L’Ensemble Pulcinella et Carlo Vistoli © Pierre Duclos
Sottosopra, ou la Venise baroque
Antonio Vivaldi (1678-1741), Concerto pour cordes RV 152-6
Antonio Vivaldi, Vedro con moi diletto, extrait de Il Giustino RV 717
Antonio Vivaldi, Concerto pour violoncelle RV 407
Carlo Gozzi (1720-1806), Gregorio Lambanzi (mort en 1750) Balli veneziani (Furlanetta, Guerra d’amore, Sermante, La Bertagna, Contradanza San Moisè, La Pulcinella)
Antonio Vivaldi, Concerto pour violoncelle RV 408, Adagio
Antonio Vivaldi, Nel profondo ciecco mondo, extrait de Orlando, RV 728
Antonio Vivaldi, Concerto pour cordes la Conca RV 163
Canzona da batello Cose sta cosa
Antonio Vivaldi, Cantate Cessate Omai Cessate RV 684
Carlo Vistoli, contre-ténor
Ensemble Pulcinella :
Sabine Stoffer, violon
Marguerita Pupulin, violon
Lucie Uzzeni, alto
Pascale Clément, violoncelle
Brice Sailly, clavecin
Daniel De Morais, théorbe / guitare
Joseph Carver, contrebasse
Direction Ophélie Gaillard
Festival de Musique Baroque du Pays du Mont Blanc (direction artistique, Frank Emmanuel Comte)
Eglise Saint Jean-Baptiste, Megève, mardi 21 juillet 2026
Voici un festival où nous n’étions jamais venus ! De ceux qui l’été venu s’attachent à faire vivre la musique baroque sur tout un territoire, essaimant de villages en villages. C’est le cas du Festival Baroque du Pays du Mont-Blanc, qui initialement centré sur la commune de Cordon irrigue désormais de notes de toute la vallée de Chamonix. Dix concerts sur dix jours pour par moins de dix communes, du chef-lieu de la vallée au plateau de la station de Megève, passant par Sallanches, Combloux ou encore Saint-Nicolas de Véroce, voilà le marathon !
La majesté des paysages, composés en une succession d’alpages, de barres rocheuses et de crêtes se perdant dans les cieux évoque a priori plus la Symphonie Alpestre de Richard Strauss où les inspirations mystiques d’un Olivier Messiaen[1] que les volutes musicales et autres délicats affects de la musique baroque. Pourtant ne nous y trompons pas, au sein de ce paysage grandiose, où tout appelle à la démesure, se niche déjà par touches délicates la subtilité et l’esthétique recherchée du baroque italien. Car c’est bien dans cette vallée de Chamonix et dans les villages des hauteurs que se cachent, ou s’offrent avec un peu plus d’ostentation, nombre de clochers d’église à bulbe, héritage caractéristique d’une architecture baroque savoyarde d’inspiration transalpine, pour la plupart construits aux XVIIème et XVIIIème siècles, dans un temps où ces vallées relevaient de l’italianisante Maison de Savoie.
Si l’influence italienne n’est jamais loin en ces hauteurs, c’est bien Venise et sa musique qui sont convoquées en clôture de cette vingt-huitième édition du festival, pour un concert donné au sein de l’église Saint Jean-Baptiste de Megève[2] par l’Ensemble Pulcinella d’Ophélie Gaillard, qui en habituée des lieux rappellera le bonheur qu’elle eu de se produire en 2005 en l’église de Cordon alors que l’ensemble venait de naître, ce soir accompagné d’un habitué de nos pages, le contre-ténor Carlo Vistoli, se produisant de son côté pour la première fois dans le cadre du festival.
Et plus encore que Venise, c’est l’incontournable Vivaldi qui est convoqué ce soir. Un Vivaldi pouvant se révéler aussi flamboyant qu’intimiste au gré de ses compositions, écrivant énormément et le plus souvent avec la marque du brio, rappelant toute la vitalité et la diversité de la musique vénitienne des premières décennies du dix-huitième siècle parfois trop vite marquée du sceau du déclin, de la facilité et de la fioriture (ce sera le cas de manière plus tardive, notamment avec Galuppi), suivant en cela l’éclat d’une puissance commerciale et culturelle de la Sérénissime qui tend à se ternir.
