“Evening Hymn”
Henry Purcell (1659-1695)
Be Welcome Then Gret Sir
William Corkine (XVIIème siècle)
Come Live with Me and Be My Love
John Banister (vers 1630-1679)
Give Me My Lute
Henry Purcell
Strike the Viol
Tobias Hume (vers 1569-1645)
Pavan
Henry Purcell
Music for a While
Henry Purcell
Fairest Isle, extrait de King Arthur
John Dowland (1563-1626)
In Darkness, Let Me Dwell
Tobias Hume
Miserere, My Maker
Stephen Goodall (XVIIème siècle)
Air
John Dowland
Flow My Tears
Richard Sumarte (XVIIème siècle)
Daphne
Henry Purcell
Oh Solitude
Henry Purcell
If Music Be the Food of Love
John Blow (1649-1708)
Poor Celadon
Nicholas Lanier (1588-1666)
No More Shall Meads
Henry Purcell
An Evening Hymn
Anonyme, attribué à Thomas Ravenscroft (vers 1582-1635)
The Tree Ravens
Paul-Antoine Benis-Djian, contre-ténor
Salomé Gasselin, viole de gambe
Amphithéâtre de la Cité de la Musique, 7 octobre 2026
Pour les 400 ans de la mort de Dowland, la Cité de la musique a vu grand, avec une série de concert dédiés à cette figure majeure sous le patronage de laquelle nous avions placé 2026. La Cité de la Musique propose ainsi 3 soirées Semper Dowland, semper dolens (Toujours Dowland, toujours souffrant) en hommage au compositeur anglais, s’entourant à la fois grandes figures du renouveau baroque et d’étoiles montantes contemporaines, autour d’une figure mélancolique et mythique qui continue d’inspirer et d’émouvoir.
Ce soir, nous avons contemplé les étoiles filantes avec ce premier concert porté par le duo Salomé Gasselin à la viole de gambe (Victoire de la Musique 2024 dans la catégorie « Révélation soliste instrumental ») et Paul-Antoine Bénos-Djian au chant. Ils en profitent pour élargir le propos et explorer les compositions anglaises des temps tumultueux : depuis la dynastie des Tudors à celle des Stuarts. Ces périodes troublées, parsemées de conflits dynastiques et religieux, n’empêchèrent pas le fleurissement d’une musique qui dans l’expression d’une mélancolie à la fois insulaire et introspective trouve une identité propre, une personnalité intime qui bien que non hermétique et ouverte aux influences étrangères (notamment italiennes), creuse le sillon d’une première apogée de la musique anglaise (quoique Dowland fera une partie de sa carrière au Danemark après avoir voyagé en France et en Italie).
De John Dowland (1563-1626) il sera donc question, mais en filigrane parmi les œuvres de ses contemporains, par petites touches disséminées au fil d’un concert bref (1h20), d’une intensité constante. La complicité qui unit les interprètes est évidente. Hymnes, pavanes s’enchaînent avec naturel ; les formes et leurs noms importent finalement peu pour savourer ces airs, où chaque sentiment semble soupesé. Une musique où la suspension, le silence font partie intégrante de la partition. Comme la figure de John Dowland est éminemment associée au luth ou au consort de violes, on s’étonnera de l’accompagnement d’une viole seule dont joue Salomé Gasselin[1], avant de se souvenir que nombre de compositions étaient adaptées pour l’un ou l’autre des instruments, dès l’époque de leur composition ou de manière plus contemporaine, la musicienne ayant réalisé elle-même une partie des transcriptions.
John Dowland est bien là, avec l’un de ses airs les plus connus Flow My Tears, préquel à ses Lachrimae (1604), dont la profonde mélancolie est portée aux nues à la fois par la puissance expressivité sentimentale, la diction claire et sans faille de Paul-Antoine Bénos-Djian et la profondeur du jeu de Salomé Gasselin dont les résonnances trouvent écho dans le cœur du public. Le concert distille une mélancolie profonde et sans exaltation que nous retrouvons aussi dans l’autre air de John Dowland joué ce soir, In Darkness, Let Me Dwell, sombre, mais avec une abjuration des règles de composition tranchant déjà avec les habitudes de l’époque, dévoilant toute la liberté et la modernité de l’écriture de John Dowland.
Le concert couvrant près d’un siècle de compositions et d’influences réciproques, l’on plait à glaner les plaisirs de compositeurs rarement joués, à l’exemple de Nicholas Lanier (1588-1666), luthiste, gambiste, mais aussi peintre, auteur de ce No more Shall Meads (sur des vers de Thomas Carew), aux accords dénotant d’une composition plus tardive (l’œuvre paraît de manière posthume en 1669) mais bel exemple de l’influence durable de John Dowland. Relevons plusieurs noms actifs sous les Stuarts, le plus connu John Blow (1649-1708) avec cet élégiaque Poor Celadon, sentimental mais d’une clarté vocale en exprimant toute l’intense poésie, mais également le moins fameux John Banister (vers 1630-1679) violoniste à la cour, et auteur de nombre de courtes pièces, dont Give Me My Lute, alliant de manière subtile mélancolie et détermination dans une symbiose musicale des plus intéressantes.
Le programme réserve une belle place à l’incontournable Henry Purcell, dont on ne se lasse pas de redécouvrir le point de bascule qu’il fut entre pénétration des influences étrangères dans la musique anglaise et conservation d’un caractère propre, quasi national, de cette musique. L’occasion ce soir de réentendre le méditatif Oh Solitude[2], ou encore la profondeur de l’ouverture du concert sur Be Welcome Then Great Sir. An Evening Hymn en fin de représentation du même Henry Purcell, chant de dévotion sur des paroles de l’évêque de Lincoln William Fuller est un autre bel exemple de l’ancrage profondément anglais des compositions du musicien.
Nous nous en voudrions de ne pas citer d’autres moments extatiques de la soirée, d’une Pavan de Tobias Hume (vers 1569-1645) au glaçant Misere, My Maker de ce même compositeur, en passant par le limpide Air de Stephen Goodall, trop méconnu pour que nous connaissions sa véritable période d’activité. Et c’est peut-être le gothique The Three Ravens, comptine traditionnelle dont la transcription est attribuée à Thomas Ravenscroft (vers 1582-1635) qu’Alfred Deller rendit éternelle, qui nous émeut le plus, lointain écho à la Ballade des Pendus de François Villon.
Captivant le public, ayant délivré une prestation d’une constante limpidité vocale et musicale, Salomé Gasselin et Paul-Antoine Bénos-Djian ont durant cette soirée rendu un superbe hommage à une musique anglaise du début de l’ère baroque constamment inventive et émouvante, portée par des sonorités mélancoliques propres où l’acuité sur l’évanescence des sentiments et de l’existence n’empêche pas l’espérance. Une réussite complète largement saluée par le public, jusque dans un troisième rappel[3].
Pierre-Damien HOUVILLE
[1] En l’occurrence une basse de viole Simon Bongars de 1653, luthier à Paris.
[2] Partition où le compositeur met en œuvre une technique qui lui est chère, celle du ground, ostinato en boucle sur la basse. Technique dont l’un des plus beaux exemples est à relever chez le compositeur au moment de la mort de Didon dans son Didon & Enée (1689).
[3] Où s’invite le temps d’un bis le contre-ténor Paul Figuier !
Étiquettes : Bénos-Djian Paul-Antoine, Cité de la musique, Gasselin Salomé, Goodall Stephen, Henry Purcell, John Blow, John Dowland, Tobias Hume Dernière modification: 12 octobre 2026


