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Point du tout mon fait (Molière, Le Misanthrope, Elmosnino, Richard, mise en scène George Lavaudant – Théâtre de l’Athénée, 21 janvier 2026)

images site le misanthrope marie clauzade

“Je veux qu’on me distingue ; et pour le trancher net,
L’ami du genre humain n’est point du tout mon fait.”
(Le Misanthrope, Alceste, I, 1)

 le misanthrope athenée

Célimène (Mélodie Richard) et Alceste (Eric Elmosnino) dans Le Misanthrope, mise en scène George Lavaudant, Athénée 2026 © Marie Clauzade

Jean-Baptiste Poquelin dit Molière (1622-1673)

Le Misanthrope ou l’Atrabilaire amoureux (1666)

Alceste : Eric Elmosnino
Arsinoé : Astrid Bas
Clitandre : Luc-Antoine Diquéro
Éliante : Anysia Mabe
Philinte : François Marthouret
Oronte : Aurélien Recoing
Célimène : Mélodie Richard
Du Bois : Thomas Trigeaud
Basque : Bernard Vergne
Acaste : Mathurin Voltz

Mise en scène : Georges Lavaudant

Dramaturgie : Daniel Loayza • Scénographie et costumes : Jean-Pierre Vergier • Maquillage, coiffure et perruques : Sylvie Cailler & Jocelyne Milazzo • Création lumière : Georges Lavaudant & Juan Cristóbal Castillo-Mora • Création son : Jean-Louis Imbert

Production LG Théâtre, Coproduction Cité Européenne du théâtre, Domaine d’O

Théâtre de l’Athénée Louis-Jouvet, Paris, 21 janvier 2026

Il ne reste que quelques jours pour profiter de la reprise du Misanthrope créé l’an dernier au Théâtre de l’Athénée, et elle le mérite pleinement. Dans une mise en scène extrêmement dépouillée signée Georges Lavaudant, l’espace est dominé par un mur de fond évoquant un miroir de glace au mercure, telle une baie de la Grande Galerie de Versailles ou quelque cabinet précieux du Grand Siècle. Ce mur, qui tournoie ingénieusement, permet de révéler l’envers du décor : le dressing de Célimène, où s’entremêlent robes de couleurs et d’époques variées, offrant une mise en abyme théâtrale saisissante.

Dans leur lumineuse note d’intention, Georges Lavaudant et son dramaturge Daniel Loayza dressent le portrait doux-amer des deux protagonistes. D’Alceste, ils disent : « Voilà un soleil bien chagrin qui quitterait volontiers tout ce petit monde. C’est ainsi que la pièce commence, c’est ainsi qu’elle finira, pour s’enfoncer dans les ténèbres et y trouver enfin la paix. » Mais ils rappellent aussi que Célimène, elle aussi, est un astre : « Elle sait faire ce qu’il faut, elle, pour organiser autour d’elle le ballet de ses satellites. Elle est belle, elle est drôle, méchante, fascinante, séduisante. Même Alceste n’y résiste pas. (…) Il y a là toute la matière d’une comédie brillante, subtile, moderne mais sans excès. Car Alceste, qui est, selon le mot célèbre, né trop vieux pour un siècle trop jeune, demeure un personnage de l’ancien temps, animé par la passion obsessionnelle et réactionnaire qu’il nourrit pour cette “vieille lune” qu’est la vérité. » Voilà qui est bien dit et bien senti.

Les acteurs, quant à eux, font honneur au verbe de Molière, à sa musicalité à la fois fluide et obsédante. Il y a d’abord l’Alceste d’Éric Elmosnino. Le comédien a conservé sa dégaine et son style évoquant Gainsbourg. Constamment enragé, colérique, exaspérant, il se révèle également attachant par une fragilité toute égocentrique. Vindicatif et revendicatif, constamment sur le qui-vive et la révolte : un croisement entre l’intellectuel de salon et l’insurgé. Cet Alceste encombrant, fatigue. Éric Elmosnino sait geindre, tempêter, s’agiter en tous sens. Il manque à son Alceste le charme et la séduction, l’âme torturée de celui qu’on aime à consoler. Mais l’atrabilaire est là, avec sa bile noire, et l’on oublie trop souvent le second titre de la pièce. Alors, son Alceste parle beaucoup, et il parle souvent trop. Sa franchise se fait fierté et dard ; il s’en drape. On aurait aimé davantage d’hésitation, de non-dits, d’introspection. Dans un rôle où on ne l’attendait pas forcément, se souvient-on de l’incroyable Jean Rochefort dans l’adaptation télévisuelle de 1971 de Pierre Dux ? Cet Alceste-là, aux paupières tombantes, doux mais chafouin, était un insomniaque taiseux. Celui d’Éric Elmosnino clame ici et là, et à tout va, son souhait de la franchise, de la sincérité, de l’affranchissement des conventions sociales et du retrait dans le désert. Certes, le jeu d’Elmosnino peut paraître un peu monolithique, mais il va comme un gant à ce personnage imbu à la fois de vérité et de lui-même, pourtant suffisamment lucide pour être irrésistiblement attiré par son contraire mondain.

L’objet de son amour évoque un peu la Roxane de Cyrano : elle est la coqueluche du Tout-Paris et du Tout-Versailles. Tout ce beau monde, habillé en smoking un peu fatigué de fin de partie fine, avec quelques réminiscences de rhingraves ou de bas de soie, tourne autour de l’admirable Mélodie Richard, constamment en robe de soirée, parfaitement coiffée et maquillée. D’une versatilité extraordinaire, elle déploie une finesse d’élocution et de subtiles nuances, passant tour à tour de la médisance rieuse et brillante — digne d’une Madame de Montespan — aux égarements d’une âme qui se cherche. Cette Célimène hésite. Mais si elle se plaît à collectionner les papillons qui tentent de se brûler à sa lumière, l’on sent qu’il y a entre elle et Alceste un couple à la fois maudit et sincère. Malgré l’incompréhension mutuelle des caractères, ils s’attirent comme deux aimants aux polarités inversées.

Autour d’eux, on saluera le Philinte de François Marthouret, excellent vétéran d’une bonhomie et d’une humanité rayonnante, malgré quelques hésitations de mémoire que l’on pardonnera volontiers tant son personnage flegmatique et raisonnable s’avère touchant. À l’inverse, l’Oronte d’Aurélien Recoing apparaît caricatural, “over the top”, surjoué et assez grossier et constitue peut-être le seul point faible de la distribution, aux côtés des insupportables petits marquis parfaitement rendus dans leur agacement et leur fatuité poudrée. On citera également la douce Éliante d’Anicia Mabet, souvent muette mais toujours expressive, et l’Arsinoé d’Astrid Bas, envieuse et vindicative, mais finalement juste malheureuse, dont les larmes finales trahissent la solitude désespérée.

Et, après quelques notes déstructurées et fantomatiques du “O solitude” de Purcell, quand le rideau de scène tombe sur cette fin qui n’en est pas une — brèche dans laquelle d’autres auteurs s’engouffreront brillamment, de La Conversion d’Alceste de Courteline à Célimène et le Cardinal de Jacques Rampal — l’on se dit que Molière avait décidément le génie de rendre excusables les faiblesses humaines, et insupportables les grands vertueux.

 

Viet-Linh Nguyen

 

Étiquettes : , , , , , , Dernière modification: 24 janvier 2026
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