Jean-Philippe RAMEAU (1683-1764)
Hippolyte et Aricie
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chef
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Marc Minkowski
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William Christie
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orchestre
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Les Musiciens du Louvre
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Les Arts Florissants
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chœur
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Ensemble Sagittarius
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Les Arts Florissants
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Hippolyte
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Jean-Paul Fouchécourt
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Marc Padmore
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Aricie
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Véronique Gens
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Anna Maria Panzarella
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Phèdre
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Bernarda Fink
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Lorraine Hunt
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Thésée
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Russell Smythe
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Laurent Naouri
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Pluton, Neptune, Jupiter
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Laurent Naouri
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Nathan Berg
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Diane
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Thérèse Feighan
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Eirian James
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L’Amour, une matelote
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Annick Massis
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Gaëlle Méchaly
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Un suivant de l’Amour
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Stephan Van Dyck
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Paul Agnew
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Œnone
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Florence Katz
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Katalin Károlyi
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Tisiphone
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Luc Coadou
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François Piolino
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enregistrement
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Archiv live, 1995
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Erato 1996
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Habituellement, pour les ouvrages lyriques de Rameau, la question de la version qu’on choisira ne se pose pas : les rares fois où deux enregistrements existent, l’un des deux semblent inenvisageable car un peu trop désuet – ainsi, des deux Dardanus, celui de Leppard et celui de Minkowski, ne sait-on d’avance lequel aura la préférence ? Il y a une exception : Hippolyte et Aricie, cette première tragédie que Rameau a composé à 50 ans, en 1733. Et entre William Christie et Marc Minkowski, le choix n’est pas si évident. Les deux chefs ont en effet prouvé leurs affinités avec le dijonnais – l’un par des Castor et Pollux et Zoroastre extraordinaires, l’autre par des Platée et Dardanus exceptionnels. Disons-le d’emblée, même après écoute approfondie des deux coffrets, le choix est difficile.
Examinons tout d’abord les deux plateaux vocaux.
En Aricie, nous avons les deux plus grandes tragédiennes lyriques de notre temps, j’ai nommé Véronique Gens et Anna Maria Panzarella. Autant dire que chacune des deux dresse un portrait de l’héroïne plus que réussi : la voix est dans le deux cas assez légère (Gens est encore jeune), mais l’interprétation ne manque pas de tragique, de cette douleur distillée subtilement dans le personnage même.
Du côté des Hippolyte, Jean-Paul Fouchécourt déçoit quelque peu. Son timbre est en effet, on le sait, peu flatteur, mais là n’est pas le problème : il nous livre en effet des airs élégiaques tout à fait doux et raffinés – on peut prendre celui qui ouvre la l’acte IV. Prenons l’air qui le suit : toute la déception est là. Écoutez ce « Hélas ! » dégoulinant. D’autre part, Mark Padmore, même s’il n’est pas dans son meilleur jour, offre à la fois un timbre charmeur et un sens du drame (la scène avec Phèdre, à l’acte III) qui ne peuvent que nous satisfaire. D’autant qu’Hippolyte n’est absolument pas le personnage le plus intéressant de l’œuvre.
Est-ce Phèdre ? Certes non. Car l’opéra est plus symbolique, et elle est ici presque la méchante qui vient contrarier les amours – presque pastorales, au moins dans le ton – des jeunes premiers – n’étaient certains détails, comme les derniers mots du premier acte. Autant le dire tout de suite : Bernarda Fink, dont il semble que ce soit la seule prestation dans ce répertoire, et Lorraine Hunt sont indépartageables. Des deux côtés, un sens du drame, une véritable incarnation du personnage et un timbre d’exceptions. On pourrait éventuellement reprocher à Lorraine Hunt d’articuler trop peu, et inversement de sur-jouer ; mais nous la comprenons, et il faut dire aussi que sa voix et celle de Panzarella sont comme complémentaires, comme celles de Fink et Gens !
Mais le vrai héros de cette tragédie, c’est Thésée. Et là, pas d’hésitation : Laurent Naouri est un peu faible. C’est comme s’il installer son héros dans le dolorisme, alors que Russell Smythe rappelle perpétuellement que s’il est ami (de Pirithoüs, dans l’acte infernal), s’il est père, il est aussi Thésée, roi d’Athènes. La voix est belle, la tessiture maîtrisée. De plus, Naouri retrouve sa tendance à sur-jouer, au dépend parfois de la musique.
On retrouve Laurent Naouri chez Minkowski en dieux : Jupiter, Neptune et surtout Pluton. Là encore, peut-il rivaliser avec Nathan Berg dont la basse impose la puissance à la divinité ? D’autres rôles secondaires sont excellemment distribués chez Christie, comme celui de l’Amour, ou de son suivant – Paul Agnew. Ce suivant, chez Minkowski, c’était Stephan Van Dyck lui aussi excellent ; l’Amour c’était Annick Massis, tout aussi excellente – même si les aigus sont moins charmeur que chez Gaëlle Méchaly, dont le timbre non plus jeune mais juvénile est franchement idéal.
Minkowski dirige plus vite que Christie, mais justement : Christie est un peu trop lent. On pourrait invoquer la majesté qui s’impose pour une telle œuvre : il suffit d’écouter la descente de Jupiter dans le Prologue dans les deux versions. Minkowski est allant, mais noble : il avance. Christie est certes noble, mais où est le mouvement qu’implique une descente ? Il faut en revanche reconnaître aux Arts Florissants une sonorité plus charmeuse, aux accents souvent hédonistes. Ainsi, les longs accords de cordes tenus – par exemple ceux qui accompagnent le récit de Phèdre, à la fin de l’acte IV – sont, avec toute leur simplicité, de purs joyaux.
Ne boudons pas notre plaisir : pour une fois qu’il y a deux enregistrements, prenons les deux. D’un côté, une direction dramatique et efficace, pleine de couleurs, avec une distribution plus que correcte, de l’autre une excellente distribution soutenue par un orchestre qui ne manque pas d’attraits. Un opéra tel qu’Hippolyte et Aricie recèle suffisamment de richesses pour deux interprétations – et même pour d’autres encore !
Loïc Chahine
Technique : bon enregistrement, aucune remarque particulière