Rédigé par• 11 h 16 min• Concerts, Critiques

Sérénissimes déambulations (Sottosopra, Pulcinella, Gaillard – Salle Cortot, 6 octobre 2026)

Pulcinella ©Christian Mewly
Pulcinella ©Christian Mewly

Pulcinella © Christian Mewly

“Sottosopra”

Ballo Veneziani, contradanza anonymus
Antonio Vivaldi :
Concerto à 4 RV152, aria “Il destin che mi sovrasta” (extrait de Orlando finto pazzo, RV727), Concerto RV 407
Balli veneziani, Furlaneta, guerra d’amore
Aria veneziana, “Cos’è sta cosa”, anonymus
Balli veneziani, Sermante, Minuetto alla scoscese
Filippo Finazzi : Cantata n°2
Antonio Vivaldi : La Follia RV 63
Balli veneziani, La Veneziana, la Bertagna
Aria veneziana, “Si la gondola”
Balli veneziani, Contradanza

Antonio Vivaldi : Concerto à 4, Conca RV163, Concerto RV 408 largo, aria “Se cresce”

Zoltan Darago, contre-ténor
Zachary Wilder, ténor

Ensemble Pulcinella
Ophélie Gaillard,  violoncelle et direction

Salle Cortot, Paris, 6 octobre 2026

Nous avions laissé Ophélie Gaillard et Pulcinella en juillet dernier au Festival du Pays du Mont-Blanc pour un récital qui, en compagnie du contre-ténor Carlo Vistoli, revisitait quelques-unes des plus belles pages de la musique vénitienne, et de Vivaldi en particulier. Nous la retrouvons ce soir dans l’intimité de la salle Cortot pour une programmation qui se pose en véritable pendant du concert de Megève.

Sottosopra, littéralement « sans dessus-dessous », tel est bien le sous-titre commun à ces deux concerts. Le concert de ce soir marque la parution du nouvel enregistrement chez Aparté. Et si le flamboyant Carlo Vistoli n’est pas de ce projet, Ophélie Gaillard s’entoure de deux nouveaux venus pour ressusciter, outre quelques airs vivaldiens, ballets et arias typiquement vénitiens, ainsi qu’une Cantata n°2 signée Filippo Finazzi (1705-1770). Deux nouveaux venus d’ailleurs pas si inconnus. Le ténor Zachary Wilder, souvent cité dans ces pages pour ses rôles dans la musique française du Grand Siècle, présent ce soir pour quelques savoureuses pastilles, et Zoltan Darago, jeune contre-ténor d’origine hongroise repéré, outre pour ses apparitions sur les scènes européennes, pour Bach, arias for altos en compagnie de Christophe Rousset (Aparté).

Avec une phalange, où nous retrouvons notamment Sabine Stoffer en premier violon vif et acéré, véritable appui du jeu de violoncelle d’Ophélie Gaillard. Cette dernière mélange allégrement pages incontournables et moins explorées du Prêtre Roux, agrémentées de quelques ballets et arias vénitiens issus de la musique populaires et restés inédits. Musicalement, la franchise, la profondeur grainée du jeu d’Ophélie Gaillard alliée au violon frondeur de Sabine Stoffer, dont l’archet touche juste comme une tirade de Cyrano. Pulcinella fait valoir un son d’orchestre dense, homogène et rythmé qui emporte les merveilleuses pages de Vivaldi, celles de son Concerto a 4 (RV152), véritable œuvre ripiéniste aux accents de concerto grosso, soufflant une vigueur collective à l’ensemble des musiciens et abordé par ces derniers avec une fraîcheur de tous les instants. On se délecte aussi du Concerto pour violoncelle (RV 407), grand favori de la violoncelliste, où elle fait toujours merveille par l’intensité de son jeu. Nous prenons également plaisir à quelques détours vers d’autres œuvres du maître vénitien, l’intense largo du Concerto pour violoncelle RV 408, ou bien encore un autre classique, le Concerto à 4, Conca RV163 pour cordes, occasion d’un déploiement de l’ensemble des effectifs de l’orchestre.

Zoltan Darago

Zoltan Darago – site officiel de l’artiste, tous droits réservés

Mais c’est dans ces explorations que le concert révèle ses plus belles surprises. Zachary Wilder tout d’abord, si habile dans le placement de sa voix, si convaincant dans ses ornementations, rendant savoureuses les incursions dans deux chansons populaires vénitiennes, d’abord Cos’è sta cosa et en seconde partie de concert Si la gondola, rendant palpable la tendre morgue patinée d’humour et de second degré de tout gondolier qui se respecte. L’entendre ainsi interpréter avec naturel ce type de répertoire donne une idée pleine de promesses des orientations encore peu explorées que peut prendre sa carrière.

Nous serons plus réservés en revanche sur le jeune Zoltan Darago dont la carrière demande à se préciser et s’épanouir. Se plaçant dans la lignée des contre-ténor maniéristes ayant enchanté les scènes d’opéra ces dernières années, reconnaissons que celui-ci n’a pas encore la souplesse vocale et le naturel d’incarnation par exemple d’un montre de scène comme Franco Fagioli, ni la verve chevaleresque et triomphante que nous soulignions chez Carlo Vistoli. Il destin che mi sovrasta (à ne pas confondre avec le célèbre aria homonyme de Verdi), extrait de Orlando finto pazzo (1714) voit ainsi son expressivité contrariée par un spectre vocal trop peu étendu, tout comme nous n’aurions pas été contre plus de fureur et moins d’accents lacrymaux dans le Se cresce (Orlando Furioso). C’est finalement chez Filippo Finazzi (1705-1770), castrat reconnu, compositeur plus confidentiel, que nous apprécions le plus la vocalité de Zoltan Darago qui sur cette Cantata n°2, dépouillée de toute ornementation musicale superficielle, fait la démonstration d’une humilité vocale touchante, d’une profondeur intériorisée plus expressive. Sa juvénilité vocale est plus touchante dans ce registre que dans des prouesses acrobatiques autrement plus périlleuses.

Et au-delà des ces arias de récital, Ophélie Gaillard et ses musiciens s’attachent également dans le concert de ce soir à faire revivre la pétulance et le caractère festif des rues et des fêtes de Venise, que ce soit avec ces ballets vénitiens évoquant les fêtes de places et de quartiers, à l’exemple de la Contradanza San Moisé, ou de l’endiablée Furlaneta, guerra d’amore, autre bel exemple de la transposition musicale d’un esprit vénitien aussi vif que joueur, apte à la saillie et prompte à l’emportement feint. Et c’est entre ces quelques partitions issues de la musique populaire vénitienne qu’Ophélie Gaillard glisse un autre classique de Vivaldi, son incontournable Follia et sa vingtaine de variations sur le thème, dont Michèle Claude aux percussions souligne avec pertinence et fantaisie les inspirations hispaniques.

Tous les chemins mènent à la lagune pour le Pulcinella Orchestra et Ophélie Gaillard, qui avec la parution de ce nouveau disque fêtent plus de vingt ans de musique et de projets.

 

                                                                                         Pierre-Damien HOUVILLE

Étiquettes : , , , , , , , Dernière modification: 12 octobre 2026
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