N’anticipons pas cette décadence et ne soyons ni moraux ni chagrins. La musique de Vivaldi n’est pas encore le reflet d’une décadence vénitienne…
Ophélie Gaillard © Pierre Duclos
Pour l’heure, officiant notamment à l’Ospedale della Pietà, Antonio Vivaldi, secondé par une myriade de jeunes musiciennes et choristes, enchante par le nombre et l’équilibre de ses compositions, aussi habile à exprimer la ferveur religieuse qu’apte à sublimer la tonalité instrumentale soliste des instruments à cordes, ou autres flûtes, comme l’a montré le récent concert de Lucie Horsch donné à Colmar. Si ce programme s’avère sans réelle rareté, il est l’occasion de raviver la flamme de nos plus beaux souvenirs et aussi l’une des dernières occasions d’entendre sous l’archet de la violoncelliste le grain si particulier du violoncelle Francesco Goffriller (Udine, 1737) que la musicienne utilise pour le répertoire baroque[3]. L’instrument doit hélas être prochainement cédé par la banque propriétaire. L’heure n’est pas aux regrets, ni même à la nostalgie comme a pu nous le confier Ophélie Gaillard lors de la rencontre précédent le concert. Si cette séparation d’avec un instrument lui étant familier depuis vingt-deux ans ne résulte pas de sa volonté, les futurs projets s’accommoderont de l’adoption et de la familiarisation avec un nouveau compagnon.
Nous retrouvons de la part d’Ophélie Gaillard ce son chaud, dense, cette vigueur des attaques qui font le succès de l’ensemble, tout d’abord pour l’entame du concert sur le Concerto pour cordes RV 152, concerto grosso à quatre parties, typique du répertoire vivaldien, à l’initial plein de verve et de franchise, aux attaques aussi aiguisées que répétées, captant l’auditeur pour mieux l’emporter vers un mouvement central Andante molto où douceur et calme apparents sont l’apanage de l’expression de sentiments plus profonds, plus intériorisés et mélancoliques, eux aussi caractéristiques d’une musique de Vivaldi sachant se défaire des ornements pour mieux émouvoir par une ligne mélodique claire, immédiatement compréhensible et d’autant plus percutante. Une fausse simplicité de la musique du Prêtre Roux, qui dans ces mouvements de concerti les plus apaisés démontre une filiation directe avec ses illustres prédécesseurs, Monteverdi ou encore Cavalli.
Vivaldi savoure les contrastes, les sauts entre les sentiments, les variations des ambiances dans sa musique et tout particulièrement dans ses concerti, le plus souvent construits comme une suite de brefs mouvements en rupture de ton, étirant le spectre tant des difficultés techniques pour les musiciens que la valse ébouriffante des émotions pour ses auditeurs. C’est encore le cas avec ce Concerto pour violoncelle RV 407, dont l’Allegro initial se goûte autant comme une démonstration de la virtuosité d’Ophélie Gaillard, parfaite sur les attaques d’archet, maitrisée sur les enchainements, que sur la cohérence de l’ensemble et notamment du très beau travail effectué par le violon de Sabine Stoffer, véritable relais et coordination entre le violoncelle soliste et les autres musiciens de l’ensemble. Membre de plusieurs ensembles helvétiques (Les Passions de l’Âme notamment), accompagnatrice régulière du Brecon Baroque de Rachel Podger, cette dernière se fond dans l’Ensemble Pulcinella avec une pertinence de tous les instants. Et si cet Allegro initial se veut aussi percutant que virtuose, l’Adagio central nous emporte vers des abîmes (alpestres ?) de profondeur et de mélancolie, à l’exemple du seul Adagio du Concerto pour violoncelle RV 408 joué durant la seconde partie du concert, à classer parmi les plus belles pièces composées pour l’instrument et sur lequel le grain du violoncelle d’Ophélie Gaillard s’avère une merveille de résonnances vibrantes et introspectives.
Pulcinella s’autorise quelques charmantes incartades du côté de divertissements composés par Gregorio Lambanzi (mort en 1750) ou Carlo Gozzi (1720-1806) compositeurs œuvrant dans des compositions de divertissement plus assumées, mais néanmoins pleines d’énergie et de jovialité, que ce soit dans la porosité d’avec la musique vénitienne populaire pour la Furlanetta, ou dans les attaques appuyées, quelque peu maniéristes de la Guerra d’Amore, d’une tonalité martiale exacerbée, exagérée, typique de la versatilité et du second degré propre à la péninsule.
