort, la mort barbare… » (1674)
André-Cardinal Destouches : Les Éléments – Air pour les heures (1721)
François Rebel (1701 – 1775) & François Francoeur (1698 – 1787) : Le Ballet de la Paix – Musette et Sarabande (1738)
Marc-Antoine Charpentier (1643 – 1704) : Médée – Air « Quel prix de mon amour » (1693) ; Médée – Air et choeur « Noires filles du styx » (1693)
François Rebel (1701 – 1775) & François Francoeur (1698 – 1787) : Le Ballet de la Paix – Air pour esprits malfaisants (1738)

Véronique Gens, soprano
Choeur : Amandine Trenc, Cécile Achille, Patrick Boileau, Stephen Collardelle, Martin Candela, François Joron, René Ramos Premier

Ensemble Les Surprises
Direction Louis-Noël Bestion de Camboulas

Coproduction Centre de musique baroque de Versailles / Festival Sinfonia en Périgord /Ensemble Les Surprises en résidence croisée CMBV qui a réalisé les partitions.

Vendredi 25 juin 2021, Basilique de Saint-Denis dans le cadre du Festival de Saint-Denis. Cette création sera en tournée le 3 juillet à Hardelot et le 6 juillet à Massy. Un enregistrement paraîtra le 17 août chez Alpha (Outhere) et sera en disponible à la vente en avant-première à Hardelot. Concert diffusé à partir du 2 juillet sur Culturebox.

Spectaculaire et touchant
Que dire de cette folle soirée de Saint-Denis, où nous fûmes écrabouillés par les supporters du match de rugby Toulouse-La Rochelle dans les transports en commun, avant de parvenir tant bien que mal devant la Basilique Nécropole, sous une fine pluie ? On aurait pu écrire sur la difficulté de la construction de ce récital, qui embrasse stylistiquement une période bien large (du jeune Lully des années 1660 au Lumières bien sonnées de Francoeur et Rebel) et doit reconstruire une cohérence musicale à partir d’un genre (la tragédie lyrique), qui se prête bien moins que l’opera seria au découpage, tant il est difficile d’extraire les courts airs du reste des œuvres.

Le pari est osé. Il est remporté avec intelligence et audace, avec panache et dynamisme, porté par la grande Tragédienne qu’est Véronique Gens. Impériale et droite, magnifique dans sa robe écarlate, digne de la Médée et de l’Armide dont elle interprète les passages phare, la chanteuse a ce soir-là livré une masterclass de ce que doit être l’art si particulier de la tragédie mise en musique, ce parlar cantando à la française. Magie du verbe, lisibilité du mot, théâtralité des récitatifs, déclamation nuancée des airs comme des récits qui suspend les spectateurs à ses lèvres et rend tout livret inutile. La soprano sculpte de milles inflexions les tourments et les peines, les explosions de fureurs et imprécations infernales. La prosodie est admirable, le chant l’est tout autant, tout entier tourné vers le drame et l’incarnation, avec une présence hypnotique et des aigus lunaires. Nous mentionnions les extraits incontournables d‘Armide avec le “Enfin il est en ma puissance” où la magicienne amoureuse ne parvient à transpercer Renaud le Paladin. Tout est dit dans ces quelques mesures, techniquement pas si difficiles que cela, qu’on ne peut décorer sous les montagnes d’ornements, et qui ne constituent somme toute qu’un récitatif accompagné. Les hésitations contenues du “Frappons…ciel ! Qui peut m’arrêter ! Achevons…je frémis! Vengeons-­nous…je soupire !” encapsulent une grande leçon de chant comme de théâtre. Idem pour la brève mélancolie amère de la féroce Médée trompée “Quel prix de mon amour”, qui rend la scène infernale “Noires filles du Styx” d’autant plus poignante et redoutable. On ne passera pas en revue chaque air, pour ne pas répéter l’évidence : c’est tout bonnement superbe.

Véronique Gens et les Surprises à Saint-Denis © Muse Baroque, 2021

Redoutable. C’est aussi l’épithète qu’on accolera aux Surprises, décidément en grande forme. Sous la férule souriante de Louis-Noël Bestion de Camboulas, l’orchestre fait valoir une sonorité riche et pleine, privilégiant les cordes, les graves et les cordes pincées (clavecin, archiluths et guitares). Hélas, l’acoustique n’était guère favorable aux flûtes, ni aux bassons. Les attaques sont vives et précises, les danses nerveuses et convaincantes, les symphonies, ritournelles et préludes évocateurs et élégants, les notes inégales claudicantes sans monotonie ni hachures. Le chef est parvenu à naviguer sur le chemin de funambule  entre la majesté pompeuse trop versaillaise et une débordante énergie qui finit par rompre la ligne mélodique et ne rend pas justice à la beauté noble de l’écriture. Alors on goûte certes les déchaînements pyrotechniques de la Tempête de Thétis et Pélée de Colasse (dont Marais a décidément dû s’inspirer pour celle de son Alcione) accompagnées des percussions tonnantes de Guy-Loup Boisneau, mais surtout la fière Ouverture de Persée, et l’ample Passacaille “Sous ses lois L’Armour veut qu’on jouisse” d’Acis & Galatée donnée en bis. C’est en coloriste et en peintre des affects que Louis-Noël Bestion de Camboulas traite les parties instrumentales, et l’on louera l’excellence de l’enchaînement tonal et émotionnel du programme, qui doit être suffisamment subtil pour conditionner le spectateur, par exemple avant que de le lâcher dans un morceau de déploration telle la Pompe funèbre d’Alceste, digne d’un grand motet.

Cette dernière nous donne enfin l’occasion de louer le chœur. Nous avions tiqué en apercevant ses maigres effectifs face à l’orchestre : sept chanteurs (deux par partie, sauf pour la taille) qui doivent en outre parfois opposer les effets du “petit chœur” au “grand chœur”. Très étonnamment, à l’oreille, la cohorte se fait légion, et les chanteurs font preuve d’homogénéité, de souplesse dans le contrepoint (car oui tout n’est pas juste homophonique chez Lully, n’en déplaise aux mauvaises langues), d’une luminosité aérée des pupitres et d’une diversité de climats joueuse (les nasillards démons de la scène infernale de Médée qui contrastent avec le doux Sommeil de la Diane de Fontainebleau de Desmarest ou les graves peuples éplorés d’Alceste). Parfois, ce chœur présente presque un côté madrigalesque, d’une finesse ciselée d’orfèvre. Là-encore, les graves sont privilégiés par les voûtes de la Basilique.

Le public ne s’y est pas trompé, et a tenté d’ovation en ovation de prolonger ce voyage en terres enchantées avant d’être dispersé dans les ténèbres de la nuit.

Viet-Linh NGUYEN

Étiquettes : , , , , , , , , , Last modified: 29 juin 2021
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