Carlo Vistoli © Pierre Duclos
Mais il y a aussi dans la musique de Vivaldi cette capacité à exprimer tant la fougue héroïque du guerrier vainqueur que les atermoiements du vaincu, l’espérance du baptisé comme les questionnements du mourant au seuil du trépas. Vivaldi a magnifié tous ces sentiments et il revient à Carlo Vistoli l’honneur quelque peu intimidant de s’en faire l’interprète. Nous l’avions laissé Ruggiero scintillant de toutes les facettes de la complexité dans l’ Alcina de Haendel donné au Théâtre des Champs-Elysées par l’Ensemble Artaserse en décembre dernier, et retrouvé Tamerlan héroïque dans un jubilatoire Il Tamerlano donné par Les Accents et Thibault Noally dès le mois de janvier. C’est dire si le contre-ténor se sent à l’aise dans ce répertoire, s’en appropriant la verve sans délaisser la technique et l’émotion. C’est à lui que revient ce soit le soin de revisiter et de magnifier quelques-unes des plus belles pages du compositeur. Pour commencer le classique Vedro con mio diletto (Il Giustino, RV 717). Soyeux, moins marmoréen qu’un Jakub Josef Orlinski ayant lui aussi récemment beaucoup chanté l’air, Carlo Vistoli trouve en cet air la profondeur adéquate, pose ses ornementations, précise les affects avec un naturel rendant à cet aria sa tonalité dramatique originelle, avec une tempérance dans laquelle s’exprime d’infinies variations, comme une plongée dans la psyché humaine. Un moment suspendu, incarné, sur lequel le contre-ténor puise dans des tréfonds d’intériorité, laissant à son retour dans la sacristie de l’église Saint Jean-Baptiste l’assemblée pétrie d’une admiration muette.
Changement de registre vers un style plus flamboyant pour le Nel profondo ciecco mondo (Orlando, RV 728), autre classique vivaldien sur lequel Vistoli, d’une vocalité gracile, légère et avec une apparente facilité déconcertante, propose un da capo parfaitement maîtrisé, au phrasé agile et lumineux, à la voix plus ronde qu’un Franco Fagioli, au naturel plus évident qu’un Max Emanuel Cencic. Et si la réverbération très courte du chœur de l’église oblige le chanteur à quelque peu modérer sa puissance et sa longueur de note, ce dernier nous ravit par une exécution sans faille de ces classiques. Une impression que vient confirmer après un passage par une Canzona da batello Cose sta cosa le chef d’œuvre doloriste constitué par la cantate Cessate Omai Cessate (RV 684), tout particulièrement le second mouvement, avec ses pizzicati au violon, auquelCarlo Vistoli insuffle une énergie vitale, y déployant un large spectre de variations et d’ondulations. Ajoutons en conclusion de soirée le non moins classique Cum Deterit (Nisi Dominus, RV 608) sur lequel Carlo Vistoli, magnifiquement secondé par un orchestre tout en tempérance et en profondeur, vient ajouter son nom à la déjà longue liste des interprètes ayant magnifié cette incontournable page.
La fraicheur du parvis de l’église Saint Jean-Baptiste au sortir du concert n’avait peut-être rien de très vénitien, mais y brillait encore le souvenir de ce concert, équilibré et gracieux. Une plongée parmi quelques très belles pages de Vivaldi où l’Ensemble Pulcinella et Carlo Vistoli s’épanouissent pour le plus grand plaisir des festivaliers qui à l’heure de s’enfoncer dans la nuit étoilée de Megève n’attendent que de se retrouver pour la prochaine édition.
Pierre-Damien HOUVILLE
[1] Qui rappelons-le ne cacha jamais la puissance inspiratrice pour sa musique de la barre des écrins et du glacier de la Meije, en face desquels il résida longtemps sur la commune de La Grave (Hautes-Alpes).
[2] Dont l’architecture à bulbe du clocher, de même que le retable de 1731, sont caractéristiques de l’architecture ecclésiale de ces vallées alpines.
[3] Ce même instrument qui fut par deux fois (2018 et 2024) dérobé, puis rendu, à Ophélie Gaillard.
Étiquettes : Antonio Vivaldi, Ensemble Pulcinella, Gaillard Ophélie, Vistoli Carlo Dernière modification: 27 juillet 2026
